‹ Œuvres complètes d'HelvétiusChapitre 26 sur 74 · LETTRE III · texte numérisé non relu

LETTRE III

Mon dier ami, Fami des Muses et de la vérité, votive épître est pleine d'une hardiesse de raison bien au-des^ sus de votre âge , et plus encore de nos lâches et timides écrivains qui riment pour leurs libraires , qui se ressersrent sous le compas d'un censeur royal, envieux, ou plus timide qu'eux : misérables oiseaux à qui on rogne les ailes , qui veulent s'élever, et qui retombent en se cassant les jambes! Vous avez ^ génie mâle , et votre ouvrage étincelle d'imagination. J'aime mieux quel* que&-unes de vos sublimes fautes, que les médiocres beautés dont on nous veut affadir. Si votis me pi^rmettez.de vous dire en général ce que je pense pour les progrès qu'un si bel art peut faire entre vos mains , je vou£» dirai : Craignez, en atteignant le grand ^ de sauter au gigantesque. N'offrez que de^ images vraies, et servez-vous toujours du mot propre. Voulez-vous une petite règle infailFible pour les vers ? la voici : Quand une pensée est juste et noble , il n'y a encore rien de fait; il faut voir si la manière dont vous l'exprimez en vers serait belle en prose j et si votre vers, dépouillé de la rime et de la césure, vous paraît alors chargé d'un mot superflu, s'il y a dans la construction le moindre défaut, si une conjonction est oubliée, enfin si le mot le plus propre n'est pas employé , ou s'il n'est pas à sa place , concluez alors que l'or de cette pensée n est pas bien enchâssé. Soyez sur qu^ des vers qui auront. 1 un de oea dé£mts ne se retiendront jamais par cœur, ne se, feront pQÎQt relire; et il u'y a de bons vers que ceux qu'on relit et qu'on retient na^algré soi. Il y en a bèau-^ coup de cette espèce dans votre épitre, tels que per-^-^ sonne n'en pidut faire à votre âge, et tels qu'on en

DE VOLTAIRE A HELVETIUS, 197

faisait il y a cinquante ans. Ne craignez donc point d'honorer le Parnasse de vos talens ; ils vous honoreront sans doute ^ parce que vous ne négligerez jamais vos devoirs-

Etpuisy vo\J^ de plaisans devo/rs! Les fonctions de votre état ne sont-elles pas quelque chose de bien diffi"» cile poiir une âme comme la vôtre? Cette besogne sç fait comme on règle la dépense de sa maison , et le livre de son maître-d'hôtel. Quo^l. pour être fermiergénéral , on n'aurait pas la liberté de peiiser I Eh morbleu 1 Atticus était fermier-général, les chevaliers romains étaient fermiers-^généraux , et pensaient en Romains. Continuez donc. Atticus!

Je vous remercie tendrement de ce que vous avez fait pour D***. J'ose vous recommander ce jeune homme comme mon fils; il a du mérite; il est pauvre et vertueux. Il sent tout ce que vous valez; il vous sera attaché toute sa vie. Le plus beau partage de l'humanité , c'est de pouvoir faire du bien; c'est ce que vous savez , et ce que vous pratiquez mieux que tapi» Madame du Châtelet vous remerciera des éloges qu'elle mérite^ et moi je passerai ma vie à me rendre moins indigne de ceux que vous m'adressez. Pardon de vous écrire en vile prose ; mais je n'ai pas un. instant à moi : les jours sont trop courts. Adieu! quand pourrai -je en passer quelques-uns avec vous? Buvez à ma santé avec xx Mon-

tigni. •

Est-il vrai que la philosophie de Nevrton gagne un

peu ?

A Cirey , le a5 février 1739,

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LETTRE tV.

Jt vôîfty itton charmant ami, que je vous avais écrit d'assez mauvais vers, et qu'ÂpoUôn n'a pas voulu quils vous pàmnsscnt. Ma lettré était adressée à Charleville , où vous deviez être ; et j^avais eu soin d y mettre une petite apostille, afin que la lettre vous fllit rendue , en quelque endroit de votre département que vous fussiez* Vdtis n'avez rien perdu ; mais moi j'ai perdu l'idée que vous aviez de moh exactitude. Mon amitié n*est pomt du tout négligente ; je vous aime trop pour être pares-^ seux avec vous. J'attends, mon bel Apollon, votre ou-vrage avec autant de vivacité que vous le faites, iê comptais voué envoyer de Bruxelles ma nouvelle édition de Hollande ; mais )e n'en ai pas encore reçu un seul exemplaire de mes libraires. Il n'y en a point à Bruxelles, et j'apprends qu'il y en a à Paris. Les libraires de Hollande , qui Sont des corsaires maladroits, ont sans doute fait beaucoup dé fautes dans leur édition , et craignent que je ne là voie assez tôt pour m'en plaindre , et pour la décrier. Je ne pourrai en être instruit que dans quinze jours. Je surs actuellement avec madame du Chàtelet h Enguien , chez M. le duc d'Aremberg, à sept lieues de Bruxelles. Je joue beaucoup au brelan ; mais nos chères études n'y perdent rien. Il faut allier le travail et le plaisir, uest ainsi que vous en usez, et c'est un petit mélange que je vous conseille de fairetoute Vôtre vie ; car, en vérité, vous êtes né pour l'un et pour l'autre.

Je vous avoue , à ma honte , que je n'ai jamais lu Y Utopie de Thomas Morus. Cependant je m'avisai de donner luie fête ^ il y a quelques jours, dans Bruxelles,

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