DE VOLT AIRE A HELYETIUS. Î
soUft le nom de V envoyé d'Utopie. La fêle ëtbil pour tnadfime du Châtelet, comme de raison. Mais croiriezvous bien qu'il n'y avait personne dans la ville qui sûi ce que veut dire titopie? Ce n'est pas ici le pays des belleslettres. Les livres de Hollande y sont défendus ; et je ne peux pas concevoir comment Rousseau a pu choisir un tel asile. Ce (|oyen des médisans^ qui a. perdu depuis long-temps l'art de médire, et qui n'en a conservé que la rage , est ici aussi inconnu que les belles-lettres; Je suis actuellement dans un cbâteau où il n'y a jamais eu de livres que ceux que madame du Châtelet «t moi nous avons apportés; mais, en récompense, il y a. des jardins plus beaux que ceux de Chantilly; et on jf mène cette vie douce et libre (Juî fait l'agrément de la campagne^ Le possesseur de ce beau séjour vaut rîiieux que beaucoup de livres* Je crois que nous allons jouer ôc^ comédies. Un y lira dû moins les rôles des acteurs.
J'ai bien un autre projet en tête. J'ai fini ce Mahomet dont je vous avais lu l'ébauche. J'aurais grande - envie ^ savoir comment une pièce d'un genre si nouveau et si hasardé réussirait chez nos galons Français^ Je vou*^ drais faire jouer la pièce, et laisser îgi|orer l'afiteur. A qui puis-je mieut me confier qu'à vous ? N'avez-^ous pas en main cet ami de Paris qui vous doit tout et qui aime tant les vers? Ne pourrie«-vous pas la lui envoyer? ne pourrait-il pas la lire aux comédiens ? Mais lit-il bien? car une belle prononciation et une lecture pathétique sont une bordure nécessaire au tableau. Voyez ,. mon cher ami ; donnez-moi sur cela vos instructions.
Quelle est donc cette madame Lambert à qui je dois des complimens? Vous me faites des amis des gens qui vous aiment 9 je serai bientôt aimé de tout le monde. Adieu. Madame du Chatelet vous estime, vous aime; vous n'en doutez pas. Nos cœurs sont à vous pour
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jamais. Elle vous a écrit comme moi à Charleville. Adieu : je tous embrasse du meilleur de mon âme.
A Enguîen , ce 6 juillet 1739.
Je vous salue au nom d'Apollon , et je vous embrasse au nom de l'amitié. Voici l'ode de la Superstition que vous demandiez, et Fopéra dont nous avons parlé. Quand vous aurez lu l'opéra, mon cher ami, envoyezle à M. de Pondeveil, porte Saint-Honoré. Mais, pour Dieu, envoyez-moi de meilleures étrennes. Je n'ai jamais tant travaillé que ce dernier mois; j'ai la tête fendue. Guérissez-moi par quelque belle épître. Adieu les vers cet hiver ; je n'en ferai point. La physique est de quartier; mais vos lettres, votre souvenir, votre amitié , vos vers seront pour moi de service toute l'année. Avez-vous ce recueil qu'avait fait Prault? Pourquoi le saisir? quelle barbarie! Suis-je né sous les Goths et sous~ les Vandales? Je méprise la tyrannie autant que la calomnie. Je suis heureux avec Emilie , votre amitié et l'étude. Vous l'avez bien dit, l'étude console dé tout. Je vous embrasse mille fois. V.
5 jauvier, 1740-
DE VOLTAIRE A HELVETIUS.
âOI
IVe les vcrrai-je point ces beaux vers que vous faites ,
Ami charmant , sublime auteur?
Le ciel vous anima de ces flammes secrètes Que ne sentit jamais Boileau Fimitateur , Dans ses tristes beautés si froidement parfaites. Il est des beaux esprits , il est plus d'un rimeur ,
Il est rarement des poètes.
Le vrai poète est créateur ; Peut-être )ç le fus, et maln^nant vous Fêtes.
Envoyez-moi donc nn peu de votre création. Vous ne vous reposerez pas après le sixième jour. Vous corrigerez, vous perfectionnerez votre ouvrage, mon cher ami. Votre dernière lettre m'a un peu affligé. Vous tâtez donc aussi des amertumes de ce monde ; vous éprouvez des tracasseries j vous sentez combien le commerce des hommes est dangereux. Mais vous aurez toujours des amis qui vous consoleront ; et vous aurez^ après le plaisir de Tamitié, celui de l'étude.
