‹ Œuvres complètes d'HelvétiusChapitre 66 sur 74 · LES · texte numérisé non relu

LES

Dans mon enfance , j'ai été élevé dans les préjugés à la mode. Tout homme qui ne réfléchit pas reste tout le temps de sa vie dans ces mêmes préjugés. Ces préjugés sont les obstacles les plus funestes aux connaissances des hommes. Prévenus de passions de telle ou telle espèce, soit dévotion , débauche, haine, amour, orgueil, jalousie, curiosité, ils ne voient presque rien dans son état naturel; l'objet est toujours déguisé par la couleur intermédiaire au travers de laquelle il est aperçu.

Pour remédier à ces inconvéniens^ il faut attendre que la disposition des organes soit changée, quelle soit rétablie dans un juste équilibre , et alors la percep>tion sera d'une espèce toute différente, aussi-bien que la détermination du jugement.

En réfléchissant et en étudiant moi-même, j'ai en le bonheur de me dégager de tous ces préjugés » et de les vaincre : j'ai reconnu que ce qu'on appelle la nature ne peut être ni contenir autre chose que Y Intelligence et la matière. Cette Intelligence est l'unique 'objet que nous devons reconnaître pour le vrai Dieu , et le seul de qui toute la nature dépend. C'est cette Intelligence suprême qui donne le mouvement et la vie à toute la matière^ il n'y a pas un atome de cette matière qui né soit dépendant de cette Intelligence infinie; qui n'en

soit gouverné et régi. Tous ]es individus de la nature sont l'ouvrage de sa toute-puissance.

Ce que nous appelons matière n'est que l'assemblage de tous les êtres. Ces êtres et cette Intelligence n'ont jamais eu de commencement; par conséquent ils sont éternels. Il y a une force inhérente à ces êtres, qui les rend essentiellement actifs et mobiles, capables de produire tous les effets que nous voyons. Cette force inhérente ne peut être produite que par cette Intelligence qui préside à toute la nature; c'est elle qui produit lé mbuvenient : c'est par le mouvement que tout se forme, s'accrott , s'altère et se détruit. C'est le mouvement qui change 1 aspect des êtres, qui leur ajoute et qui leur ôte des propriétés, et qui fait qu'après avoir occupé un certain rang ou ordre, chacun d'eux est forcé , par une suite de sa nature , d'en sortir pour en» occuper un autre, et de contribuer à la naissance, à l'entretien, à la composition d'autres êtres totalement différens pour l'espèce , l'essence et le rang.

Tous les individus de la nature ne sont que des composés d'atomes. Chaque atome a son âme particulière et .distinguée de tous les autres atomes. Donc chaque individu est composé d'autant d'âmes que d'atomes. Par conséquent, il ne peut y avoir que le premier atome de la composition de mon individu où puisse résider mon âme, ou mon moi-'méme, car tous les autres atomes ne sont qu'ajoutés, et en seront séparés a ma dissolution.

Tous les êtres ou atomes qui composent la matière sont doués d'une portion d'intelligence proportionnée h la qualité de leurs espèces : ils possèdent tous de cette intelligence jusqu'à un certain degré, les uns plus, le& autres moins; de sorte que chaque être a sa portion d'intelligence au même degré.

Ce petit atome ou germe d'où provient le commen-

DANS LA RECHERCHE DU VRAt. 32g

ccmënt de nolre^ existence actuelle , cette petite machine aussi complète dans sa petitesse que Test le À corps lui-même (puisque celui-ci n'est que ce mêtne " atome développé par l'intus-susception d^une matière étrangère) y ne pourrait-il point survivre à la dissolution de tout ce qu'il a reçu d'accidentel depuis sa conception?

Or , puisque ce petit corps primitif où a résidé Findividualité de notre machine a subsisté pendant des temps infinis 9 en subissant tant de révolutions ^ en passant successivement par les corps de nos aïeux , n'est-ce pas un très-grand préjugé pour son immortalité ? Dépouillé de toute cette matière étrangère quHl a reçue dans ]e sein de sa mère par la communication de son sang y et depuis sa naissance par la nourriture , il peut résister aux atteintes de la mort ^ il peut vivre éternellement ^ comme il a subsisté auparavant ^ indépendamment de toutes ces ressources.... Pourquoi même jugerions-nous que cette machine primitive , étant dégagée de tout ce qu'elle avait d'étranger , ne penserait pas, et n'aurait pas des sensations? Doit-on croire que^ sans: un certain volume de matière^ on ne peut ni penser ni être sensible ? Les ressorts de cette petite machine seraient très-déliés et très-mincès. Mais quelle ne serait pas leur force s'ils étaient inaltérables ? et que faut-il pour leur donner cette force? un simple vouloir de l'Intelligence suprême.

Vous me direz que vous ne vous souvenez pas d'avoir pensé ni d'avoir eu des sensations lorsque vous étiez renfermé dans les corps de vos aïeux; mais ignorez-vous que la mémoire dépend de certaines traces du cerveau , que ces traces se font par le secours des esprits animaux, et que n'ayant alors ni les mêmes organes, ni les* mêmes esprits animaux / ni les mêmes fibres que vous avez maintenant, vous ne devez pas être surpris de ne

33o LSS PROGBES DC LA RAISON

pas TOUS souvenir, ni des pensées, ni des sensations que vous aviez il y a cent ans dans le corps de votre bisaïeul? vous pensiez alors par des sensations toutes différentes , de même que vous penserez dans tous les siècles à venir par des sensations qui ne seront plus les mêmes que celles que vous avez aujourd'hui. •

Ce que Ton appelle Yunivers comprend l'espace infini dans lequel sont placés tous les êtres. Le soleil , la lune, les étoiles, tous les globes et toutes les planètes, sont tons des animaux composés d atomes , qui vivent et se nourrissent aux dépens et de la substance les uns des autres dans cet espace infini ; ceux-ci en contiennent d'autres, et cela va de degré en degré jusqu'à Finfini.

L'expérience nous démontre cette vérité sans en pouvoir douter : nous sommes des animaux qui vivent et se nourrissent de la substance de cet animal que nous appelons la terre y et sur laquelle nous sommes placés : à notre tour, nous sommes remplis d'autres animaux plus petits sans comparaison que nous , comme sont les vers et toutes sortes de vermines et d'insectes qui habitent au-dedans et à la superficie de nos corps ; ceux-ci sont encore la terre à d'autres animaux plus imperceptibles. Notre chair, notre sang, nos esprits et toute notre substance, ne sont autre chose qu'une tissure de petits animaux, qqi vivent et se nourrissent aux dépens et de la substance les uns des autres, nous prêtent le mouvement qu'ils ont, se laissent conduire à notre volonté , et nous conduisent nous-mêmes ; qui produisent enfin tous ensemble cette action que nous appelons la vie.

Puisque ce que nous appelons matière n'est composé que de germes ou petits animaux , par combien de révo* lutions ne doit pas avoir passé ce germe on petit ani-« mal humain avant de devenir semence, et rencontrer

DANS LÀ RECUEHCHE DU VRAI, 3?>t

une matnee coîiteoable pour le produire et en faire un homme I Combien de^millions de fois ce germe ^ s^ache* minant au dessein de produire cet homme, n'a-i-il p^s servi à la production de toutes sortes dHndividus , tant dans l'animalité que dans la végétation , à cause du plus, ou, du moins de ces atomes qui lui manquaient pour arriver à son terme ! Il en est de même de tout ce qui se produit,; et rien ne se fait ni ne se produit, que son premier commencement ne soit un germe. Combien d^ millions d années une quantité prodigieuse de germas i^e doivent pas encore attendre, avant de pouvoir se produire sous leurs formes naturelles, et cela faute d'avoir rencontré la matière propre à leur développe-* ment! Car la quan,tité des germes est inépuisable. Tout ce qui est sent et végète ; et après que chaque germe est parvenu à son terme ou à son plus haut période , il redescend et retourne dans son premier état pour revenir derechef, et jouer le même rôle.

