‹ Œuvres complètes d'HelvétiusChapitre 6 sur 74 · Tome III · texte numérisé non relu

Tome III

34 <5SAI Sim LA VIE

a II Cftot traiter la morale comme les autres sciences , et faire une morale comme une physique eitpérimèntale. »

«C'est à la différente manière dont ie dësir du bonheur se modifie, qu^on doit ses vice^ et ses vertus. »

«Les hommes ne sont point méchans ^ mais soumis à leurs intérêts, n

«Les actions vertueuses sont les actions utiles au public. »

«De tous les plaisirs des sens, Tamourest le plus vif.»

« Il faut moins se plaindre de la médianceté des hidmikies que de Fignorance des législateurs , qui ont toujours mis en opposition l'intérêt particulier et l'intérêt général. »

« Un sot porte des sottises , comme le sauvageon porte des fruits amers , etc. etc. t>.

Quelque temps après que cette censure eut paru , quelques prêtres , et le père Neuville , jésuite , prêchèrent à Paris et à la cour contre le Livre ^ V Esprit

La haine des molinistes et des jansénistes était alors dans la plus grande activité. Ces deux partis s'accusaient réciproquement de trahir les intérêts de la religion ; et , pour se j ustifier , les uns et les autres se piquaient d'un grand zèle contre *les philosophes. Les jansénistes avaient plus de crédit dans le parlement, et les molinistes à Yersailles. Les jansénistes voulaient faire brûler l'auteur du livre , et les jésuites voulaient se faire honneur à la cour de le persécuter.

H faut leur rendre justice : plusieurs d'entre eux étaienfamis d'Helvétius, autant qiie des jésuites peuvent étçe amis. Il avait ménagé leur ordre ; et,

ET LES 6tJV%lGES t/HttVÉTlUS.

^àtis son ouvrage , où il se moqirait cïé taÀt de préétca^etrrs et de' docteurs , il n'avait pksf étt^ irri ^eui fésmte. Ces pères lui en savaient gre; élî d^a^bôrd i% pi^rlètent de son livir'é aVéc:iiiodëï^atfôn ; îtU'hjA ^Hii^ lièrent même q^jiefijues élôgc^s : m'âisr liés j^ifsëni^t^S i'étstni décïafés l^es jf^^i^sécùteùrs d^HeWétitilsS M Jéîmités prïrieTii bréntôt de PëMuIalioW. Le ^aietier ecclésiastique se déchaînait contré fuîT ^tthïèï ùé pouvîâiï ^e tiâit*é aveé bfen^éa'n'ce. ÈiWSA^ R? flarlemeftt étant pféâ âk sëvit^les^ jésuites ftWëi¥tfBttfi AiRé» de ri'avôii^ point encôtfecàbâM • ^

Vutrt d^éiiifc, smii tfeptiiis* ^^m^ aiis^ d'îfélvétttt« (et cette qualité tri^'eni'^êchéra' de fe* nt)itiAël»'); imaginfiè qu^iï fei'ait rni honneùf itifitti à Iti? éï 3 sùYï ôtdrë, s- H pbuvistit faire' i^éfrabtei* uW jf^hilo^ arépb'e. Il ourdit rineintrig\ie dorifre àoû'iriii'ët sbtf bienfoiteur, et la stiiVit aVec Tacti'Vil'ë et fà^ péi*> ftdie affiectueusé d'un prêtre dte coUr.

11 proposa tf stbord à lïelV^titi^ de* ^^il«r tiii^ petite rétractation qur d^ail?, dî;àaif*îl , l'ai Tiilk^ili^ les bontés- dé lar reine, elf lé pi^és^i^vèl^'dfes'fih'éûrs jansénistes. HelVétito cohiàentit à rëpéfeï^ dUnrf lih' écrit pai*tîculiei* ce qu'il* avait dit datisr sa^ Préfàciè', <rque st, cortire soi! attenté, q^iélqtife's^-ûns de' sfes^ principes ii'étfâiéht pa^ côlifortties' à' l'hitéi^ef Sa' genre humain, iï déclarait d'arvatice'qtfiPles'dléàavouait:;etqUe, sshi^ gSrahlir IW véfité d*iufciiti^dë' seà max^imeisr, if ne garantissait? que' la (frôitti'r^è' etla pureté de ses intentions. »

ie jésuite se fit tf^boM ^Hoià d^aVoit' 6b<teiiu une espèce de rétractation ; mais il en voulait une pfûs précisé, plus dî^failléê j et surtout iWmiïiànfe.. Il inspirait à la ifeifie lar vblonté die V&ki^v.\i. ilm6tt trait à- H^lVétitlià tâ^ néfcèsaîté d^'ëym6Wif^\ et n'en pouvait rien obtenir. Il écrivait à maciaïrf^