I^am nil didcius est henè quàm n^aiita tenere Edita doctrinœ sapientum teinpla serena; Despicere unde queas àlios , passimque videre Errare atque viam polarités quœrere vitœ.
Il y a bientôt huit ans que je demeure dans le temple de l'Amitié et de l'Étude. J y suis plus heureux que le premier jour; j'y oublie les persécutions des ignorans en place, et ja basse jalousie de certains animaux amphibies qui osent se dire gens de lettres ; j'y puise des consolations contre l'ingratitude de ceux qui ont répondu à mes bienfaits par des outrages. MadaiÀe du Châlelet, qui a éprouvé à peu près la même ingrati-» tude, l'oublie avec plus de philosophie que moi, parce que son âme est au-dessus de la mienne. Vous trou-
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verczy mon cher ami^ dans votre vie, pea de per^ sonnes pins dignes qn elle de voire estime et de votre attachement.
Adien, mon jeune Apollon. Je vous emln-asse; je vous aime à jamais.
Bftttdles » ce a4 ianner 1740.
LETTRE Vn.
Mon cher et jeune Apollon , mon poét« philosophe , il y a six semaines que je suis plus errant que vous. Je comptais de jour en jour repasser par Bruxelles , et j relire deux pièces charmantes de poésie et de raison , sur lesquelles je vous dois beaucoup de points d admiration , et aussi quelques points interrogans. Vous êtes le génie que j^aime et qu il fallait aux Français. Il vous £iut encore un peu de travail , et je vous promets que vous irez au sommet du temple de la Gloire par un chemin tout nouveau. Je voudrais bien , en attendant ^ trouver un chemin pour me rapprocher de. vous. La Providence nous â tous dispersés. Madame du Châtelet est à Fontainebleau , je vais peut-être à Berlin , vous voilà en Champagne ; qui sait cependant si je ne passerai pas une partie de l'hiver à Cirey, et si je n'aurai pas le plaisir de voir celui qui est aujourd'hui fmstri spes altéra Pindi ? Ne seriez-vous point à présent avec M. de Buffon? Celui-là va encore à la gloire par d'autres chemius; mais il va aussi au bonheur. Il se porte à merveille. Le corps d'un athlète et l'ame d'un sage ^ voilà ce qu'il faut pour être heureux.
A propos de sage, je compte vous envoyer incessamment un exemplaire de V^nti^Machia^eL li'auleur était fait pour vivre avec vous. Vous verrez une chose
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unique : un Allezuatid qui écrit mi^ûx que bîeti des Français qui se piquent de bien écrire » un jeune homme qui pense en philosophe! et un roi qui pense en homme* Vous m'avez accoutumé^ mon chef ami> aux choses extraordinaires. L'auteur de VAnti'MackUMfel et vous son( deux choses qui me réconcilient avçc le siècle* Permettez-moi d'y mettre encore Emilie. Il ne la &ut pas oublier dans la liste , et cette liste ne sera jamais bien longues
Je vQus^ embrasse de tout mon cœur. Mon imagina-* tion et mon cœur courent après vous.
A La Haje, au pakii du roi de Prusse , oe 97 octobre 194^*
LETTRE Vin.
Je me gronde bien de ma paresse , mon cher et aimable ami ; mais j'ai été si indignement occupé de prose depuis un mois^ que f osais à peine vous parler de vers* Mon imagination s'appesantit dans des études qui sont à la poésie ce que des garde-meubles sotnbres eî pou^ dreux sont à une salle de bal bien éckirée» II faut secouer sa poussière pour vous répondre» Vous m'avez écrit ^ mon charmant ami ^ une lettre où je reconnais votre giwie. Vous ne trouvez point Boileau assez fort : il n^a rsen de si^lime ^ son imaginution n'est point brilladte 1 j'en conviens avec vous» Aussi , il me semble qu'il ne passe point pour un poète sublime ; mais il a bien fait ce qu'il pouyait et ce qu'il voulait faire. Il a mis la raison en vers harmonieux ; il est clair^ conséqu^at , facile , heureux dans ses transitions : il ne s'élève pas y mais il ne tombe guère; ses sujets ne comportent pas cette élévation dpnt ceux que vous traitez sont sus-* cepfibics. Vous avez senti votre talent^ comme il a senti le sien; vous êtes philosophe^ vous voyez tout en
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grand , vo^re pinceau est fort et hardi; la nature^ en tout cela f vous a mis , je vous le dis avec la plus grande sincérité ^ fort au-dessus de Despréaux. Mais ces taienslà; quelque grands qu'ils soient, ne seront rien sans les siens. Vous avez d'autant plus besoin de son exactitude, que la grandeur de vos idées souffre moins la gêne et Fesclavage. Il ne vous coûte point de penser, mais il coûte infiniment d'écrire. Je vous prêcherai dono éternellement cet art d'écrire que Despréaux a si bien connu et si bien enseigné; ce respect pour la langue, cette liaison , cette suite d'idées , cet air aisé avec lequel il conduit son lecteur, ce naturel .qui est le fruit de l'art, et cette apparence de facilité qu'on ne doit qu'au travail. Un mot mis hors de sa place gâte la plus belle pensée. Les idées de Boileau, je l'avoue encore, ne sont jamais grandes, mais elles ne sont jamais défigurées. Enfin, pour être au-dessus de lui, il faut commencer par écrire aussi nettement, aussi correctement que lui.