, Tant 'vient de VJnieUigenoe suprême.

Nous ne pouvons nous donner des idées. Avouons que les objets ne peuvent par eux-*mêmes nous en donner. Car comment se pourrait-il qu'un morceau de matière eût en soi la vertu de produire dans moi une pensée? Done l'Intelligence éternelle, qui produit tout, produit aussi les idées, de quelque manière que ce puisse être.

Mais qu'est-ce qu'une idée? qu'est-ce qu'une sensation, une volonté, etc. ? C'est moi apercevant, moi sen« tant, moi voulant.

On sait enfin qu'il n'y a pas plus d'être réel appelé idée, qye d'élre réel nommé mout/eme/ït,- mais il y a descorps mus. De même, il n'y a point d'être particulier nonimé mémoire, imagination^ jugement^ mais nous

332 LES PROORÈS DE LA ÉATSON

Dons souvenons , nous imaginons , nous jugeons. Toiit cela est d'une vérité incontestable.

Maintenant comment TÊtre intelligent et toiit-pulssant produit- il tous ces modes dans des êtres organi-ses? A-t-il mis deux êtres dans un grain de froment, tbnt Fun fera germer l'autre ? A-t-il mis deux êtres dans un cerf y dont l'un fera courir l'autre ? Non , sans doute ; mais le grain est doué de la faculté de végéter , et le cerf de courir.

Qu'est-ce que la végétation? c'est du mouvement dans la matière. Quelle est cette faculté de courir ? c'est l'arrangement des muscles qui , attachés à des os, conduisent en avant d'autres os attachés à d'autres muscles.

C'est évidemment; une mathématique générale qui dirige toute la nature^ et qui opère toutes les productions. Le vol des oiseaux, le nagement des poissons, la course des quadrupèdes , sont des effets démontrés de» règles du mouvement continu.

La formation , la nutrition , l'accroissement , le dépérissement des animaux, sont de même des effets démontrés des lois mathématiques plus utiles.

Du Mécanisme des Sens*

Vous expliquez par ces lois comment un animal se meut pour aller chercher sa nourriture; vous devez donc conjecturer qu'il y a une autre loi par laquelle il a idée de sa nourriture , saus quoi il n'irait p^ la chercher. »

L'Intelligence suprême a fait dépendre de la mécanique toutes les actions de l'animal ; donc l'InteUigence a fait dépendre de la mécanique les sensations qui causent les actions.

Il y a dans l'orgaue de l'ouïe un artifice bien sensible ; c'est une hélice à tours anfractueuz ^ qui déter-

PANS LA REGHERCBLE DU VKAI. 333

mine les ondulations de l'air vers une coquille formée en entonnoir; Tair, pressé dans cet entonnoir, entre dans Vos pierreux y dans le labyrinthe, dans le vestibule, dans la petite conque nommée coUmacon ; il va frap* per le tambour légèrement appuyé sur le marteau , Tenclume et rétrier, qui jouent légèrement en tirant ou en relâchant les fibres du tambour.

Cet artifice de tant d'organes et de bien d'autres encore porte les sons dans le cervelet ; il y fait entrer les accords de la musique, sans les confondre ; il y introduit les mots , qui sont les courriers des pensées, dont il reste quelquefois un souvenir qui dure toute la vie. , Une industrie non moins merveilleuse lance dans vos yeux, sans les blesser, les traits de lumière réfléchis des objets f traits si déliés et si fins, qu'il semble qu'il n'y ait rien entre eux et le néant ;' traits si rapides, qu'un clin d'œil n'approche pas de leur vitesse. 41s peignent dans la rétine les tableaux dont ils apportent les couleurs. Us tracent l'image nette du quart du ciel.

Voilà des instrumens qui produisent évidemment des eifets déterminés et très-différens, en agissant sur les principes des nerfs; de sorte qu'il est impossible d'entendre par l'organe de la vue, et de voir par celui de

ouie.

L'Auteur de la nature aura-f-il disposé avec un art si divin ces instrumens merveilleux; aura- 1- il mis des rapports si étonuans entre les yeux et la lumière, entre l'air et les oreilles, pour qu'il ait encore besoin d'accomplir son ouvrage par un autre secours ? La nature agit toujours par les voies les plus courtes. La longueur du procédé est une impuissance, la multiplicité des secours est une faiblesse.

Voilà tout préparé pour la vue et pour l'ouïe ; tout l'est pour les autres sens, avec un art aussi merveilleux

et aussi industrieux. L'Etre suprême sera •*t-' il un si xnauTais artisan , que l'animal formé par lui pour voir et entendre ne puisse cependant ni entendre ni volr^ si on ne met dans lui un troisième personnage interne qui fasse seul ces fonctions? L'Intelligence suprême ne peut-elle donner tout d'un coup les sensations, après nous avoir donné les instrumens admirables de la sen*sation ?

Elle l'a fait y on en convient, dans tous les animant : personne n'est assez fou pour imaginer qu'il y ait dans un lapin , dans un lévrier, un être caché qui voie, qui entende, qui flaire, qui agisse pour eut.

La foule innombrable des animaux jouit de ses sens par des lois universelles; ces lois sont communes k eux et à nous. Je rencontre un ours dans une forêt; il a entendu ma voix, comme j'ai entendu son hurlement; il m'a vu avec ses yeux , comme je l'ai vu avec les miens. Il a l'inslinct de me manger, comme j'ai l'instinct" de me défendre ou de fuir. Ira-t-on me dire : Attendez, il n'a besoin que de ses organes pour tout cela : mais, pour vous^ c'est autre chose ; ce ne sont point vos yeux qui l'otit vu , cef ne sont point vos oreilles qui l'ont entendu; ce n'est point le jeu dé vos organes qui vous dispose à Téviler ou à le combattre : il faut consulter une petite personne qui est dans votre cervelet, sans laquelle vous ne pouvez ni voir ni entendre cet ours^ ni l'éviter, ni vous défendre?

Mécanisme de nos idées»

Certes, si les organes donnés par l'Intelligence universelle aux animaux leur suffisent, il n'y a nulle raison pour oser croire que les nôtres ne nous suffisent pas; et qu'outre l'intelligence universelle , il nous faut encore un tiers pour opérer.

DAN* tk ftEGHERCHE DV VRAI, 335

: 'S'il y a des, cas ou ce tiers est utile, n'est-il pas absurde au fond de l'admettre dans d'autres cas? On À avoue que nous faisons une infinité de mouvemens sans le secours de ce tiers. Nos yeux se ferment rapidement au subit ^clat d'une lumière imprévue ; nos bras et nos jambes s'arrangent en équilibre par la crainte d'une chute; mille autres opérations démonti;ent au moins qu'un tiers ne préside pas toujours à l'action de nos organes.

Examinons tous les automates dont la structure interne est à peu près semblable à la nôtre; ïï n'y a guère che2 eux et chez nous que les nerfs de la troisième paire, et quelques-uns des autres paires, qui s'insèrent dans les muscles qui servent aux sens , et qui travaillent au laboratoire chimique des viscères, et agissent indépendamment de la volonté. C'est une chose admirable, sans doute, qu'il soit donné à tous les animaux d'imprimer le mouvement à tous les muscles qui servent à les faire marcher, à resserrer, à étendre, à remuer les pâtes ou les bras , les griffes ou les doigts , à man- ' gcr , etc. , et qu'aucun animal ne soit le maître de la moindre action du cœur, du foie , des intestins, de la route du sang, qui circule tout entier environ cinq fois par heure dans l'homme.