^6 ËSSÀI StJR tA VIE

Helvélius .pour l'effrayer ; mais il écrivait à une fçmme courageuse , déterminée à passer avec soâ mari. et ses enfans dans les pays étrangers. Il réussit, miçyx auprès de la mère d'Helvétius. Elle fiit persuadée que son fils devait à la reine les démarches gue cette princesse lui demandait : elle insista , et déchira long-temps le cœur d'Helvétius , sans pouvoir l'ébranler* • . • • • •

— Il croyait s'être exprimé dans son livre avec une bienséance et une réserve qui devaient le mettre à Fabri de la censure. Et de plus, il s'était soumis à Imputes les formalités juridiques : il avait eu un censeur royal dont il avait respecté les jugemens. Comment donc pouvait-il être coupable ? Quand même son livre aurait été répréhensible , on ne pouvait s'en prendre qu'au censeur; et c'est ce qu'on fit craindre à Helvétius. Il ne pouvait soutenir l'idée qu'il allait être la cause de la disgrâce , peut-être même de la perte d'un homme estimable ; et pour le sauver, il signa ce qu'on voulut (i).

Ainsi, pour avoir démontré que l'unique manière de rendre les hommes vertueux et heureux était d'accorder l'intérêt particulier avec l'intérêt général , Helvétius fut traité comme Galilée le fut pour avoir démontré le mouvement de la terre. Galilée , après avoir demandé pardon à genoux , dit en se relevant ,^6* perà si muove, La postérité a été de. son avis ) et plus elle s'éclairera , et plus elle pensera comme Helvétius.

On croit bien que sa soumission n'apaisa pas les

(i) Voltaire écrivit à M. Lefebvre La Roche au sujet de cette rétractation : a On m'a parlé d'une i*étractation ; je n'y sens rien que 7) d'honorable à qui l'a ûiite : honneur et gloire au pènèculé dans » ces sortes de tyrannies » ! (^o/es ; dans ce volume. Lettre F V rda- \xj^WiiÀstt de V Esprit,) .

ET LES OUVRAGES d'hELVÉtIUS. 87

jprêtres.Il reçut ordre de se défaire de sa charge; et M. Tercier , son censeur , fut destitué de sa place de premier commis aux affaires étrangères. Ces rigueurs •furent l'ouvrage des jésuites. Les jansénistes voulaient aller plus loin. Le parlement , qui assurémen t n'entendait pas le Livre de F Esprit^ allait poursuivre Jercier et Helvétius , lorsqu'un arrêt du conseil , qui se bornait à supprimer le livre , sauva Fauteur et le censeur.

Tandis qu'une secte de théologiens se ménageait le plaisir d'humilier Helvétius , et qu'une autre se flattait de l'espérance de le faire brûler , les journalistes de France mêlèrent leurs voix à celle de ces tigres. Ils traitèrent le Livre de V Esprit comme ils traitent tout ouvrage qui s'élève au-dessus du médiocre. Leurs critiques ont été répétées , et le sont encore par des hommes,de bonne foi, et qui n'ont de commun avec les journalistes que de ne pas entendre Helvétius.

On l'accusa de n'avoir rien dit que les anciens n'eussent dit avant, lui. Sans doute plusieurs dés vérités qui se trouvent dans son livre se trouvent chez lés anciens : mais là, elles sont éparses, isolées, sans qu'on ait aperçu les rapports qui sont entre elles. Dans Helvétius, au contraire, elles sont liées, elles s'appuient et forment le système de l'homme. .

Cette vérité , toutes nos idées nous viennent des sensTf se trouve dans Aristote et dans Épicure ; mais ce n'est que dans Locke qu'elle est développée y démontrée, et qu'elle fonde la cohnaissance de l'esprit humain ; par conséquent , c'est à Locke qu*elle appartient.