Votre danse haute ne doit pas. se permettre un faut: pas : il n'en fait point dans ses petits menuets. Vous êtes brillant de pierreries ; son habit est simple , mais bien fait ; il faut que vos diamans soient bien rais, en ordre , sans quoi vous auriez un air gêné avec le dia-* dème en tête. Envoyez -moi donc, mon cher ami, quelque chose d'aussi bien travaillé que vous imaginez noblement ; ne dédaignez point d'être à la fois possesseur d,e la mine et ouvrier de l'or qu'elle produit. Vous sentez combien , en vous parlant ainsi , je m'intéresse à votre gloire et à celle des arts. Mon amitié pour vous a redoublé encore à votre dernier voyage. J'ai bien la-cbiae de ne plus faire de vers ; je ne veux plus aimer que les vôtres. MadameduChatelet, qui vous a écrit, vous fait mille complimens. Adieu I je vous aimerai toute ma vie.
Le 30 juin , k Bruxelles ^ 1 74 1 •
DE VOLTAIIE A HELVETIUS*
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Jjicm cher confrern en Apollon , mon maître en tout le reste ^ quand viendrez-vous voir la nymphe de Cirey, et votre tendre ami? Ne manqaez pas, je vous prie^ d'apporter votre dernière épitre. Madame du Châtelet dit que c'est moi qui Fai perdue , moi Je. dis que c est dile; nous cherchons depuis huit jours. Il faut que BerncHiilli l'ait emportée pour faire une équation. Je suis desespéré. Mais vous en avez sans doute une copie. Je suis très*sûr de ne l'avoir confiée à personne. Nous la retrouverons, mais consolez-vous. Ce grand garçon D*** veut vous suivre dans vo$ royaumes de Cbam^ pagne; il veut venir à Cirey. J'en ai demandé la permission à madame la marquise; elle le veut bien. Pré-r sente par vous, il ne peut être que bien venu. Je serai charmé qu'il s'attache à vous ; je suis le plus trompé du monde s'il n'e^t né avec du génie et des mo^irs aimables. Vous êtes un enfant bien charmant de culti^ ver les lettre à votre âge avec tant d'ardeur, et d'encourager encore les autres : on ne peut trop vous aimer. Am^iez donc ce grand garçon. Madame du Châtelet et madame de Chambonin vous font mille complitnens. Adieu : jusqu'au plaisir 4^ ▼ous embrasser.
Ce ar avril.
So6 LETTRES
Mon cher ami, fai reçu iie vous une lettre sans date, qui me Tient par Bar-sur-Aube, au lieu quVQe devait arriver par Vassi. Vous m^y parlez d'une nouvelle épîtrc ; vraiment vous me donne:» de violens désirs ; mais son* gez à la correction y aux liaisons , à Tëlëgatice oontiiiue i en un mot, évitez tous mes défauts. Vous me parlez de Milton ; votre imagination ^era peut-étre aussi féconde que la sienne, je n^en doute même pas; maia elle sera aussi plus agréable et plus réglée. Je suis fâehé que vous n'ayez lu ce que j'en dis que dans la malbeureuêe traduction de mon essai anglais. La dernière édition de la Henriadey qu'on trouve chez Praulc, vaut biea mieux ; et je serais fort aise d*avoir votre avis aur ee > que je dis de Milton dans l'essai qui est à la suite du poëme.
Fou learn englisk : for ougth I know. Go tm^ your lot is to he éloquent in eveiry language, and master.&f every science* I love, I esteemyou, I amyourfor ef^0r.