Mais s'est-on bien entendu quand on a dit qu'il y avait dans l'homme un petit être qui commande à ses pieds et à ses mains, et qui ne peut commander au cœur, à l'estomac, au foie et au pancréas? Et ce petit être n'existe ni dans l'éléphant, ni dans le singe , qui font usage de leurs membres extérieurs tout comme nous, et qui sont esclaves de leurs viscères tout comme nous ?

On a été encore plus loin; on a dit : il n'y a nul rapport entré les corps et une sensation ; ce sont des choses entièrement différentes; donc ce. serait en vain

que l'Intelligence suprême aurait ordonné à la lumière de pénétrer dans nos yeux pour nous faire voir^ et aux particules élastiques de l'air d'entrer dans nos oreilles pour nous faire entendre, si l'Intelligence n'avait mis dans notre cerveau un être capable de recevoir ces perceptions. Cet être, a-t-on dit, doit être** simple ; il est pur , intangible ; il est en un lieu , sans occuper d'es* pace; il ne peut être touché, et il reçoit des impressions; il n'a rien absolument de la matière; il est continuellement affecté par la matière.

Ensuite on a dit : ce petit personnage qui ne peut avoir aucune place, étant placé dans notre cerveau, ne peut à la vérité avoir par lui-même aucune sensation, aucune idée par les objets même. L'Etre intelligent a donc rompu cette barrière qui le sépare de la matière, et a voulu qu'il eut des sens^tions et des idées à l'occasion de la matière. L'Intelligence suprême a voulu qu'il vit quand notre rétine serait peinte, et qu'il entendit quand notre tympan serait frappé. Il est vrai que tous les animaux reçoivent leurs sensations sans le secours de ce petit être; mais il faut en donner un à l'homme; cela est plus noble : l'homme combine plus d'idées que les autres animaux; il faut donc qu'il ait ses idées et ses sensations autrement qu'eux.

Si cela est , messieurs , à quoi bon l'Auteur de la nature a-t-il pris tant de peine ? si ce petit être que vous logez dans le cervelet ne peut par sa nature ni voir ni entendre, s'il n'y a nulle proportion entre les objets et lui j il ne fallait ni œil , ni oreille, ni tambour, ni marteau; l'enclume^ la cornée, l'uvée, l'humeur vitrée, la rétine, tout cela était absolument inutile.

Dès que ce petit personnage n'a aucune connexion ^ aucune analogie, aucune proportion avec aucun arran gement de matières, cet arrangement est entièrement superflu. L'Être suprême n'avait qu'à dire, tu auras le

sentiment de la vision^ de rouïe^dugoùt^ de l'odorat; du tact, sans qu'il y ait aucun instrument, aucun organe. L'opinion qu'il y a dans le cerveau humain un être , un personnage étranger qui n'est point dans les autres cerveaux , est donc au moins sujette à beaucoup de difficultés; elle contredit toute analogie, elle multiplie les êtres sans nécessité, elle rend tout l'artifice du corps hunlain un ouvrage vain et trpmpeur.

L* Intelligence suprême fait touU

Il est sûr que nous ne pouvons nous donner aucune sensatioil ; nous ne pouvons même en imaginer au-delà de celles que nous avons éprouvées. Que toutes les académies de l'Europe ^proposent un prix pour celui qui imaginera un -nouveau sens, jamais on ne gagnera ce prix. Nous. ne pouvons donc rien purement par nousmêmes, soit qu'il y ait un être invisible et intangible dans notre cervelet, soit qu'il n'y en ait pas. Et il faut convenir que , dans tous les systèmes , l'Auteur de la nature a donné tout ce que nous avons, organes, sensations, idées qui en sont les suites. *

Puisque nous sommes ainsi sous la main de l'Intelligence suprême , Mallebranche , malgré toutes ses erreurs , a donc raison de dire^ ohilosophiquement que nous sommes dans Dieu, et qu^nous voyons tout en Dieu y comme saint Paul le dit dan> le langage de la théologie, et Aratus et Gaton dans celui \le la morale.

Que pouvons-nous donc entendre par qbs mots, voir tout en Dieu? Ou ce sont des paroles vidés de sens, ou elles signifient que l'Intelligence suprême nous donne toutes nos idées.

Que veut dire reces^oir des idées ? Ce n'est pas nous qui les formons quand nous les recevqns ; donc c'est rintelligence suprême qui les forme : de même que ce Tome III. 22

338 L£S PROGRis DB LA RAISON

li'eat pas nous qui (brmoiis le mouvement; o*e6l riiw telligeiKse. Tout est donc une action de cette IntellLgeiice suprême sur tous ka êtres.

Comment tout est action de V Intelligence suprême.

l\ n'y a dans la nature qu'un principe universel, éternel et agissant ; il ne peut en exister deux , ear ilsf seraient semblables ou différens. S'ils sont différons , ils se détruisent l'un l'autre ; s'ils sont semblables , c'est comme s'il n*y en avait qu'un. L'unîté de dessein dans le grand tout^ infiniment variée annonce un seul principe; ce principe doit agir sur tous les êtres, ou il n'est plus principe universel.

S'il «git sur tous les êtres , il agit sur tous les mode» de tout être. Il n'y a donc pas un seul mode , rnie seule idée, qui ne soit l'effet immédiat d'une cause unirerselle toujours présente.

Cette cause universelle a produit le soleil et les astres îmmédialement. Il serait bien étrange qu'elle ne produisit pas en nous immédiatement la perception du soleil Cl des astres.

Si tout est toujours effet de cette cause, comme on n'en peut douter, quand ces effets ont^ils commencé d'agir? Cette cause universelle est nécessairement agissante, puisqu'elle agit, puisque l'action est son attribut, puisque tous ses attributs sont nécessaires; car s'ils n'étaient pas nécessaires , elle ne les aurait pas.

Elle a donc toujours agi. Il est aussi impossible de concevoir que l'Être éternel, essentiellement agissant par sa nature, eût été oisif une éternité, qu'il est impossible de concevoir d^être lumineux sans lumière.

Une cause sans effet est une cbimère, une absurdité, aussi-bien qu'un effet sans cause. H y a donc eu éternellement et il y aura toujours des effets de cette cause universelle.

BAK8 t HECltfiRCHE Dtî VRAI. 3^9

Cêft édets tid peuvent pas ve^ir de rien ; ils sont donc des émanations ëlernelles de cette cause éternelle.

La matière de l'univefs appartient donc à rintelli-* gence suprême autant que lés idées , et les idées autant quo la matière. Dire que quelque chose est hors de lui , ce serait dire qu'il y a quelque chose hors de Tinfini.

L'Intelligence suprême étant le principe universel de toutes les choseSi toutes existent donc en elle et par elle.

L* Intelligence suprême inséparable de toute la natute.

Il ne faut pas inférer de là qu'elle touche sans cesse ù ses ouvrages par des volontés et des actions particulières. Nous faisons toujours l'Intelligence suprême à notre image. Tantôt nous la représentons comme un despote dans son palais , ordonnant à des esclaves; tan* tôt comme un ouvrier occupé des roues de sa machiné» Mais un homme qui fait usage de sa raison peut-il concevoir l'Intelligence suprême auti^ement que comme un principe toujours agissant, et qui 9 tout présent à soi? S'il a été principe une fois, il l'est donc à tout mo* ment; car il ne peut changer de nature. La comparaison du soleil et de la lumière avec l'I^itelligence suprême et ses productions, est sans doute infiniment imparfaite ; mais enfin , elle nous doni^ une idée , quoique très-faible et fautive , d'une cause toujours subsistante et de ses effets toujours subsistans.