Ce qui est vice au nord est vertu au midi, est dans Montaigne comme dans Helvétius ; mais, dans Mon<«

5^ ESS^I SVi hA VIE

taigVLe , qette vérité est donnée çpmme un pjxénopgi^énè dont on igi;iore la cause ; dans IJejivétius , la c^use ,ejn e^t a§s.igfliée. Les vérités appartienneAt v^^qim ^ peux qui les profèrei^f comme lie simples âs^er^9.ii;5^,(jfu'à cejux qui Ie3 d^épiontrejot , l,e5 dévcr lop|).ent^ les li,ept à d'autres vérités et les rendent plus fécondes.

Qp accu^ IIelyét^,ys ,de lï^^^qiq^r de méthode. "On a fait le même reproche à Montesquieja j et ce çejpjrocJxe p'a été hit que par deç homjp,e$ dont la tête, faqte d'ajttention et de capacité, n'^ pa^^aisi l'çpsçipWe ^\f. Livre (^ V Esprit ^ pu de l'Esprit des Lpis.Ju^ pjtiîiîme dejç idéeç jécbappe .danç Montes- 5piçi^^ P^jrce îju'il e3t obligp d'pniettre souvent les lût^rmçd.i^re^ ; piais cejtte eïîaîpie jj'exi^te pas moins. ÇJle échappe dans Helvétius , parc^ qy^e Us idées iiîjtçrpé,djaif es ét^pt ou .trèç-p.eyves ou trèç-ipaportaijçite^; il l,e$ développe, il les .étend , il les embellit. Alors l'esprit , frappé de plusieurs détails ^ perd de VI.IÇ }^^ ^ujite des idées principales ; vp^i^ cette suite n'est pçts moins daps l'ojuivragp, . i

, Op. osa j^pe ,qiji'HelvjéJ:,it|ç i|ji,éantissait tpptes les vertus (i), parcp qij'il faisait de l'intérêt le mobile ^e tpiiiXe^ les acjiipni^. Mais qu'pst-ce q.u'Helvétius çntejxd.par le mot intérêt? ramo]4F 4u plaisir, ravçr$^/cyî jde la douleur. A qujoi ^e réfjujt donc ce

(i) n est resté généralement dans les têtes que ce livre {V Esprit) (^At^iept 4^9 principes 4â^g^j:^|j|x. Quelle pl^^tude! Pr^piîèrei^ejit , la plupart du temps , on «*a pas youlu çomprepdre la véritable aigni-^ fîcatioa des termes. En s,econd lieu, il ne dépend d*aucun livre, fjdt-il inspiré , de corrompre 'I4 morale, comnie malheureusement il ne dépend d'aucûn philôsopftie , quelque bavard ou éloquent qu'il puisse être , à^ perfectioi^ner la morale. Lp, gouvernement et la légis-» laîtibn ont seuls ce pouvoir j et c'est d'après leur action et réaction que la morale publique prend tout juste son niveau de sagesse ou de corruption : les livres n'y font rien, (Grimm , Correspondance lit^ t^rainf, janvier 177;». )

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ET LES Q9V]BlAOS$ d'h15Ï-\[ETIUS. Sift

qu'il dit? à cette vérité éternelle, que y soit dans la vertu , soit dans les plaisirs , le d^sir de potre bonheur est toujours notre mobile.

On l'acdusa aussi de favoriser la coiri*uptioa des moe.urs et le libertinage, parce qu'il* p^le de Fenthausiasme de vertu et de gloire que l'amour 4es femmes a souvent inspiré chez les SparTtiates , chea . les Samnites , ^t chez nos ancêtres. On voit cep^dant dans les principes d'Helvétius , que , si le libertin,age régnoit chez un peuple, les femmes y ser^ie«^t trop peu e^timée$ pour que le désir de leur plaire devînt un mobile puissant, et que, quand les plaisir^ sont cpmmuns ou faciles, on ue les achètj^ ni par> des travaux ni par des dangers.

