‹ Œuvres complètes d'HelvétiusChapitre 52 sur 74 · DIVERSES · texte numérisé non relu

DIVERSES

sources de grandes richesses au dedans ^ ont makitena leur crédit au dehors, mais n'ont &it qu accroître cette prodigieuse inégalité de fortunes qui corrompt tous les pouvoirs 9 et devient pour la natictai entière une banqne où se calculent tous les vices et toutes les vertus. Un ministre est sur d'y réjfliser ses prc^ets dès qu'il connaît le tarif de toutes les probités. La coitotitiiiion anglaise a suffi pour développer la plus grande activité dans ce peuple. Elle n'a - pas prévu les moyens qui isa maîtrisent les effets , et les empêchent d'être .nuisibles. C'est en exagérant ses forces que oe gouvernement étend sa puissance, et que tôt ou tard il l'affaiblira. L'époque n'en est peut-être pas çloignée.

Si l'Angleterre avait une bonne constitutioti ,.et telle que la raison humaine perfectionnée pourrait la donner, ce serait un système lié dans toutes ses parties, fondé sur la nature de l'homme, et t^lculé 'sur tou^ ses. rapports' sociaux , et non sur des chimères^ de puisèm^ et de prospérité publique qui rendent un grand nombre, d'individus étrangers au bonheur qu'ils enyient a¥|Umr d'eux.

Cependant jusqu'ici la nation anglaise a eU la vanité de se croire exclusivenpient heureuse. Elle re&t,:e]^ effet ,; plus que tous ses voisins, malgré l'inquif^tt^da ou la. mode qui la fait voyager, et promeni^r soa .ennui idans toutes les contrées de l'Europe. La grande inégalité 4^ richesses. y produit une multitude d'oisifs qui, fatigués de jouissances , ou entraînés par l'exemple, vout^cber-cher ailljeurs de nouwaux désirs^ et de nouvelles sensa-tions. M^is ceux qui restent dans leurs foyers, oôçfip^s d'industrie et de commerce , recueillent les fruits .^e jLa ; liberté , ont des mœuR^s, dés goûts simples^ qui )es rapprochent un, peu de la nature et les garantissent en partie de la corruption de ceux .qui gouvernent. ^ Ce qui empi^hera l'Anglais, d'être généralemiont plus

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heureux, c'est qae ses écrivains lui vantent trop sa constitution que nos philosophes, de leur côté, s'obstinent à croire parfaite ; c'est que le coup tf œîl de mépris jeté sur l'esclavage et la superstition des autres peuples la lui fait encore chérir davantage. Il croit lui devoir toute sa prospérité , qui n'est cependant que l'art d'un habile négociant faisant servir à sa fortune la sottise et l'incurie de ses voisins. Mais attendons qu'ils se reveil-* lent, que leurs tyrans s'avilissent au point de s'en faire mépriser : alors , d'eux-mêmes , les états reprendront une nouvelle vie. Il eit temps qu'ils songent à devenir libres.

Les gouvernemens des grands élàts vont tous sourde* ment au despotisme, comme l'homme qui a toujours sa tendance naturelle vers son intérêt personnel. Les lumières y naissent^ouvent trop tard pour éclairer les causes qui l'accélèrent. Ce n'est presque jamais que dans l'état de maladie qu'on s'occupe des vices qui minent la constitution ; et souvent il arrive que ngnorance des remèdes ou les essais qu'on en fait accélèrent la mort. '

Cependant les nations de l'Europe ont encore de l'énei^e'; de grandes lumières sont répandues chez' quelques-unes, et leurs ministres ne sont pas si habiles qu'on ne puisse profiter de leurs fautes pour ianéantîr leur pouvoir et le rendre au peuple. Les grands veulent gouverner, et sont îgnorahs.'L'e clergé s'àViKt'par ses richesses et ses mauvaises mœurs. Les corps de justice ' rfont que des prétentions ridiculél. Dès que lé peuplé sentira sa force et ses moyens, il dissipera tous ces fantômes de la tyrannie. Alors là constitution anglaise sera utile au monde ; ses abus mêmes , éclairés par une longue expérience, serviront à les faire éviter. Le progrès naturel des connaissances amènera plus d'àcçerd> plu9 de simplicité'dans les plans d'une assck^iâ-

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tion libre* Les pouvoirs seront plus dîstmets , moins compliqués ^ et plus accommodés au jeu de la machine politique.

