‹ Œuvres complètes d'HelvétiusChapitre 4 sur 74 · ET LES. OUVRAGES D HELVETIUS · texte numérisé non relu

ET LES. OUVRAGES D HELVETIUS

quelques siècleii, ne le. sont point dans d'autres, siècles et dans d'autres lieux. Les sophistes, les théologiens, si illustres autrefois, recueillent le mépris des siècles éclairés. Les farces de Scarron réussissaient avant que Ton eut vu Molière. ^

Il y a pourtant des idées qui plaisent dans tous les lieux et dans tous les temps; les unes soiit instructives , les autres sont agréables. Il y en a desunes et des autres dans Homère., Virgile, Corneille , le Tasse , Milton , qui ne se sont point bornés à peindre une nation ou un siècle , mais l'humanité. Il est peu d'hommes assez mal organisés pour être insensibles aux tableaux4les grands objets et à l'harmonie. Les tableaux voluptueux qui rappel-^ lent les plaisirs des sens , et surtout ceux de l'amour, sont également du goût de tous les peuples. Les philosophes qui ont découvert des vérités utiles ont l'estime de tous les siècles ; et , dans tous les siècles , on aime les poètes qui ont fait aimer la vertu.

Mais qu'est-ce que la vertu? Dans les sociétés particulières, on donne ce nom aux actions utiles à, ces'sociétés. L'homme qui veut dérober à la rigueur des lois un parent coupable passe pour vertueux.

Le ministre qui refuse ses amis, ses parens , les courtisans , pour leur préférer l'homme de mérite et le bien de l'état, doit avoir à la cour la réputation d'homme dur, inutile et malhonnête.

Dans les cours , on appelle prudence la fausseté', folie le courage de dire la vérité. On y donne le titre, de bo%au prince qui prodigue les trésors de l'état, le nom d'aimable au prince qui accorde à ses favoris, à sa maîtresse , des emplois importans au bonheur de l'état.

Comment donc savoir si on est vertueux ? Dirige-t-on toutes ses actions au bien du plus grand

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Mùnihrt, on est vefrtueux. Oui, la vettn n*efet que l'habitude de diriger ses actions au bien général. C*est en la considérant sOus ce point de Tue <ïu'ott peut s'en forîùer des idées nettes et précises , que les moi^alistes n'ont point eues jus((u à présent.

Les uns , k la tête desquels est Platon , n'ont débité que des r^ves ingénieux. La tertu ■, selon eux j est l'idée de l'ordre , dé l'harmonie , du beau essentiel. Les autres, à Ift tête desquels est Montaigne^ prétendent que les lois de la ret^tu sont arbitraires ,• parce qu'ils Voyent qu'une action vicieuse au nord estsouveut vertueuse au midi. Les premiers, pour îi'atoir point consulté Thiétoire , errent dans un dédale de mots. Les seconds , pour n'avoir point inédite sur l'histoire, ont pensé que le caprice décidait de la bonté ôii de la méchanceté des actions humaines.

L'amour de la vettu n'est done que le désir dii bonheur général. Les actions Vertueuses sont eelléaf qui contribuent à ce botiheur. Les peuples les plus stupides, dans leuf^ coutume.^ les plus singulières , ont en vue leur bonhëttr ; et si, dans certains pays, dâtis certains lieux , on honore des actions qui noild paraissent coupables, c'est que, dans ces pays, ces stetions sont utiles; Le vol fait avec adresse était hohôté à Sparte , parce que dans cette république toute militaire , et où il n'y avait point l'esprit de pf'Opriété , la vigilailce et l'adresse étaient des qualités utiles. Eh Chine, où là population est excessive , il est permis au père d'exposer ou de t*er ses enfaris. Cette loi, si cruelle en apparence, prévient de {)lus grands mau% , et par eônséqùent est utile. Enfin , c'est partout l'utilité qui rend les actions criminelles ou vertueuses.

Mais dans tous les pays on attache l'idée dç vertu

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à des cictiohi <Jui lïe, peuvent produire aucun biei\» Oui , maïs c'est qu'on est persuadé que ces actions produisent urt biéii , èoi< pbîit'ce iftdridé , éôit jJour l'autre; et j'appelle ces habitudes, ces actiotts, Ver* ttis de ptéjUgé j dont 11 faut gliférir Ids hotnthes.

Ces habitudes n'dttt été foadées que sut la préfèi»encfe dèàhée à dès sociétés particulières Sur là société géhéfalé ; 6e qui sétil lé^reiid Vicieuses.

i^Hel bien font au .monde et à H psltriei les austérités dès moinefs fet des ftfkirs? De quéllt; utîïité peut ét*re la folie des Iridièns qui se font dévorer Jjaf tes c*^ddile» ?

Il est des crimes de préjugé , cbhirtlè tt est des vëttuk de t)i^jugé.