Enfin , je ne prononce le nom de l'Intelligence suprême que comme un perroquet, ou comme un inibécille , si je n'ai pas l'idée d'une cause nécessaire 1 im« mense, agissante, présente à tous ses effets, en tout lieu, en tout temps.

On ne peut m'opposer les objections fuites à Spinosa. On lui disait qu'il farisait son Dieu intelligent et brute, que son Dieu n'était qu'une contradiction perpétuelle. Mais ici on ne faiit point l'Intelligence suprême Tuni-

34o LES PROGRÈS DE LA RAISON

vcrsalilé des choses; nous disons que runtversalitë des choses émane d'elle : et| pour nous servir encore de l'insuffisante comparaison du soleil et de ses rayons , nous disons qu'un trait de lumière lancé du globe du soleil, et absorbé dans le plus infect des cloaques, ne peut causer aucune souillure dans cet astre. Ce cloaque p'empêche pas que le soleil ne vivifie toute la nature dans notre globe.

On peut nous objecter encore que ces rayons sont tirés de la substance du soleil, qu'ils en sont des émanations, et que, si les productions de l'intelligence suprême sont des émanations d'elle-même , elles sont des parties d'elle-même. Ainsi nous retomberions dans la crainte de donner une fausse idée de cette Intelligence suprême , de la composer de parties désunies, de parties qui se combattent. Nous répondrons ce que nous avons déjà répondu I que notre comparaison est trèsimparfkite , et qu'elle ne sert qu'à former ime faible image d'une chose qui ne peut être représentée par des images. Nous pourrions dire encore qu'un trait de lumière pénétrant dans la fange , ne se mêle point à elle , et qu'il y conserve son essence indivisible. Mais il vaut mieux avouer que la lumière la plus pure ne peut représenter l'Intelligence suprême. La lumière émane du jsoleil , et tout émane de l'Intelligence suprême. Nous ne savons pas comment : mais nous ne pouvons, encore une fois, concevoir l'Être suprême que comme l'être nécessaire de qui tout émane. Le vulgaire le regardecomme un despote qui a des huissiers dans son antichambre.

Nous croyons que toutes les images sous lesquelles on a représenté ce Principe intelligent,, universel, nécessairement existant par lui-même, nécessairement agissant dans l'étendue immense, sont encore plus erronées que les comparaisons tirées du soleil et de ses rayons. On l'a peint assis sur les vents , porté dans les

nuages , entouré des éclairs et des tonnerrçs ^ parlant aux élémensy soulevant les mers; tout cela n'est que Teipression de notre petitesse. Il est au fond très-rîdicule de placer dans un brouillard, à une demi-lieue de notre petit globe , le principe étemel de tous les millions de globes qui roulent dans Timmensité. Nos éclairs et nos tonnerres qui sopt vus et entendus quatre ou cinq lieues à la ronde , tout au plus, sont de petits effets physiques perdus dans le grand tout; et c'e^t ce grand tout qu'il faut considérer^ quand on parle de l'Intelligence suprême.

' Ce ne peut être que la même vertu qui pénètre de notre système planétaire aux autres systèmes planétaires, qui sont plus éloignés mille et mille fois de nous que notre globe ne l'est de Saturne. Les mêmes lois éternelles régissent tous les astres; car si les forces centripète et centrifuge dominent dans notre monde , elles dominent dans les mondes voisins, et ainsi dans tout l'univers. La lumière de notre soleil et de Sirius doit être la raêm]e ; elle doit avoir la même ténuité , la même rapidité, la même force, s'échapper également en ligne droite de tous les côtés, agir également en raison/ directe du carré de la distance.

Quoique la lumière des étoiles , qui sont autant de soleils, vienne à nous dans un temps donné, la lumière de notre soleil parvient à eUe réciproquement dans un temps donné. Puisque ces traits, ces rayons de notre soleil se réfractent , il est incontestable que les rayons des autres soleils , dardés de même dans leurs planètes, s'y réfractent précisément de la même &çon , s'ils y rencontrent les mêmes milieux.

Puisque cette réfraction est nécessaire à la vue, ii faut bien qu'il y ait dans ces planètes des êtres qui aient la faculté de voir. Il n'est pas vraisemblable que ce bel usa^e de la lumière soit perdu pour les autres globes.

Puisque l'instrument y est, Fusage de l*înstrunieHt doit y être aussi. Partant toujours de ces deux principes , que rien n'est inutile , et que les gro^ndes lois de la nature.sont partout les nGiémes, donc ces soleils innom-* brables allumés dans l'esps^ce éclairent des planètes innombrables ; donc leurs rayons y opèrent comme sur notre globe; donc des ^nimau^ en jouissent. La lumière fSÂt de tous les étre$ , ou 4^ tous les mod^s du grand Être y celui qui nou$ donne l'idée la plus étendue de sa divinité , tant loin qu'elle est de la représenter.

En effet, après avoir vu les ressorts de U vie des animaux de notre globe, nous ne savons pas si les habitans des autres globes ont de tels organes: Après avoir connu la pesanteur, l'élasticité, les usages de notre atmosphère , nous ignorons si les globes qui tournent autour de Sirius ou d'Aldeboram sont entourés d'un- air semblable au nôtre. Notre mer salée ne nous démontre pas qu'il y ait des mers dans ces autres planètes; mais la lumière se présente partout. Nos nuits sont éclairées d'une foule de soleils. C'est la lumière qui, d'un coin de cette petite sphère sur laquelle l'homme rampe, entretient une corre3pondance continuelle entre tous ces univers. Satupne nous voit, et nou^ voyons Saturne; Sirius aperçu par nos yeux peut aussi nous découvrir; il découvre certainement notre soleil , quoiqu'il y ait entre l'un et l'autre une distancé qu'un boulet de canon, qui parcourt six cents toises par seconde , ne pourrait franchir en cept quatre milliards d'années.

La lumière est réellement un passager rapide , qui court dans le grand tout, de monde en monde. Elle a quelques propriétés de la matière, et des propriétés supérieures. Et si quelque chose peut fournir une faible idée commencée , une notion imparfaite de l'Être su-* prênxe, c'est la lujmière; elle est partout comme lui^ e.Ue 9git partQut Comme lui.

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DASS XA BECHERCHE DU VBAI. 343

' Il résulte, ce me semble , de toutes ces idëes, qu'il y a une Intelligence étemelle et toute-puissante , d'où découlent en tous temps t^us les êtres et toutes les manières d'être dans tout Tunivers.

Je sais que je suis aussi nécessairement borné que le grand Etre est nécessaii^ement immense. Voilà tout ce que me montre ce faible rayon de lumière émané dans moi, du soleil des esprits.

Réflexions sur l'Homme.

