DE VOLTAIRE A HELVÉTIUS
LETTRE PREMIERE (i).
JnON cher enfant (pardonnez l'expression, la langue da cceur n'entend pas le cérémonial); jamais voua n'épronvereï tant d'amitié et tant de sévérité. Je vous renvoie votre épltre apostillée, comme vous l'avez ordonné. Vous et votre Oiivrage vous méritez d'élre parfaits : qui peut ne pas s'intéresser à l'un et à l'autre? Madame la marquise du Cliâlelet pense comme mol; elle aime la vérité cl la candeur de votre caractère; elle fait un cas infini de votre esprit; elle vous trouve uneimagination 'féconde : votre ouvrage lui parait plein de diamans brillans. Mais qu'il y a loin de tant de talens et de tant de grâces à un ouvrage correct! La nature a tout fait pour vous : ne lui demandez plus rien , demandez tout à l'art. Il ne vous manque plus que de travailler avec difficulté. Vingt bons vers en quinze jours sont malaisés à faire; et , depuis nos grands maîtres, dites-moi qui a fait vingt bons vers alexandrins , de suite. Te ne connais personne dont on puisse en citer un pareil nombre : et voilà pourquoi tout le inonde s'est jeté dans ce misérable style marotique, dans ce style bigarré et grimaçant, ou^'on allie monsliueuseirieiu le trivial et le sublime, le sérieux et le comique, le langage de Rabelais, celui de Villon, et cvliii de nos jours. A la bonne heure, qu'un laid visage
{«'vCh !»■ reuvoyuDt VÉpîlre sur l'Amour de l'Élude que nous «rONl insérée danî celle édition, p»ge i^j.
ToTiE III. i3
se couvre de ce masque. Rien n'est si rare que le beau naturel : c'est un don que vous avei; tirez-en donc, mon cher ami, tout le parti que vous pouvez. Il ne tient qu'à vous, je vous jure, que vous soyez supérieur en tout ce que vous entreprendrez; mais ne négligez rien. Je vous donne un bon conseil, après vous avoir donné de bien m^iuvais exemples. Je me suis mis trop tard à corriger mes ouvrages. Je passe actuellement les jours et les nuits à réformer la Henriade, Œdipe , Brutus y et tout ce que j'ai jamais fait. N'attendez pas , comme moi, si non vis sanus, curtas hydropicus. Je songe à guérir mes maladies; meiis vous, prévenez celles qui peuvent vous attaquer. Puisque vpw chantez l'étude avec tant d'esprit et de courage, ayez aussi le <!Ourage de limer cette production vingt fois; renvoyezla-moi , çt que je vous la renvoie encore. La gloire , eu ce méiier-cl , est comme le royaume des çiepx,.^£ vio^ Unti rapiunt illud. Que je sois doi^c votre directeur pour ce royaume des belles-lettres. Vous êtes une belle âme à diriger. Continuez dans le bon chemin; travaillez. Je veux que vous fassiez 9us: belles-lettres et à la France un honneur immortel. Plutus nç doit être quç le valet de chambre d'ApoUont Le tarif est bientôt connu ; mais une épître en ver3 est up terrible ouvrage ; je défie vos quarante fermiei's-généraux de la faire . Adieu, je vous embrasse tendremqpt; je vous ^imç comme on aime son fils. Madame du Châtelet vous fait ses complimens les plus vrais; elle vous écrira; elle vous re-^ mercie. Allons, qu'un ouvrage qui lui est adressé soit digne dç vous e\ d'elle* Vous m'avez fait trop d'honneur dans cet ouvrage; et cependant je vous rends la vie bien dure. Adieu; je vous souhaite la bonne année. Aimez toujours les arts et Cirey .
A Cirey, ce 4 septembre i738«
DE VOLTAIRE A fiELVETIUS. igS
JVf ON cher ami, tandis que vous fiiites tant d'honneur aux belle^lettres y il faut aussi que vous leur fassiez du l)ien^ Permettee-moi de recommander à vos bontés un jeune homme d'une bonne famille^ d*une grande espé^ ^nce, très-bien né, capable d'attachement et de la plus tendre reconnaissance, qui est plein d ardeur pour la poésie et pour les scien2es, et à qui il ne manque peutêtre que de vous conmttre pour être heureux. Il est fils d'ttn homme que des affaires oèi d'autres s'enrichissent ont ruiné. Il se nomme D^^. Beaucoup de mérite et de malheur font sa recommandation auprès d un coour comme le vôtre. Si vouspouvîee lui procurer quelque petite place, soit par vous, soit par M. de La Poplinière, vous le mettriez en état de cultiver ses talens, et vous rempliriez votre vocation, qui est de faire du bien. Vous m'en faites à moi; car vous avec réchauffé un ami tiède. Jamais votre illusti^ père n'u ikit de si belle cure.
Je lui ai envoyé un autre mémoire, où je sacrifie enfin le littéraire au personnel; mais M. d'Argental pense que c'est une nécessité. Vous le pensez aussi, et je me rends. Ma présence serait nécessaire à Paris; mais je ne peut quitter mes amis pour mes propres affaires. Madame du Châtelet vous fait bien des eomplimens; on ne peut avoir plus d'estime et d'amitié qu'elle en A pour vous. Nous attendons de vous des choses qui feront; l'agrément de notre retraite , et qui nous eon«* soleront, si cela se peut , de votre absence. J(e vous embrasse avec les transports les plus vif^ d'amitié, dW time' et de reconnaissance. '
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