On blâme Heîvétius de parler froidement; dç$ yer« tus privées e.t seulemeut utiles à de petites sociétés. Ce n'eçt pas. qu'il ne sentit l'estime qui leur e^ due ; il les possédait toutes : m^ais elles sont m»oins son objet que If s vertus qui contribuent, au bonheur et à la gloire des nations ; et quand ces grs^ndes vertus sont une, fois établies par de bonnes lois, les autres on dey^e^uepjt la suite nécessaire.

Ce que le commun des lecteurs a le moins pardonné à Helvéçius , c'est d'^vQir prétendu que tous les homines i^aissaieut avec la même disposition à. Tesprit , et qu'il n'y î^vait pas d'homnie que l'éducation et le travail ne pussent élever au rang de gépie. Selon.lui vc'est l'éducation seule qui distingue les hommes, La noiture les, a f^its égaux. Il compte pour rien les différences du tempérament, de la constitution physique; i\ suppose que l'organe iun térieur qui reçoit les sensa^ti<xua, es.t le même dans touti^s leç têtes, qu'il reçpit ces Siçnsationsr de la même n^^nière» qu'il opère dans tous avec la même facilité , et qu'enfin les çirçpnstançes seules et l'édu-

4o ESSAI SUR LA VIE

cation ont fait Newton géomètre, Homère poète, Raphaël pointre , et tel critique un sot. Il emploie toutes ses forces pour établir cette opinion; et il faut convenir que jusqu'à présent 11 ne Ta pas persuadée. Mais des efforts qu'il fait pour la prouver , il résulte l'évidence d'une très-grande vérité : c'est qù^n général , pour étendre et former nos talens , nos qualités, nous comptons trop sur la nature, et pas assez sur l'éducation. Cette maxime de Locke , que nous naissons les disciples des objets qui nous environnent, est mise dans tout son jour par Helvétius. Il faut dire encore que , si chaque homme n^est pas né avec les mêmes dispositions qu'un autre homme, les hommes considérés en masse sont réputés égaux. Le législateur qui commande à vingt millions d'hommes, doit voir à tous les mêmes facultés ; et ses lois, comme celles de la nature , doivent être générales. Elles ne doivent choisir personne pour inspirer à lui seul la vertu ou le génie. C'est au philosophe qui observe les hommes dans le détail à voir les différences que la nature a mises entre eux. Mais ces différence^ s'anéantissent aux yeux du législateur.

Sans m'arréter davantage aux Critiques faites contre l'un des meilleurs ouvrages de ce' siècle, je dirai qu'il fut condamné à Rome par l'inquisition ; mais que cette condamnation , sollicitée par le clergé de France, n'eut aucun effet en Italie. Le livre y fut traduit, admiré et réimprimé. Plusieurs hommes revêtus dés pretnières dignités de l'Église, et entre autres le cardinal Passionei , s'empressèrent d'écrire à l'auteur pour le remercier du plaisir qu'il leur avait donné. Un autre cardinal lui mandait qu'on ne concevait pas à Borne la sottise et la méchanceté des prêtres français, ' •

ET LES OUVRAGES d'hEL^ÉTIUS. ^l

Tous les journaux d'Italie le comblèrent d^éloges. L'un dit, en parlant du livre : Questa è un opéra che alV umanità apportera infallïbïlmente un gran vantaggio. Un autre dit de Fauteur : Il grande autore deè rallegrarsiy essendo sicuro délia gratitudine et delta stima cheper lui avranno i veri dottiy e quelli che ben comprendono le di lui grande idée, ■ Le succès fut le même en Angleterre. Traduit à Londres, il s'en fit plusieurs éditions dans la pre-mière année. En'Écosse,Hume et Robertson en parlèrent comme d'un ouvrage supérieur. Plusieurs poètes anglais le célébrèrent. Il n'eut de critiques dans cette île éclairée que celles d'un petit nombre de partisans que s'y conserve la philosophie de Platon, embellie et rendue spécieuse par milord Shaftesbury.