La source des erreurs dans lesquelles Thomme est tombé lorsqu'il s'est envisagé lui-même , est venu de ce qu'il a cru so mouvoir de lui-même : il n'a paà (ait réflexion que les parties de tous les corps, les premiers élémens qui les composent, sont les mêmes, et produisent, par la seule diversité de leur arrangement, les difierens corps que nous voyons ; il a cru agir toujours par sa propre énergie, dans ses actions et dans ses vo* îontés qui en sont lès mobiles; être indépendant des lois générales de la nature et des objets, que, souvent à son insu et toujours malgré lui, cette nature fait agir sur lui. S'il se fut attentivement examiné, il eût reconnu que tous ces mouvemens ne sont rien moins que spon«tanés; il eût trouvé que sa naissance dépend de causes entièrement hors de son pouvoir; que c'est sans son aveu qu'il entre dans le système où il occupe une place ; que, depuis le moment où il nait jusqu'à celui où il meurt, il est continuellement modifié par des causes qui,, malgré lui, influent sur sa machine, modifient son être, et disposent de sa conduite. La moindre réflexion ne suffit-elle pas pour lui prouver que les solides et les fluides dont son corps est composé, et que son mécanisme caché, qu'il croit indépendant des causes antérieures, sont perpétuellement sous les influence»

de ces causes , et seraient, sans elles , dans une incapacité totale d'agir? Ne voit-il pas que son tempérament ne dépend aucunement de lui-même ; que ses passions sont des suites nécessaires de ce tempérament; que ses volontés et ses actions sont déterminées par ces passions , et ^r des opinions qu'il ne s'est pas données? Son sang, plus ou moins abondant ou échauffé , ses nerfs et ses fibres , plus ou moins tendus ou relâchés , ses dispositions durables ou passagères^ ne décidentelles pas à chaque instant de ses idées, de ses pensées, de ses désirs , de ses craintes , de ses mouvemens , soit visibles , soit cachés ; et l'état où il se trouve ne dépend-il pas nécessairement de l'air diversement modifié, des alimens qui le nourrissent, et des combinaisons secrètes qui se font en lui-même, et qui conservent l'ordre, ou portent le désordre dans sa machine? En un mot, tout aurait du convaincre l'homme qu'il est, dans chaque instant de sa durée, un instrument passif entre les mains de la nécessité.

Pans un monde où tout est lié , où toutes les causes sont enchaînées les unes aux autres par l'intelligencô qui préside à toute la nature, il ne peut y avoir d'énergie ou de force indépendante et isolée. C'est donc toujours cette Intelligence agissante dans b nature , qui marque à l'homme chacun des points de la ligne qu'il doit décrire ; c'est elle qui élabore et combine les élémens dont il doit être composé ; c'est elle qui lui donne son éti*e, sa tendance, sa. façon particulière d'agir; c'est elle qui le développe , qui l'accroît , qui le conserve pour un temps, pendant lequel 'il est forcé de remplir sa tache ; c'est elle qui place sur son chemin les objets et les événemens qui le modifient d'une Êiçon tantôt agréable et tantôt nuisible pour lui ; c'est elle qui, lui donnant le sentiment, le met à portée de choisir les objets^ et de prendre les moyens les plus propres à

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se consei'ver j c'est elle qui , lorsqu'il a fourni sa carliére, le conduit à sa dissolution , et lui fait ainsi subir la loi générale et constante dont rien n'est exempté. C'est ainsi que-, par le mouvement, elle fait liattre l'homme, le soutient quelque temps, et enfin le dis-^ sout , ou l'oblige de rentrer dans le sein d'une nature qui bientôt le reproduira épars sous une infinité de formes nouvelles, dont chacune de ses parties parcourra de même les différentes périodes , aussi nécessairement que le tout avait parcouru ceux de son existence précédente.

Ne soyons donc point surpris si l'homme rencontra tant d'obstacles, lorsqu'il voulut se rendre compte de son être et de sa façon d'agir, et sHl imagina de si étranges hypothèses pour expliquer le jeu ciaché de' sa machine, qu'il vit se mouvoir d'une façon qui lui parut si différente de celle des autres êtres de la nature. Il vit bien que son corps et ses différentes parties agissaient , mais souvent il ne put voir ce qui le portait à l'action ; il crut donc renfermer au dedans de lui-même un principe moteur, distingué de sa machine, qui donnait secrètement l'impulsion aux ressorts de cette machine, se mouvait par sa propre énergie , et agissait suivant des lois totalement différentes de celles qui règlent les mouvemens de tous les autres êtres. Il avait la conscience de certains mouvemens internes qui se faisaient sentir à lui; mais comment concevoir que ces mouvemens invisibles puissent souvent produire des effets si frappans ? comment comprendre qu'une idée fugitive , qu'un acte imperceptible de la pensée , puissent sou-' vent porter le trouble et la discorde dans tout son être ? En un mot , il crut apercevoir en lui - mêine une substance distinguée de lui , douée d'une force secrète , dans laquelle il supposa des caractères entièrement dif* férens de ceu;i de ces organes mêmes. Il ne fit point

346 tE^ PROGRÈS DE »A BAISON

attention que la cau^ pricnîtive qui fait qu'âne pierre tombe y ou que son brds se meut, est peut-être aussi difficile à concevoir ou à expliquer que celle du mouvement interne dont la pensée et la volonté sont les effets. Ainsi, faute de méditer sur Tlntelligence qui règle tous les mouvemens de la nature , et d'envisager cette nature sous son véritable point de vue , de remar* quer la conformité et la simultanéité des mouvemens de ce prétendu moleur et de ceux de son corps , ou de êes organes matériels, il jugea que c'était non-seulement un être à part , mais encore d'une nature diffé-* rente de tous les êtres de la nature , d'une essence plus simple, et qui n'avait rien de commun avec tout ce qu'il voyait. C'est de là que sont venus successivement les notions de spiritualité ^ d'immatérialité , d'immortalité , et tous ces mois vagues que Ton a inventés peu à peu, à force de subtiliser, pour marquer les attributs de la substance inconnue que l'homme croyait renfermée en lui-même, et qu'il jugeait être le principe caché de ses actions visibles. Pour couronner la conjecture hasardée que l'on avait faite sur cette force motrice, on supposa que , différent de tous les autres êtres et du corps qui lui servait d'enveloppe, elle ne devait point comme eux subir de dissolution ; que sa parfaite simplicité l'empêchait de pouvoir se décomposer ou changer de forme; en un mot, qu'elle était, par son essence, exempte des révolutions auxquelles on voyait lés corps sujets, ainsi que tous les autres êtres composés dont la nature est remplie.

Ainsi rhomnie devint double ; il se regarda comme un tout, composé par l'assemblage inconcevable de deux natures différentes, et qui n'avaient point d'analogie entre elle^

Il distingua deux substances en lui-même : l'une, .visiblement soumise aux influences des êtres grossiers

DANS LA REGHEKGHE DU VKAI. 347

«i composés de matière grossière et inerte, fut nommée eorf^s i Tautre , que Ton composa simple , d'une essence pure, fut nommée âme 9 ou esprit, et les fonctions de rame furent appelées spirituelles et intelleetuelles t rtiomnie, considéré relativement aux premières, fut . appelé Yhomme pftysique; et, quand on le considéra relativement aux dernières, il fut distingué ou désigné sous le nom d^homme moral.

Ces distinctions, adoptées aujourd'hui par la plu-» part des philosophes, ne sont fondées que sur des suppositions gratuites. Les hommes ont toujours cru remédier à Tignorance des choses , en inventant des mots auxquels ils ne peuvent jamais attacher un vrai sens* On imagina que Ton connaissait la matière, toutes ses propriétés, toutes ses facultés, ses ressorts et ses différentes combinaisons, parce qu'on en avait entrevu quelques qualités essentielles : l'on ne fit réellement qu'obscurcir les faibles idées que l'on avait pu s en for-» mer, en lui associant une substance beaucoup moins intelligible qu'elle-même. C'est ainsi que des spéculateurs, en créant des mots et en multipliant les êtres, n'ont fait que se plonger dans des embarras plus grands que ceux qu'ils voulaient éviter , et mettre des obstacles aux progrès dés connaissances. Dès que les faits leur ont manqué, ils ont eu recours à des conjectures, qui bientôt, pour eux, se sont changées en réalité; et leur imagination , que Texpérience ne guidait plus, s'est enfoncée sans retour dans le labyrînthed'un monde idéal et intellectuel qu'elle seule avait enfanté. Il fut presque impossible de len tirer, pour la remettre dans le bon chemin , dont il n'y a que l'expérience qui puisse don**» ner le fil. Elle montrera que , dans nous«raémes , ainsi que dans tous les objets qui agissent sur nous, il n'y a jamais que de la matière douée par l'Intelligence su<« préiiie de propriétés qui lui sont données. Enfin |

rhomme est un tout organisé , composé de différentes parties de matière ^ de même que toutes les autres productions- de la nature. Il suit des lois générales et connues , ainsi que des lois oU des feçons d'agir qui lui sont particulières et connues.

