‹ Œuvres complètes d'HelvétiusChapitre 5 sur 74 · ET LES OUVRAGES D HELVETIUS. H · texte numérisé non relu

ET LES OUVRAGES D HELVETIUS. H

teurs, veut étouffer les lumières, et proscrit également les Sénèque et les Thraséas.

Mais les despotes donnent à la soldatesque ,. qui leur est toujours dévouée , le sentiment de la force , et finissent par être ses victimes.

L'histoire des empereurs de Rome et de Constantinople , des sultans* des Turcs , des czars, etc., sont une preuve de cette vérité, L'honyne le plus coupable de lèse -majesté est donc l'homme qui coniseille à sbn prince de porter à l'excès ^t de faire trop sentir son autorité.

Les despotes , maîtres absolus des peuples qui n'osent les censurer , n'ont plus d'intérêt de s'instruire. Leurs ministres , placés par l'intrigue , n'ont aucuns principes de justice ni d'administration , aucune idée de vertu. Ainsi l'avilissement des peuples entretient l'ignorance et l'ineptie des princes et des ministres.

Il n'y a de vertu que dans les pays où la législation unit l'intérêt particulier à l'intérêt général. Dans ces pays où la puissance est partagée entre le peuple, les grands, les rois, la nécessité où se trouvent les citoyens de tous les ordres de s'occuper d'objets importans , la liberté qu'ils ont de tout penser et de tout dire, donnent aux âmes de la force et de l'élévation.

Une petite ville de la Grèce a produit plus dé belles actions et de grands hommes ,. que tous les riches et vastes empires de l'Orient.

La force des passions est proportionnée aux récompenses qu'on leur propose. Les monceaux d'or du Mexique et du Pérou, en exaltant l'avarice des Espagnols , leur ont fait faire des prodiges. Les disciples de Mahomet et d'Odin , dans l'espérance de posséder les houris ou les Valkiries , ont été avides

3o C66At SUR LA VPS

de la mort. Partout où les lettres mènent à la eom» sidération ou à la fortune ^ çUe^ ^ont cultivées avea

succès.

Le bon sens , qui ç$t l'effet des passions fai)>Ies , ne crée, n'invente, nç change, ni n'éclaire. Quaiic| tout estdaixs l'ordre, i) remplit asisez biçn les grandes places. Faut-il réforn^er les abu?, il np montre que de l'ineptiç.

Il n'y a c^e Iç génie inspiré par liçs passions fortes qui fonde ou répare la constitution des çmpire^^

Le' goût est la connaissance de ce qui plaît au public d'une certaine nation. Ou acquiert le gcmt de cette dernière sorte par l'habitude de compare^ des jugemens. On acquiert le goût de la première sorte , qui est lé vrai goût , par la connaissance profipnde de l'humanité.

Pour réussir dans Jçs arts, les science^ çt Iç^ affaires^ il faut d'abord être persuadé qu'on n'eiç:çelle ^ dans plusieurs genres très-différens. Newton n'est pas compté parnii les poètes , ni Milton parmi les géomètres.

Il est plusieurs talens exclusifs. Il y a même certaines qualités, e|t même, $i j'ose le aire, certaines vertus particulières, exclues par certains talens. L'ignorance de cette, vérité est la source de mille injustices. On vante la modération d'un philosophe, et on se plaint de son peu de sensibilité , sans faire attention qu'il ne doit qu'à l'état tranquille de son âme le talent de l'observation. On veut que Thomiq^e de génie soit toujours sage, et on oublie que le génie çst l'effort des passipn^, rarement qompa- ]^ble^ avec la sagesse.

On peut connaîtra si on est né pour les grandes choses à trois signes certains : i"*. Si on aime assez la gloire pour sacrifier tourtes les autres passions }

ET LES OUVRAGES d'hELYÉTIUS, 3i

%\ Si QU admire^'vivemenl les belles actions ou les ouvrages consacrés par les suffrages de tous lea siècles; 3t^ Si on aime véritablement les grand» hommes de son temps.