En Allemagne , il parut d'abord deux traductions du livre d'Helvétius. Le fameux Gottsched mit à la tête d'une de ces traductions une préface dans laquelle il dit que « si le Livre de V Esprit a été con- » damné en France et dans un pays qui croit à Tin*, » faillibilité du pape, il doit réussir chez les projes- » tans et dans les pays où les hommes ont conservé. » leurs droits. » Il ajoute que « l'auteur vient de dé* » truire plusieurs préjugés funestes à sa patrie , et » qu'il éclaire le monde sur les principes de la mo- 9 raie et de la législation. »

Son livre fut lu avec avidité dans toutes les cours d'Allemagne , et il fut reçu avec les mêmes traïAportsen Suède et jusqu'en Russie. La reine de Suède disait à un homme qu'elle honorait de sa confiance ; « Que je voudrais m'entretenir avec Helvétius ! je «voudrais au moins qu'il sût le plaisir quil me

' » donne. Écrivez-lui de ma part combien je l'ad- » mire. »

42 S»AI Smi LA ^K

L'ambassadeur de France à Péterabourg lui écrirait : «( J ai trouvé en arrivant l'esprit russe aussi A occupé du votre que tout le reste de l'Europe ; et M c'est avec un grand plaisir que je me charge d'être j» l'interprète des gens éclairés de cette nation. Je » preqds la liberté de m'étendre avec eux sur vos » qualités. Comme çitc^f en et comme ministre , je » dois connaître et faire connaître tout ce qui honwe

» ma patrie- »

Le petit nombre de Français dont les suffrages méritent d'être comptés, citaient le Livre de l'Esprit avec éloge dans leurs ouvrages, et le défendaient avec chaleur dans la conversation. Voltaire donnait à Helvétius les témoignages les plus fiâttçur$ de son estime, *

Vos vers semblent écrits par la main d* Apollon j YouAfî'eQ 9vez pour frujt que ma reconnaissance. : .Votre livre est aicté par la saine raison j Partez vite , et quittez la France.

Voltaire lui offre un asile; il le console, il le soutient, il l'encourage; il lui souhaite et lui propose I de vivre dans une entière indépendance , où il puisse

faire usage de son amour pour la vérité, àfi son élo* quençe et de son génie. Il écrit e^i même temps à d'autres personnes qu'il est le partisan le plus zélé d'Helvétius; que notre natio^ est biçn ridicule, et que* sitôt qu'il paraît une vérité parmi nous tout le monde est alarmé, comme si les Anglais faisaient uhe descente. Il ajoute (i) qu'en Angleterre le Livre dç Ij^spHt n'aurait fait à son auteur que des disciples et des amis , parce qu'au lieu d'hypocritçs et de petits importans , les Anglais n'ont quç dés philosophes qui nous instjruiçent, et de^ marins qui nous donnent sur les oreilles. Il invite surtout ses com-

(i) Lettre IV, relative au Livre de l'Esprit.

ET LES PUVIJLAQP^ d'hELVÉtIUS. 43

patriotes à ifi^Uer les Angl^MiS dans leur noble libertés de penser ei: lepr profond mépris poijor les £Bidaise3* 4e Fjécole. Il assi^re que depuis ^qpg^tepips il i^"^» pas vu un sepl honnête hioi|imie qui , sur l^p choses, essentielles^ ne pensât comme Helvétius.

Tai^t de suffrages illustres, les éditions du' Livre 4e Vflsprit qui se succédaient rapidement , son succès chez toutes les qations^ le témoignage que Vau* teur pp{;fvait se rendre 4'^^QÎr f^it un Uvre ntile au genre humain , les signes écl^t^ns de I4 reconnaissante universelle , 1^ doux sentiment de sa gloire , guérirent bientôt les bles^^r^s qn'^vaient faites à He^vétius la cabale et renvie. Il fut plu$ h^euréux que jamais.

Il pasf^alt la pliis gr^pde p^ûe de l'année à. sa terre de Yoré. Bon in^fi iBt l^pn père, contenu de sa feipfne et de ses epfanSji il y goûtait tous les plaii^ir^ de la vie domestique. Le, bonhenr de cett^ Êimillei était reiparqué de cenx nieme«! qui étaient le moins faits pour le sentir. Une fenin^e dn monde disait, en parlant d'eu^ : (c Ces gens -là ne prononcent >> point comme nous les. mots de nipn niafi,.ma » fefnme , mes enfa^ç. »

Helvétius s'^tsiit prépara depuis long- temps une ai4(;re spupçe de bonheur. A peine ^Y^it-il été posses^epf de sa terre de Vcjré, qn'ij s'y était livré à son caractère de bienf^ijsançç.