Ainsiy lorsqu'on demandera ce que c'est que l'homme, noui dirons que c'est un être matériel , organisé , ou formé de manière à sentir, à penser, à être modifié ^de certaine façon propre à lui seul , à son organisation , aux combinaisons particulières qui se trouvent rassemblées en lui. Si l'on nous demande quelle origine nous donnons aux êtres de l'espèce humaine, nous dirons que, de même qu^ tous les autres êtres, l'homme est une production de la nature , qui leur ressemble à quelques égards, et se trouve soumis aux mêmes lois, et qui en diffère à d'autres égards et suit des lois parti-* culières, déterminées par la diversité de sa formation. Si l'on demande d'où l'homme est venu , nous répondrons que l'expérience ne nous met point à portée de répondre à cette question , parce que nous ne pouvons pénétrer dans les secrets de l'Intelligence infinie , et qu'elle ne peut nous intéresser véritablement; il nous suffit de savoir que l'homme existe, et quil est constitué de manière à produire les effets dont nous le voyons susceplible.

Mais, dira-t-on, Thomme a-t-il toujours existé? l'espèce humaine a-t-elle été produite de toute éternité? y a-t-il eu de tout temps des hommes semblables à nous? y -en aura-t-il toujours? y a-l-il eu un premier homme dont tous les autres sont descendus? les espèces, sans commencement, seront-elles sans fin? ces espèces #ont-elles indestructives ou passent-elles comme les individus? l'homme a-t-il toujours été ce qu'il est? ou bien, avant de parvenir à l'état où nous le voyons, a-t-il été obligé de passer par une infinité de déve-

loppemens successifs? Thomme peut-il enfin se flatter d'être parvenu à un ëtat fixe , ou bien l'espèce humaine doit-elle encore changer? Si Thomme est le produit à

de la nature^ on demandera si nous croyons que cette nature puisse produire de nouveaux èlres, et faire. dis* paraître les espèces anciennes? Enfin', dans ces suppositions p l'on voudra savoir pourquoi la nature ne produit pas sous nos yeux des êtres nouveaux ou des espèces nouvelles?

Il paratt que l'on peut prendre , sur toutes ces questions indifférentes au fond de la chose , tel parti* que Ton voudra. Âudëfaut de l'cxpëriencei c'est à l'hypothèse à fixer une curiosité qui s'élance toujours au-delà des bornes prescrites à notre esprit. Cela posé , le contemplateur de la nature dira qu'il né voit aucune contradiction à supposer que l'espèce humaine, telle qu'elle est aujourd'hui , a été produite , soit dans le temps , toit de toute éternité : il n'en voit pos davantage a supposer que cette espèce soit orrivée par différens passages au développement successif à Tétat où nous le voyons. La motière est éternelle et nécessaire; mais ses combinaisons et ses formes sont passagères et contingentes; et l'homme est-il autre chose que de la matière combinée, dont la forn^e varie à chaque instant ?

Cependant quelques réflexions semblent favoriser ou rendre plus probable Fhypotbèse que l'homme est . une production faite dans le temps, particulier au globe que nous habitons , qui , par conséquent, ne peut dater que de la formation de ce globe lui-même ,'et qui est un résultat des lois particulières qui le dirigent. L'existence est essentielle à l'univers, ou à l'assemblage total de matières essentiellement diverses que nous voyons; mais les combinaisons et les formes ne leur sont point essentielles. Cela posé , quoique la matière qui compose notre terre ait toujours existé, cette terre n'a

35a LES PROGRÈS DE LA RAISON

OU influence de la part des causes qui agissent actuel-^ lement sur elle , et qui lui donnent son énergie , Tespéce humaine changerait pour faire place à des êtres nouveaux y propres à se coordonner avec l'état qui succéderait à celui que nous voyons subsister maintenant.

O homme I ne concevras-tu jamais que tu n'es qu'un éphémère ? Tout change dans l'univers ; la nature ne renferme aucune forme constante ; et tu prétendrais que ton espèce ne pût point disparaître f et dàt être exceptée de la loi générale, qui veut que tout s'ahère ! Toi qui , dans ta folie , prends arrogamment le titre de roi de la nature ! toi qui mesures la terre et les cieux ! toi , pour qui ta vanité s'imagine que tout a été fait, parce que tu as une petite portion d'intelligence! il ne faut qu'un léger accident , qu'un atome déplacé pour te faire périr, pour te dégrader, pour te ravir cette portion d'intelligence dont tu parais si fler.

Si Ton se refusait à toutes les conjectures précédentes^ et si l'on prétendait que la nature agit par une certaine somme de lois immuables et générales; si l'on» croyait que l'homme , les quacfrupèdes , les poissons , les insectes , les plantes , sont de toute éternité , et demeurent éternellement ce qu'ils sont ; si l'on voulait que de toute éternité les astres eussent brillé au firmament; si l'on disait qu'il ne faut pas plus demander pourquoi l'homme est tel qu'il est, que demander pourquoi la nature est telle que nous la voyons, ou pourquoi le monde existe ; nous ne nous y opposerons pas : et quel que soit le système qu'on adopte, il répondra peut-être également bien aux difficultés dont on s'em« barrasse; et, considérées, de près, on verra qu'elles ne font rien aux vérités que nous avons posées d'après l'expérience. Il n'est pas donné à l'homme de tout savoir ; il ne lui est pas donné de connaître son ori*

DAÏfS LA RCGHERGHE DU VRAI. 353

gtne ; il ne lui est pas donné de pénétrer dans l'essence des choses y ni de remonter aux premiers principes; mais il lui est donné d'avoir de la raison , de la bonne foi, de convertir ingénument qu'il ignore ce qu'il ne peut savoir , et de ne poirïf substituer des mots inintelligibles et des suppositions absurdes à ses incertitudes. Ainsi, à ceux qui, pour trancher les difficultés, prétendent que Tespècc humaine descend d'un premier homme et d'une première femme créés par la Divi-* nité, nous répondrons que nous sommes très-convaincus de la nature et de l'Intelligence suprême , et que nous n'avons aucune idée de la création, mais bien de la formation; puisque la matière est éternelle, et que se servir des mots âme et création , c'est dire en d'autres termes que l'on ignore l'énergie de Hntelligence suprême sur là nature, et qu'on ne sait point comment elle a pu produire les hommes que nous voyons.

De toute éternité^ l'Intelligence suprême a connu la matière. Il est contradictoire de dire que l'on connaît une chose qui n'est pas. Donc la matière doit être éternelle.

L'on a inventé ce mot dme pour exprimer faiblement les ressorts de notre vie; comme végétation est un mot dont on ae sert pour signifier la manière inexplicable dont l'Intelligence suprême fait que la plante tire les sucs de la terre. Tous les animaux se meuvent; et cette puissance de se mouvoir, on l'appelle force active ,* mais il n'y a pas un être distinct qui soit la force ; cette force doit donc venir d'ailleurs.