J'appelle d[îtnés dé préjugé , dès àbtlôiis condara» nées par l'opinion , quoiqu'elles riè liiiisent âT personne. Quel mal fait le brariiine qui ëpdusë tiné vierge , et l'homme qui mange un morceau de bœtit plutôt qu'citi ihbtcéau de pôîsSôh ?

Lés vertus de préjugé sont Quelquefois dès hâbi* tudes attoées; conime la coututtiè des Giagtiiéi', d^ piler dans uti inortiei^iés èhfans, poUl- ëh'c^iiîpoSet^ une pêite qui , selon les prêtres , les rend iri Vtiliiérâblés.

11 y à peii de ilàtions qiaî h'aieht pdur les cHities de préjugé pltls d'hctfretlr ctùe pàiit lés âctic^iis les plus nuisibles à k sbtiétè, et plus d'éstltne pour les pratiques -minutieuses et indifférentes que pbiir les actibtis utiles à Tétai

De ce qu'il y a deS Vertiiis réelles et dés Vertus de préjugé , il suit qu'il y a cheî les pedpleS deux espèces de corruption , l'une politique , et l'autre religieuse. Celle-ci peut n'être pas criminelle, quand elle s'allie avec Tairlour du bien public, les talens, de véritables vertus.

aA . ESSAI SUR LA VIE ,

La corruption politique prépare, au contraire ,*la chute des empires. Le peuple en est in£ecté, lorsque les particuliers détachei^t leurs intérêts de Fintérét général.

Cette corruption se joint quelquefois à l'autre. Alors les moralistes ignorans les confondent, mais elles sont souvent séparées. La' corruption religieuse n'est souvent que l'amour du plaisir , et inspirée par la nature , qu'elle satisfait sans la dégrader, La corruption politique est l'effet du gouvernement. ,, C'est dans la législation et l'administration des empires qu'il faut chercher la cause des vices et des vertus des hommes.

Les déclamations des moralistes ne font que satisfaire leur vanité , et ne produisent aucijin bien. Leurs injures ne peuvent changer nos sentimens^ et nos sentimens sont l'effet de la nature et des lois.

Il faut moins censurer le luxe , qui peut être né* cessaire à un grand état, et la galanterie, à laquelle les hommes peuvent devoir les arts, le goût, et des vertus politiques, que l'institution qui fait de l'homme un lâche , un esclave , un fripon ou un sot.

Il est des moralistes hypocrites : ce sont ceux qui voient avec indifférence tous les maux qui entraînent la ruine de leur patrie , et qui se déchaînent contre quelques excès dans la jouissance des plaisirs.

D'après les principes posés ci-dessus, on peut faiye un catéchisme dont les préceptes seront clairs, vrais et invariables. Le peuple qui en serait instruit ne serait infecté ni de vices politiques, ni de vertus de préjujgé. Le législateur le plus éclairé ne donnerait que des lois utiles, et les lois seraient respectées.

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^ L'inexécution des lois prouve toujours Ttneptie du législateur. La récompense , la punition , la gloire , l'infamie, sont quatre divinités qui peuvent répandre les Vertus , et créer des hommes illustres dans tous les genres. *

Pour perfectionner la morale , les législateurs ont d^ux moyens : l'un , d'unir les intérêts particuliers à l'intérêt général ; l'autre , de hâter les progrès de. l'esprit. Mais, pour hâter ces progrès, il fau^ savoir si l'esprit est un don de la nature, où l'effet dç l'éducation.

C'est le sujet du troisième Discours.

Tous les hommes ont des sens assez bon^ pour apercevoir lés mêmes rapports dans les objets ; ils ont les mêmes. besoins , et ils auraient la même mémoire s'ils avaient la même attention.

Tous les hommes bien organisés sont capables d'attention ; tous apprennent leur langue., tous apprennent à lire , et conçoivent au moini les pren^ières propositions d'Euclide. Cela suffit pour s'élevQr aux plus hautes idées, pourvu qu'ils veuillent faire des efforts d'a-ttention; et, pour faire des efforts, il faut avoir des passions.

Ce sout Jes passions qui fécondent l'esprit et relèvent aux grandes idées. Ce sont elleis qui ojxt formé et conduit Lycurgue , Alexandre, Epaminondas , etc. Ce sont elles qui ont inspiré les vastes projj^ts, lès moyens extraordinaires, les mots' sublimes, qui sont les saillies des ân^es fortement passionnées.

On devient stupide dans l'absence des passions.

Les psinces montrent quelquefois de l'esprit pour s'élever au despotisme. Leurs désirs sont-ils remplis : ils n'ont pl*is le courage de s'arracher aux

a6 E6SAI SITU hK VIE

délices de la paresse , et ils s'àbrutidseht dans 'leurs grandeurs.

Mais tous les hommes sont*ils susceptibles dû tnéme degré de passion ?

L'origine des passions est daAS la sensibilité phy* siquè^ dans l'amour du plaisir et la èrainie de la douleur, qui remuent également tous les h<^mes.