Après avoir donné ces idées sur les différentes sortes do talens, l'auteur finit, eomme il Pavait promis, par ûou& parler de la science de l'éd^icationy qui est la connaissance des moyens propres à former des corps robustes , des espirits éclairés , des âmes vertueuses. Ces moyens dépendent absolument du gouvernemoDt. Sous un mauvais gouvernement, la patore et l'éducation ne peuvent rçndrie les hommes ui éclairés , ni vertueux , parce quHIs veulent tou-^ jours leur bonheur , et que , sous les tyrans , la lu^ mièré et la vertu ne conduisent point au bonheur. '

Yoilà un extrait fidèle ^u livre de VEsprii. il ne s'est ppint fait d'ouvrage où rhomm»e<soit vu plus en grand, et mieux observé dans les détails. On a dit à Descàrtes qu'il avait créé Vhomme : oa peut dire d'Helvétius qu'il l'a connu. II est le preipier qui ait fondé la morale sur la hase înébraulaUe de l'intérêt perèonnel. Il est celui des philosophes qui a le plus dissipé ces nuages, ces faux systèmes , qui nous dé* guiseat à nous^méi^es et nous donnent de faussesidées de la v^rliu. Son livre est la production d'une âmQ vraiment touchée des malheurs qui affligent les grandes sociétés. Personne n'a mieux fait sentir sur quels principes il faut établir Un gouvernement, et ks inconvéniens de toute constitutions politique où les avantages du .petit nombre sont préférés aq bonheur du grand nombre. « athéniens , » disait Solon , vous serez si convaincus qu'il est de I» votre intérêt de suivare mes lois , que vous* ne serep » pas tentés de les enfreindre. »

Yoilà ce que doivent dire tous les législateurs^

et ee que leur prescrit Helvétius. Son livre a encore un avantage qui le met au-dessus de bien d'autres ; c'est le style , qui est partout clair et noble. Lorsque Fauteur parle d'une vérité nouvelle ou abstraite, il tt'est que simple et précis. A-t-il accoutumé votre esprit à ces idées neuves , son style prend de la majesté , de la force et des grâces. A-t-il à vous présenter une de ces vérités qui intéressent plus particulièrement les hommes : il la pane des richesses de son imagination ; et cette imagination , toujours soumise à la philosophie , l'embellit sftns l'égarer. Elle ne sert qu'à fendre les vérités plus sensibles , et 9 pour ainsi dire , plus palpables. C'est dans la même vue qu'il répand dans son livre tant de contes plaisans on intéressans. Ces contes sont des apologues; et s'il les a un peu prodigués, il faut se ressouvenir qu'il écrivait en France , et qu'il parlait à un peuple enfant. .

Lorsque œt ouvrage parut à Paris , les vrais philosophes l'estimèrent , les petits moralistes en furent jaloux , les gens du monde, en attendant qu'il fût jugé , en parlèrent avec dénigrement; les hypocrites s'alarmèrent, et avec raison. Une femme célèbre par la solidité et les agrémens de son esprit ( madame du Deffant ) disait d'Helvétius : ce C'est un homme qui a dit le secret de tout le y> monde. »

Les théologiens préparèrent un plan de perse-, cution qu'ils firent précéder par des critiques absurdes. On disait dans le Journal chrétien et dans des mandemens emphatiques : t< Que le pernicieux livre de l'Esprit était une vapeur sortie de l'abîme ; que l'auteur était un lion qui attaquait la vertu à force ouverte, un serpent qui. tendait. des embûches ; qu'il mettait l'homme au rang des bétes ;

ET LES OUVBAGES d'hELVÉtIUS, 33

sans respect pour Origène, qyi a dit expressément que rhomme opère par la raison , et la bête par l'instinct; que l'auteur a tort de parler de législatior^ , attendu qu'on trouve dans V Évangile tout ce qu'il faut savoir là-dessus ; qu'il n'y a rien dans les livras sacrés , ni dans les SS< Pères de ce qui est contenil dans le Livre de l'Esprit; que l'amour de lai gloire et l'amour de la patrie doivent être condamnés comme passions, parée que toutes les passions sont les fruits du péché. »

D'autres théologiens aussi lumineux disaient : « Que la philosophie des encyclopédistes et d'Helvétius répandait une odeur de mdrt qui infecterait toute *la postérité, et que c'était une plante maudite qui étoufferait d'âge en âge le bon grain senîé" dans le champ du père de famille. » -

Helvétius reçut d'abord toutes ces critiques avec tranquillité ; il ne peasa pas même à répondre à des accusations si vagues et si absurdes. Comment l'aurai t*il fait? comment prouver, dit Pascal , qu'on n'est pas une porte d'enfer ? Il eut quelque inquiétude lorsqu'il fut menacé d'une censure de la Sorbonne. Il la vit paraître, et ne la trouva que ridicule. Une suite de quelques-unes des propositions condamnées par cette faculté justifiera bien le mépfis d'Helvétius.

(c La 'sensibilité physique produit nos idées; ou , ce qui revient au même, nos idées nous viennent par les sens. »

(c Le désir de notre bonheur suffit pour nous conduire à la vertu. »

a C'est par de bonnes lois qu'on rend les hommes

vertueux.»

« La douleur et le plaisir font penser et «agir les hommes. » -

Page 1