Nous avons des passions , de la mémoire , de la raison : mais ces passions, cette mémoire , cette raison, ne sont pas sans doute des choses à part; ce ne sont pas des êtres existans dans nous; ce ne sont pas de petites Tome III. :î3

personnes qui aiqiit une existence particulière, ce sont des mois génériques, inventés pour fixer no» idéeSé. iJdme qui signifie notre mémoire, notre raison, nos passions i nVst donc elle-même qu'un mot. Qui fait le mouvement dans la nature»? c'est rintelligence suprême* Qui fait végéier lés plantes? c'est oeUe Intelligence. Qui fait la pensée dans l'homme? c'est cette Intelligence supréme.

Si l'âk^ie humaine était une petite personne renferimée dans notre corps, qui en. dirigeât les mouvemens et les idées^ cela ne marquerait^! pas dans l'éternel artisan de la nature , une impuissance et un artifice in« digne de lui? Il n'aurait donc pas été capable de faire des automates qui eussent dans euiiHCliémes le don du mouvement et deja pensée? Vous n'osez nier q«e l'Intelligence suprême ait le pouvoir d'animer l'être peu connu que nous appelons matière : pourquoi donc se servirait-il d'un autre agent pour l'animer?"

Il y a bien plusj que ferait cette âme que vous doi^nez si librement à notre corps? D'où viendrait-elle?Fa«drait* il que cette Intelligence suprême fart continuelletnent à l'affùi de Taccouplement des hommes et des femmes ; cpa^elle remarquât attentivement le moment où un germe sort dtt corps -de l'homiiae et entre dans le corps d'uiïe femme; et qu'alors elle envoyât Vite «ne âme dans son germe? Et si ce germe meurt ^ quedieviendra cette âme? edle aura étét^réée inlitilesEient, ou elle at>-» tendra tine autre ocoasion<.

Vo.ilà, je vous l'avoue > une étrange occupation 'potnr le Maître de la nature ; indn- seulement il faut qu'il prenne garde continneUenient à la cep^ulation de l'espèce humaine, mais il Hiut qu'il fasse 'de même :aveG tous les- animaux, car ils oiit tous comme nous 'de la mémofire> des idées, des passions;^ et si une âme «^t nécessaire pour former ces sentimens, cefttç mémoire^

BÂJYJS LA EEGHERGHS OU VlLit« 355

ces kléesy ces passions , âl &«£ que* l'Intelligciioe au* preme itemàUe conikmuelhsaieBl à ibi^r des âmes pour tous les animaux de la nature.

Quelle idée ppis-je-foe Aire de l'Artisan de loDl; de millions de globes^ qni ser^c obligé 'CoatiaiieUeBSkept ^ itaîre des «olievilles invisibles pour pei^étuer aon on* Trage? Puiaque je suis aiiiiniipari'In4ellt|g^ceduparé«ie -même y À quoi me ser^rast loetate âme?

Voilà xitte très-petit» partie des raisons qui peuvent me faire doiuer de 8oaiexisiei!ice.

Ce «l'est pas ^nows qui nous donnons dçs idées; «lous les avons firesqu^e toujours maigre nous; nous en avorta <psk9Lfid fnous #o«nmes endermis ; tout se fait en nous aaos que nous nous en «niéiion& iJàioe aurait beafn dire au .6angeCaux:e6pritsanimauK9'0ocire29 je<vou6prîe,deoeue •façon pour nie fake plaisir; ils cit^cuieront tou^oiucs jde la manière que rintelligençe suprême Jour a pcescritq. J'anne mienx être la nsaobine de cette ijateUi-' .gence , ifui m'est démontrée , que d'être la maebine id'une inae dont ye doute.

L^bomme eat un to«tt composé de lassemUage d'nn igrand nombre de parties de difieren;tes e^ièces ^ qui toutes sont assujettiesirrévocaUementaux lois inflexi* blés du ^nécanisme universel : parties solides^ parties ;ftnide6y parties dures , parties molles > levions de tout ^nre, poulies, tuyaux ^ glandes, liqueurs, esprits; tout cela forme un tout , qui , par quelques-unes de ses «parties, devient capable de >sentimens et^de «connaissance, comme une pendule devient propre ^à somoier riieure.

La structure,' la liaison, l'assortiment, les usages, Jes effets de ces difS^entes parties, sont bien dignes ide moU'e curiomté, et devraiient faire une des principales 'études des premier es.années de notre vie.

Mais ce qui doit «urtout Mtirer notre attention , par

rapport au sujet dont il s^agît^ c est notre cerveau : c est le cerveau qui est le sîëge des sentimens et des connaissances.

Gomme les yeux sont Forgave de la vue^ en sorte que, sans les yeux, nous ne verrions point; de méaie nous ne pensons que par la partie inférieure du cerveau^ où tous les nerfs aboutissent, ov, ce qui est la même chose ^ d où tous les nerfs tirent leur origine , et d'où ils vont se distribuer dans les sens ; en sorte que cette partie du cerveau est notre sens interne ; on peut la comparer, en quelque sorte, à Taraignée, qui, dans le réduit où elle se tient, est avertie par les fils de sa toile, des divers mouvemens qui se passent en quelqu'un de ses fils, et qui sont portés jusqu'à elle.

Cette partie du cerveau est ce que oommunémem on appelle dme, nom auquel le vulgaire donne une signification bien diflGsrente; car il regarde l'âme comme une substance différente du corps , et comme le principe de toutes les opérations de l'animal vivant; mais le mot dme n'est qu'un terme abstrait et métaphysique, qui n'a pas plus de réalité en lui par rapport au reste da corps, que le mot ^vue n'en a par rapport aux yeux, ot celui d'oiiie par rapport aux oreilles.

Il est inutile de rechercher en nous un être étranger à notre corps, qui soit le principe de nos opérations; elles sont le résultat de l'ensemble et du concours des différentes partie^ du corps même, dépendamment des lois du mécanisme universel. C'est cet ensemble, c'est ce concours qui forme l'animal vivant.

Nous ne connaissons les divers êtres qui sont dans le monde , que par le sentiment des effets que nous voyons que ces êtres produisent en nous : je vois un tel corps , qt je sens qu'il excite en moi le sentimentde chaleur et de lumière ; je dis donc qu'il est chaud et lumineux, et en cela difféi*ent de la gûce et des autres corps solides

DANS LA RfiCHERGRE DJT VRAI. 3^7

%fae je vois aussi ^' mais qui ne me font sentir ni cha» leur , ni lumière. Je sens que je suis capable de sentiment et de pensée; ainsi j'aflTirme que j'ai la propriété de 'sentir et de penser. J'ai, un corps organisé en conséquence des différentes éiaboraiions et des divers raouvemens qui s'y passent ^ et surtout dans le cerveau; je sens que je suis affecté de sentimens et de pensées ; je reconnais donc en moi la propriété de sentir et de penser ; et je dis que je suis un corps organisé qui sent et qui pense dépendamment dés différentes impressions qui se font sur Torgane de la pensée , qui est le sens intérieur.

Toute chose est réputée être dans l'état oii on la trouve I jusqu'à ce qu'un motif ]<%itime nous oblige de la regarder autrement; or, je n'ai point de motif raisonnable qui m'oblige de transférer à un autre être que je ne connais point ^ une propriété que je trouve si intimement attachée à mon corps.

Ce qui a fait imaginer une substance différente du corps, et seule capable de penser, c'est l'habitude où sont les hommes de n'attribuer les propriétés qu'aux êtres auxquels ils voient que ces propriétés sont jointes : ils n'aperçoivent pas cette liaison, leur ignorance leur est à charge; et plutôt que de demeurer indéterminés, ils imaginent un être qu'ils font le suppôt inconnu de cette propriété. C'est ainsi que lorsque, pendant la nuit, le vjulgaire entend quelque bruit sans voir le corps qui le cause, il l'attribue ou à un esprit, ou à quelque autre être chimérique. Ainsi, comme on pense sans savoir comment la pensée est une propriété du corps vivant et organisé , on a imaginé un être qu'on ne connaît point, pour en faire le suppôt de la pensée.