Il y avait dans cette terre un gentilhpnin)e nommé M. de Yasseconcelle. Il T\p possédait qu'un petit bien chargé de redevançeçi an seigneur, et depuis Ion g- temps il ne les ^v^i,t pas p^ées. Helvétius, en achetant la terre , achetait aussi les droits sur les sommes^ qu'on devait à Vôré. Les gens d'affaires , pour faire leur cour au nouveau ^eigneur^ ne m^n-

46 SSS4I SUfii LA. VtC

fttttre entreprise : après aToir été trompé pa^ dM agens infidèles ôii peti intelligent , il a enfin établi une manuiacttnré de ^as an métier qui fait âe jour en jour de nouveaux progrès.

Il passait tmites ses matinées à méditer et à écrire : le reste du jour , il cherchait de la dis-* mpation. Il aimait la défasse ; mais , pour la rendre plus agrésibkf , il n'imà^fifait |yas de nraltiplie^ lé gibier. Il est irrari qtf il n'aimait p'as k le voir détruire par d'autres que par lui. Cepenfdafil il était entôiiré de bracMfniér^. ïl ât faiï^; dt9 défenses sévères ; mais les gardes ^ qui le connaissaient , tte portaientr pas fort ïoin la Sévérité. JJri Jour*, un? paysan tint ckafsser jusque sous les fenêtres du château : Helvétîtis en fut irrité , et ordonna que cet homme fût veillé de près, et arrêté à la première occasion* Dès le levidemain , on lui amène lé coupable : Helvétius , fort en colère , se lève , et coin*< au chasseur que deuii^ garrdes traînaient dans la eo«r dn château. Apvèë Favoiv régardé un ihoment:

«Mon ami y lui dit-il, vous afve^ ^ gràAd» torts' avec moi : si vous aviez besoin de gibier , pourcju^i ne m'en arvoi^r pas demandé ? je vous età ^rais donné.» Apvâs ce peu de mots», il fit reâ^e ht libevté âa paysan ^ et l^j» fit donner du gibier.

Cependant madame Helvétius, iûdignéé de Tin-* solence des braconniers, assoirait sonmaiâ que taM cp'il ne le» punirait pas, il^ contillueràieilt leur chasse : il en convint, et promit d'uïer de rigueuif . Il ordonna à ses g^des dé ^ire payer l'amende à quiconque tirerait sut ses terres , et de le désarmer. Peu de jours api^ès ces ordres, ils arrêtent un paysan qui ébassait, lili ôtent son fusil, et le conduisent en prison, dont il ne sortît qu'après avoir payé l'amende. Helvétius, iflformé dé cette aven^

ET LES OUVfcAtÈà b'fltLvÉTIUS, 4?

lurfe, va trouver le paysan , tuai» éti sectet, daaà la crainte d essiiyer les l'eproches de madame HelVétîus. Après avoir fait promettre à ce braconnier qu'il ne parief^ait pas de ce t^ui allait àe passer entre eux , il lui paye le pm die son fusil, et lui rend la somme à laquelle Tâmende tt les frais pouvaient se monter. Madame Helvétiu^ , de son côté, n'était pas tranquille. Elle disait à ses enfans : « Je silis là cause que ce pauvre homme est miné ; c'est moi qui ai excité votre père à faire punir les braconniers. » Elle se fait conduire chei celui qui lui faisait tant de pitié ; elle demande à quoi se monte la somme de l'amende et des frais, et le prix du fusil ; elle paye le tout ; et le paysan reçut l'argent, sans manquer au secret qu'il avait promis à Hélvétius (r).

La même année, à son retour à Paris, il lui arriva une petite aventure qui prouve que sa philosophie et sa bonté ne le quittaient jamais. Son carrosse fut arrêté dans une rue par une charrette chargée de bois, et qui pouvait se détourner aisément, et rendre la rue libre. Elle n'en fit rien. Hélvétius , impatienté , traita de coquin le conducteur de la charrette. «Vous avez raison, lui dit le paysan, je suis un coquin, et vous un honnête homme; car je suis à pied , et vou^ êtes en carrosse. — Mon ami , lui dit ÈelVétius, je Voils demande pardon; mais Vous venez de me donner une excellente leçon , que je dois payer» : il lui donna six francs! , et le fit aider par ses gens à ranger sa charrette.