Je vous ai écrit en faveur d^un jeune homme qui me parait avoir envie de s'attacher à' vous. J'ai mille remep-^ ciemens à vous faire ; vous avez remis dans mon paradia les tièdes que j'avais de la peii^e à vomir de tna bou^ chcMi-) C^U^ tiédeur m'était cent fois plus sensible que tout le reste. Il faut à un cœur comme le mien de& sentimens vifs ou rien du tout.
Tout Cirey est à vous.
DE VOLTAIBE A HELVETIUS. 207
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AlON aimable ami , qui ferez honneur à loua les arts , et que j'aime tendrement^ courage! tfiacte animo! La sublime métaphysique peut fort bien parler le langage des vers : elle est quelquefois poétique dans la prose du p. Mallçbranche ; pourquoi p'^chèveriez-vous pas ce que Mallebranche a ébauché ? C'était un poète mauque, et voi^s êtes né poète, l'avoue que vous entreprenez une carrière difficile; mais vous me parais^z peu étonné du travail. Les obstiiclcs vous feront faire de nouveaux efforts. C'est à celle arcjeur pour le travail qu'on reconnaît le vrai génie* L^^ paresseux ne sont jamais qvie dc$ gens médipçres | en quelque genre que ce puiç^e être. J^aime d'autant plus ce genre métaphysique, qqe c ^t qi) champ t(mt nouveau que vous défri*^ cherez* Omniaj^ni v^lgata• Vous dites i^vec Virgile,
Tentanda ma est qud me queque possim |
Tolfer^ humo , viçtorque virum voHtar^ per ora.
Oui, volitahis per ora; mais vous serez toujours dans le cœur des habitans de Cirey.
Vous avez raison assurément de trouver de grandes difficultés dans le chapitre de Locke de la Puissance ou de la Liberté \ il avouait lui-même qu'il était là comme le diable de Milton , pataugeant dans le chaos.
Au reste , je ne vois pas que son sage système , qu'«7 , ny a pas d'idées innées , soit plus contraire qu'un autre à cette libert'* si désirable, si contestée, et peut-être si incompréhensible. II me semble que, dans tous lessys* tèmes , Dieu peut avoir accordé à l'homme la faculté de choisir quelquefois entre des idées, de quelque nature
2oS ' LETTRES
que soient ces idées. Je vous avouerai enfin qu^aprés avoir erre bien long-iemps dans ce labyrinthe , après avoir cassé mille fois mon .fil , j'en suis revenu à dire que le bien de la société exige que l'homme se croie libre. Nous nous conduisons, tous suivant ce principe ; et il mé paraîtrait un peu étrsinge d'admettre dans la pratique ce que nous rejetterions dans la spéculation. Je commence , mon cher ami , à faire plus de cas du bonheur de la vîe que d'une vérité ; et si malheureusement ie fatalisme était vrai, ]e ne voudrais pas d'une vérité si cruelle. Pourquoi l'Être ^souverain, qui m'a donné un entendement qui ne peut se comprendre , iie m'aura-t-il pas donné aussi un peu de liberté? Nous aurait-il trompés tous? Voilà des argumens de bonne femme. Je suis revenu au sentiment, après m'être égaré dans le raisonnement.
Quant à ce que vous me dites, mon cher ami, de ces rapports infinis du monde dont Locke tire une preuve de l'existence de Dieu, je ne t-rouve point l'endroit oh. il le dit. Mais , à tout hasard , je crois concevoir votre difficulté ; et sur cela , sans plus de détail , voici mon^idée que je vous soumets.
Je crois que la matière aurait, indépendamment de Dieu, des rapports nécessaires à l'infini; j'appelle ces rapports as^eugles , comme rapports de lieu, de distance, de figure, etc. Mais pour des rapports de dessein , je vous demande pardon : il me semble qu'un mâle et une femelle, un brin d'herbe et sa semence, sont des démonstrations d'un être intelligent qui a présidé à l'ouvrage. Or, de ces rapports de dessein, il y en a à l'infini. Pour moi, je sens mille rapports qui me font aimer votre cœur et votre esprit, et ce ne sont point des rapports aveugles. Je vous embrasse du ïneilleur de mon cœur ; je suis trop de vos amis pour vous faire des complimens.
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Madame du Châtelet a la même opinion de vous cpe mdi ; mais vous n'en devez aucun remerciment ni à Tun ni à l'autre. .