Mais ce qui prouve invinciblement que nous n'avons pas besoin de recourir à un être étranger et idéal pour reconnaître ce qui pense en nous, ce sont les différentes

manières dont on pense selon les divers états^ oa le corps se trouve.

Il y a l'étal de veille et Fétat de sommeil ; Félat de santé et I^état de maladie; Tétat de la passHon et Tétat tranquille et rare de la raison ; Tétai de la folie , de la manie, de la mélancolie , de la joie el de l'afflietion : la nature et la qualité des alimens , le climat i»em« , la température de l'air , tout cela influe sur la pensée.

.Nous nous trouvons épuisés api^s avoir ponaé longtemps de suite sur quelque sujet qui demande de l'attention; et comnoè l'application de noire faculté de penser influe sur le reste du corps, nous éprouvoBS aussi que les travaux du corpsJnfluent sur les facultés de penser, et qu'après un travail pénible, ikhïs avons besoin de repos pour ne point troubler les opérations des paviies internes de notre corps, qui fournissent de nouvelles forces à Forgane de la pensée*

Les différens âges de la vie apportent aussi des changehiens à notre manière de penser ; on voit croître cette faculté avec le corps ; ou la voit se fortifier et s'affaiblir avec lui, et se perdre 6nfin avec les autres propriétés de nos organes.

La constitution ou qualité de la pâte dont chaque homme a été formé produit aussi des différences dans la manière âe penser.

Or, si ce n'était pas le cerveau qui pensât, et que la pensée fut une propriété (ou, comme le veulent certains auteurs, Fessénce, autre substance dont le concept, à ce qu'ils prétendent, exclut toute corporéité), comment ce qui se passerait dans le corps pourrail*il influer sur .la pensée? l'essence du cercle influe-t-elle sur l'essence du carré? Chaque être est ce qu'il est en ' lui^^iême , indépendamment d'un autre être, du moins quant à sa propriété essentielle; le corps n'a pus besoin de Fesprit pour être étendu; de

DiWS tk BKCHEBfCHE DU VRAI, 35q

mètnerfà Fesprit élait une ^bstance dont la propciéié essentielle thi de penser ^ nous penserions comme nous voudrions y et quand nous voudrions; et nous nesom* mes les maîtres » ni de nos pensées , ni de nos «ejnsa-lions : si notre âme avait par elle*méme cette propriété de sentir et de penser, les divers états du corps et les différentes élabora tions qui s'y passent ne pourraient pas influer sur l'eieroiee de cette propriété.essentielle de Tesprit, du moins au point où nous sentons. que ces états y influent I surtout dans le sommeil, dans la ma«ladie , (fans Tivresse , la folie , etc.

Tout cela, dit-on , n'arrive qu^en* vertu de l'union que TEtre suprême a étalJie entre le corps et Famé.

Mais, encore un coup , l'union de deux substances ne saurait apporter de changement en ce qu'elles ont d'essentiel.

Ce mot union n'est ici qu'un terme métaphysique, tiré de l'assemblage ou jon€(ion'des corps; mais rien de semblable ne pourrait se trouver entre deux substances qui n'auraient entre elles aucun rapport.

D'ailleurs, pour soutenir que deux substances sont unies , ne faut-il pas auparavant apercevoir bien distinctement ces deux substances ? Si l'existence particulière de chacune de ces deux substances ne nous est pas connue, comment pouvons-nous assurer avec confiance qu'ellessont unies? Or, je n'aperçois et ne cotinais que mon corps dans lequel je diéœuvre par sentifnent la propriété de penser, d'être susceptible de joie et de tristesse , de plaisir et de douleur.

De plus, ces docteurs soutiennent qu'il y a -si pe«i de rapport entre leur prétendue substance qui pense et la substance étendue ; ils assurent si affirmativement que Kdée de l'une exclut l'idée de l'autre , que je ne conçois pas comment , dans leur hypothèse , ils .peuvent

36o LES PBOGRE» DE LA RAISON

Admettre cette union , et soutenir qu'elle consiste dans un commerce réciproque entre ïâme et le corps; le beau commerce réciproque entre J ame et le corps d'un fou y d'un malade ^ d'un apoplectique ^ d'un homtne ivre , d'un homme qui dort I N'est-ce pas là ce que les jurisconsultes appellent une société léonine, où les avantages ne sont que d'un côté ?

D'ailleurs, ce commerce réciproque ne serait pas l'union; il la supposerait : et quelle union peut -on concevoir entre deux substances qni , à ce qu'on prétend , sont si différentes, que le concept de l'une exclut le concept de l'autre ?

Mais pouvons - nous douter de cette union , disent ces docteurs y puisque nous sentons si indubitablement que ce qui pense en nous agît sur notre substance étendue ?

Je réplique que ce sentiment intérieur ne prouve ni l'existence , ni Tunion de deux substances différentes , dont l'une m'est entièrement inconnue^; ce sentiment sert uniquement à prouver que la pensée est une propriété du corps vivant, dont les organes sont parvenus à un certain point de consistance. Je sens si indubitablement que mon corps organisé est vivant ; je pense que je suis persuadé que la pensée est une propriété que rinlelligence suprême m'a donnée, et que je n'ai que parce que je sifis un corps organisé et vivant.

Quoique nous ne connaissions les propriétésides êtres que par le sentiment que les êtres mêmes nous donnent de ces propriétés, puis-je douter que mon corps, tant qu'il est vivant, n'ait la propriété de penser, que je sens si intimement être un effet de la continuation de mon corps ?

Il ne sert de rien de dire que le cerveau et les es* prits animaux n'étant que des corps ou des substances

DANS LA RECHERCHE DU VRAI. 36 ï

Rendues, ils ne peuvent ni penser , ni faire penser,- Notre propre expérience , fondée sur le sentiment intérieur, détruit cette objection vulgaire.

Il est vrai que , comme nous ne savons rien que par les sens , et que nos sens ne sont pas assez déliés pour apercevoir comment ]a pensée résulte de toutes les opé-rations qui se passent dans notre cerveau , nous ne savons pas comment notre cerveau a la propriété de penser ; ipais tout ce que nous pouvons conclure de ce défaut de lumière , c'est uniquement notre ignorance sur le détail du comment , et non l'impossibilité d'un fait dont nous avons la conscience.

. L'aveugle-né ne connaît pas comment les corps dans lesquels il ne découvre que les qualités tactiles , peu-» vent exciter l'impression de lumière et de couleur, doni il n'a et ne peut avoir aucune idée ; mais s'il niait ces propriétés, parce qu'elles lui sont inconnues, et qu'il ne les aperçut point dans Tidée qu'il a des corps , serait-il bien raisonnable d'assurer que ce qu'il ne connaît point ne saurait être ?

Ces docteurs ont encore phis de tort que cet aveugle, parce que , encore un coup , nous ne saurions douter ^ue nous ne pensions. Notre propre sentiment et nos réflexions nous ont donné l'idée de -la lumière et des couleurs, au lieu qu'une infinité de faits nous font découvrir dans le cerveau la propriété de penser; propriété dont l'exercice dépend des sens et de toutes les opérations qui se passent dans le corps.

Maris la pensée, dît-on, n'est point enfermée dans l'idée àe l'étendue. C'est parce que les yeux ni les autres sens ne peuvent l'y découvrir; comme les sens de l'aveugle -né n'y découvrent pas la lumière ni les couleurs.

L'idée que nous avons de l'étendue n'est qu'une idée métaphysique; étendue n'est 'qu'un terme arbitraire :

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