C'est un' gr%nd mal quand un des pouvoirs a trop d'énergie pour suspendre l'action qui serait utile , et emploie des moyens dangereux pour la précipiter ou l'égarer J c'est un grand mal quand une natioil maîtresse de voter ^s subsides est entraînée malgré elle y par des circonstances .impérieuses ou par des représentans corrompus , à les accorder contre ses propres inté* rets; c'est un grand mal quand une chambre des pairs héréditaires, placée entre le monarque et les sujets , a , pour éterniser ses privilèges , un appui dans la pré* rogative rople , dont elle étend les abus , qu'elle partage toujours aux dépens du peuple; c'est un grand nud quand un clergé dont le roi est le chef suprême, entre comme partie intégrante dans la législation , et ne doit rien à la nation qu'il a encore le droit d'enseigner; enfin c'est un grand mal quand il n'y a dans un corps politique d'énergie pour l'intérêt commun que dans une grande opposition qui s'effraie souvent d'un danger alors qu'il n'est plus temps de le prévenir.

Voilà pourtant ce chef-d'œuvi'C qu'a fait naître le cours des siècles, et pour lequel les Anglais ont répandu tant de sang. La raison perfectionnée ne nous servi? rait-elle pas mieux que le hasard des circonstances n'a. pu faire nos voisins? Quels si gt^nds avantages trouve— t-on dans cette lutte étemelle de pouvoirs qui fatigue le peuplô , et n'est qu'une trêve mal assurée , garantie parla rivalité des parties, et souvent dangereuse sans* les moyens corrupteurs employés par ses ministres poui* les réduire à rimpuissance?.Quel étratige gouvernement que celui où , même pour faire le bien , la corruption devient un moyen légal et nécessaire!

Tant que les débris de la féodalité comprimeront lest

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reiêortê de cette vaste machine , la liberté y sera tour joars orageuse et mal affisrmie. Vojez le clergé : ses membres^ représentans-nés dans le corps l^islatif, ny sont unis que par leur intérêt et par lambition des places dont le roi dispose. Les grands , qui ont tout à espérer du pouvoir exécutif et rien à attendre du peuple^ mettront^ils en balance ses intérêts avec les- leurs? les &iu âe le prouvent pas.

Aussi le peuple se plaint-il souvent d^ atteintes portées à sa liberté , qui n'est qu'une concession fondée sur des cbartres, au lieU d'être un droit reconnu que rhomme tient de la nature. Les lois assurent sa propriété : mais n'est-elle pas violée sans cesse par les con-: tributions énormes qu'imposent avec tant de facilité les trop longs parlemens?

Le territoire de tout l'empire britannique ne forme que la moitié de celui de la France , et l'inquiétude qui tourmente les Anglais leur fait chercher des possessions sur toute la surface du globe. Ils en ont d'immenses en Asie et en Amérique; ce qui fait comparer cet empire à un moineau qui veut s'élever dans les airs avec des ailes d'aigle.

Que les voisins de l'Angleterre se donnent de meilleurs gouvernemens que le sien , elle se verra forcée d'améliorer sa constitutioa ; ce qui peut être plus diffi* elle que d'en créer une^ parce qu'un bâtiment simple et commode à construire coûte moins qu'un édifice gothique et fastueux à réparer, ,

Dans ui^ gouvernement sans principes, on peut tout attendre du progrès des lumières et de l'excès du mal. Le bien se voit mieux, frappe davantage, et se fait plus vite : les despotes abrutis n'y sont point préparés à la résistance.