L'avare , en se privant ^d^ tout , se propose de s'assurer les moyens de jouir dès plaisirs et de se dérober aux mauit : l'ambitieux a le même objet dans la poursuite des grandeurs. L'ambur de la gloire et de la venu n'est que le désir de jouir des avantages que la gloire et la Tertu procurent.

Tous les hdmmes sont susceptibles de passion att même degré. Tous peuvent aimer avec fureur la gloire et la vertu : toUs ont donc la puissance de s'élever aux plus grandes idée^, et de £siire de grandes choies. Les hommes^ nés égaux, deviennent différens par les lois , et par l'éducation j qui doit préparer à l'obéissance et au respect pour les lois. L'éduéatiôn est trop négligée ; mais pour savoir ce qu'elle peut faire sur les esprits , il fest important de fixer d'une manière précise les idées qu'on attache aux divers noms donnés à l'esprit. C'est ce que nous allons voir dans le quatrième Discours.

Le nom de génie n'est donné qu'aux esprits inventeurs. Leur invention porte sur les détails ou sur le fond des choses. C'est le travail excité par les passions, et surtout par celle de la gloire , qui porte l'âme aux grandes méditations, et fait trouver des vérités nouvelles , de nouvelles combinaisons. Les objets dont il est entouré, les circonstances où il est placé , déterminent et bornent le génie. .

L'imagination est l'invention des images^ comme

. ET LES OTJVRAOES d'hELVÉtIUS. b^j

TèspHt est rintention des idées; elle briïlè dans les descriptions, les tableaux. Les peinturés sOhi^ ou grandes ou voluptueuses.

Le àentimeiit est l'âmè de îà poésie. L'àutetir <Jui eîfï est j^rîvé èSt tôujdiirs en-dèçà ou au-xlelà de Ist nature. Celui qui n'aque de l'esprit s'éloigne toujours dé la siftipHeîté.

L'esprit ti'ést qu'Un àaiemblalge d'idées nout^elles qui ti'on^ pk* assék d'étendue tti d'iiftpottàncîè? poiir mériter le nom de génie. Ainsi Mathiàvfel et ]$fit)n-* té^ùieû sont des gêhies ; La Boéhefbutréuld et La Brdyèré ioht dès hômitte* d'èsprtt.

Le talent est Tà^titude à tin seul genre dâfas le- ^tièl ôta né porté qu'une ihvehtiôu toëdîotré.

L'esprit est fin quand il aperçoi.t de petits objets et donné à deTiriet'.

, L'ésptit est fort qùatld îl produit dès idées pro* prfe* à faite de fbrtes iihp*nBàsiôni5.

II est lumineux quand il rend cldiremetlt dés idées abstraites.

Il est étendu lorsqu'il saisit uti en^mble et voit deÀ rapports éloignés.

Il est pénétrant, profond, lorsqu'il voit tout dans tefe objets.

Le bel esprit tient plus an ch^ix déà tiiotè et desf tours qu'au «hôi^ dM idéè^.

L'esprit du siècle , l'esprit du monde, est frivole et piMPté sur de petits objets i ë'il fe'becUpe Un niohiënt dès grands hotomes et des ouvrages' célèbres, il <5bei*che à les rabaisser ; c'est lé dieu de la raillerie , qui considère avec un ri6 malin et uii œil inoquêur lé PsÉnthéon , l'église dé Satot-Piérf-e -, le Jupiter de Phidias.

Le génie ^ l'esprit, sont les effets de là foi*ce 6U de la vivacité des passions : le bon sens est l'effet de

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leur modération ; il se borne presqu'à Tesprit de conduite.

Mais il est , dit-on , des peuples qui paraissent insensibles aux passions de la vertu et de la gloire^ Est-ce la faute du climat ? est-ce celle du gouvernement?

Dans leurs républiques, Horatiu's Coclès etLéonidas ne pouvaient être que dès héros. Dans ces républiques , les hommes peu passionniez étaient du moins bons citoyens.

Les républiques se corrompent, quand les honneurs et les plaisirs sont attachés à la tyrannie , à la puissance. Les hommes qui auraient été des Scipions et des Camilles , seront des Marins et des Catilinas.

La considération est une gloire diminuée. Lorsqu'elle est attachée au crédit, elle fait des flatteurs et des intrigans. L'argent est-il plus honoré que la vertu ; on voit aux Cincinnatus , aux Gâtons , succéder les Crassus et les Séjans. La plus haute vertu, le vice le plus honteux, sont également l'effet du plaisir que nous trouvons à nous livrer à l'un ou à l'autre.

Il y a dans tous les hommes un désir secret d'étr#; despote, parce que chaque homme a, du plus au moins , le désir de faire servir les autres à son bonheur.

Il ne faut pas toujours des talens et du coufage pour établir la tyrannie ; il ne faut quelquefois qu'une audace commune et des vices. Le prince commence par diviser les ordres des citoyens , par répandre une sorte d'anarchie , pour faire désirer à une partie de la nation l'abaissement de l'autre. Il fait ensuite briller le glaive de la puissaoce , met les vertus au rang des crimes, multiplie les delà-

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