Après avoir passé sept ou huit taoià dans Be$

(i) Ce trait de hiatskisànct du généreux philosoph» deVoré et de sa digne Cotisé a été le «ijet de àéux comédies , dont Tune , intitulée Hélvétius à Foré, a été représentée en Fan vi ; et la seconde, sous le titre de un Trait d'ffehétius , à été jôttée en l*àti lai.

terredy il ramenait sa famille à Paris, et y privait dans une assez grande retraite avec quelques amis de tous les états, qui lui convenaient par leùrfi lumières et par leurs mœurs : s.eulement il donnait un jour de la semaine aux Simples connaissances. Ce jour4à, sa maison était le rendez-vous de ta plupart des hommes de mérite de la nation eJt de beaucoup d'étrangers : princes, ministres, philosophes, grands seigneurs, littérateurs, étaient empressés de connaître Helvétius.

Un genre de vie si délicieux ne fût interrompu que par deux voyages agréables. Il voulut voir l'Angleterre, et connaître, cette nation célèbre à qui l'Europe doit tant de lumières. Il voulait voir l'effet des bonnes lois et d'une administration vigilante. Il partit pour Londres au mois de mars 1764. Il fut reçu du roi , des hommes en place , des savans , comme devait l'être un homme illustre que sa réputation avait devancé. Il vit les campagnes , il ne les trouva pas mieux cultivées que celles de France ; mais il trouvait des cultivateurs plus heu reux. Il remarquait dans le peuple de l'intérieur de l'Angleterre beaucoup d'humanité , et rien de cette insolence que les étrangers reprochent quelquefois aux habitàns de Londres.

En traversant un bourg de la province d'Yorckshire, un postillon maladroit le renversa; les glaces de la chaise furent brisées , et le postillon , qui avait été fort froissé, jetait des cris. Helvétius, que les éclats des glaces avaient blessé, sortant de sa chaise, les mains sanglantes, ne s'occupa que du postillon. Quelques paysans qui étaient accourus pour les secourir, remarquèrent ce trait d'humanité, et le firent remarquer à d'autres. Dans le moment , Helvétius fut environné de tous les habitàns du

ET LES OtJYRÀGES D HELVETtUS* 4g

bourg. Tous s'empressaient de lui offrir leur mai- î

son , leurs chevaux , des vivres , enfin des secours i

de toute espèce. Plusieurs , et même des plus riches, |

voulaient lui servir de postillon.

Il remarquait dans les Anglais un amour extrême pour leurs enfans. Ce qu'on appelle en France l'esprit de société leur est presque inconnu ; mais ils jouissent beaucoup des douceurs de la vie domes^ tique. L'esprit de société rassemble à Paris de» hommes qui ont le besoin des amusemens frivoles : l'esprit de société rassemble les Anglais pour s'oc*cuper des intérêts de l'état et de la prospérité de leur patrie. Ils ne cherchent pas les dissipations , parce qu'ils ont des jouissances solides. On voit peu en Angleterre ce rire, plus souvent le signe de la folie que l'expression du bonheur; mais on voit l'aisance et un sage emploi du temps. On voit un peuple sérieux , occupé , et content. Helvétius , en quittant ce pays où il n'avait point vu l'humanité humiliée et souffrante , répandit des larmes.

Il céda , l'année suivante, aux instances du roi de Prusse ( Frédéric II ) , et de plusieurs princes , qui depuis long-temps l'invitaient à faire un voyage en Allemagne. Depuis qu'on savait qu'il pouvait se déterminer à voyager, les instances devenaient plus vives; et il partit à la fin de l'hiver de 1765. Il était pressé de se rendre à Berlin et de voir un granH homme. Le roi de Prusse voulut le loger, et il ne permit pas qu'il eût une autre table que là sienne. Il l'entretint souvent, et prit pour sa personne et son caractère l'estime qu'il avait pour son esprit. Il fut accueilli avec la même considération chez plusieurs princes d'Allemagne , et surtout à Gotha. > II remarquait , en général , dans toutes ces churs et dans la noblesse allemande, de la philosophie , de

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