Nous touchons à cette époque. Si elle arrive, l'Angleterre sera .ce qu'elle doit être , une puis^nce réduite

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à régler ses affiiîres sans trop se mêler de celles des au-* tres^ et sans nuire à leur repos. Elle fondera • son €<Mnmerce plus solidement sur son kidustne 'que-isiir ses traités et ses vaines prétentions à la> souveraineté des m^rs. . , ,

Sa constitution te}le qu'elle est, il est vrai, est favorable à son industrie/ et parait évidemment le grand principe de son activité» Mais son commerce ne peutil vivifier son ile sans être la. source de ses injustices, de ses longs démêlés avec les puissances du coi^tincdat, de ses envabissemens de possessions dans les quatre parties du monde, de ses traités frauduleux, appuya de la menace , et souvent-violes par la force ? L'entréme avidité de l'or que ce grand cominerce occasionne n'allume»t-elle pas ce foyer de corruption qu'entre'^ tiennent ceux qui gouvernent, pour perdre les mdeuss^ dénaturer le patriotisme^ et étoufier peut -«être un jour la liberté sous le poids- de la dette publique? Si les nations voisines, mieux éclairées sur leurs intérêts > s'avisaient de mettre en aoti visé' leur puissance réelle ^ que deviendrait alors la puissance Ëictioe de FAngle' terre que son système politique lui a tant îakt exagérer ? Alors on verra quels avantages elle aura retirés d'avoir si mal proportionné son empire à ses moyens de le conserver, et surtout d'assurer sa paix inlévienre, sana quoi une constitution est mauvaise, et derient étrangère au bonbenr des citoyens. La vie morale des empires est comme la vie physique des individus. Qt n'est point à la force tonique des remèdes qui la soutiennent quil Êuit juger de sa durée, mais au tempérament robuste qui facilite le jeu naturel de ses organes , sans akérer sa constitution.

Qu'est-ce qu'un système de législation a{ne des intérêts commerciaux font vaoller sans cesse, qoi a besoin, pour être soutenu, d'un parti d'ofpositimi qui Tome IIL 18

force chacjue jour le miorsiére à changer de mesares, h « modifier 9es principes? Qu attend-on de cette lotie perpétuelle avec desicolonies lointaines toujours prêtes à détacher leurs intérêts de ceux de la métropole , et que l'on ne tient en respect que par une exaltation de forces onéreuses à la nation , et dangereuses à sa liberté? Cet état violent ne saurait être durable qu'autant que la sottise et l'ignorance des nations eni4ronnantes ne le troubleront point. Si d'ailleurs il corrompait l'esprit public, s'il' n'attachait déconsidération qu'auK richesses ^ et que la . probité y fût vénale , les places du gouvernement deviendraient ,1e prix de Tintrigu'e , de la bassesse et de tous lés vices. La nation serait vendue a jes représentans, qui la dépouilleraient à leur tom pour payer ses suffrage et la gouverner à leur gfé;^.

I Je vous l'ai déjà dit; quand l'Angleterre s'est donnée oine constitution , c'était la meilleure que ses lumières et les ciirconstances où. elle se trouvait alor« lui per-* mettaient de choisir. Àù lieu d'être un système com« biné dans toutes ses parties , elle n'est que le résultat des passions qui l'agitaient, et»des intérêts divisés que 1^ force des partis faisait dominer. Ce n'est donc point en elle qu'il faut chercher le grand principe d'action qui lui procure quelques avantages intérieurs , et fait admirer sa prodigieuse influence dans toutes les parties du monde; Elle Fa du plus souvent au sommeil léthar^ gîque%le ses voisins qu'à une politique ratsonnée^à iftn plan suivi d'agracidissement.

Que l'on ouvre l'histoire d'Angleterre : depuis qu'elle a une constitution , l'on verra un peuple qui marche au hasard , qui se fie à des lois qu'il n'ose perfectionner ;iine nation sans cesse en travail^ qui prévoit peu, va. sans -s'arrêter y ne voit que des gains mercantiles dMSises projets^ et ne fait la guerre que pour vexer ses

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colonies ou troubler la traiiquiUilé de.s^ss.wuioa*: Si q est là Iç meilleur espcil de.gouverneoient: qu'un législateur doive chercher dans une constitution ^ on ne pçut niei^ que les Anglais .Faient trouvé dana<]a leur. Un philosophe anii.de Thunianiié Serait plus difficile à satisfaire. Jl voudraitune constitution telle, qu'en jouissant de toute la plénitude de sa liberté ^ de isa sûreté personnelle et de aa, propriété, il fût obligé de respecter, je ne dis pas seulement celle de ses concitoyens , ttiaîs'de tous les autres peuples, par Theureuse impuis* sance où il se mettrait de |es attaquer; car nuire aux x droits naturels des autres, c'est sans raison compromettre les siens. Les esprits sont sur, la. route de cette vérité; attendons que la Sotte stupidité ou l'inconséquence de ceux qui gouvernent mettent les peuples dans la nécessité d'en profiter. Un grand pouvoir n'est |>;às loin de sa chute quand il continue de marcher sans règle et sans mesure au milieu d'un peuple doof la raison a'éckire et s'étend chaque jour. > < *

J'ai beaucoup loué les Anglais dans mes ouvrages ; je ne cesserai de les louer encore tant que nos gouverne*^ nuens seront plus mauvais que le leur. Nous leur devons quelques bons écrits, fruit de leur liberté de la presse; N'ont-ils pas dédommagé par là l'humanité d'une pbrtie des maux qu'ils lui ont faits? Profitons de leurs idées pour valoir mieux qu'eux ; mais ne transportons pas de leur tle dans notre continent une constitution dont les élémens, quand ils seraient les mêmes, aurûent des conséquences beaucoup plus fâcheuses pour nous ^ qu'elles n'ont dû l'être pour eux , vu les changemens survenus depub ches toutes les puissances de l'Europe , changemens qui , en amenant de nouveaux rapports , ont fait disparaître les anoîens. Que semiient donc les connaissances acquises depuis un siècle , si l'expérience et l'observation ne nous enseignaient* ien deu mieux à

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perfeouonner dans nos gouvernemens modernes que ce

que )e hasard des circonstances a fait rencontrer aux

Anglais? '

Je commence à m apercevoir que ma lettre est bien

longue. Je nq la relirai pas. Vous m'aimerez avec mes

défeutsr: quoique tbéologien, vous êtes tolémnt.... Je

vous embrasse.

Yoré , ce 8 septembre 176B.

SECONDE LETTRE

D'HELVÉTIUS A M. tEfEBVttE-LAROCHE, «Sur ï Instruction du PtupU,

Je vous attends à Voré ; vos conseils me seront utile# sur le parti à prendre pour l'impression de t Homme. Je veux en finir ^ et laisser la première moitié telle que je lavais &ite pour répondre aux critiques de VEspriu Je sais que lé public m en a fait )ustice , e't qu'il goûte assez générsdement mes principes. Mais il est: bon d'y revenir^ et dVn faire aux superstitions religieuse une ap|dication plus précise que je ne l'ai faite dans mon presiier ouvrage. Les allégories sont inutiles. La lumière se répand de jour en jour. Il faut dire nettement aux bommes la vérité; il y a assez long-temps qu'on les trojii^» Je ne prends d'autres précautions que dé déguiser mon style et de cacher mon nom.

Pourquoi) si l'on combat les erreurs, s^expdser à être assommé par les fripons qui les accréditent ? Jean- Jacques ne sait ce qu'il dit quand il prétend qu'un bonnéte homme doit répondre de son ouvrage. Un honnête homme ne doit rien écrire dont il puisse rougir. Mais où est la nécessité de compromettre son repos et

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