‹ Œuvres complètes d'Octave Feuillet Scenes et comediesChapitre 18 sur 74 · DA LU, A · texte numérisé non relu

DA LU, A

cela... mais elle a un superbe contralto, et en la serinant, elle marche.

' , , sertorius.

Entends-tu cela, Marthe ?lf Fait marcher les prime donne à présent... Ah çà! comment t’y prends-tu, jeune homme? car cela ne passe pas généralement pour une petite affaire... Quant à moi, lorsque j’essayai dans mon temps de me lancer au théâtre, je ne pus jamais me rompre aux façons de ces créatures-là : elles ont un aplomb 'infernal ! —

Je me souviens que dès que j’en rencontrais une dans un couloir (lu sais que les théâtres sont pleins de couloirs), je me collais contre la muraille comrpe une planche. Ah ! les gaillardes! — Or çà, que voulais-je donc te demander encore?.. Ah ! — que pensent-ils de ton œuvre , ces gens de théâtre? *

ANDRÉ

Rien. Us me le diront à minuit. — Ah! cher maître, si ttous aviez voulu me faire la grâce d’entendre une seule répétition, je serais plus tranquille; car en vêrtc c’est vous que je redoute bien plus que le public.

SEr.TOiuus.

Mon ami, j’ai eu pour me refuser à ton désir plusieurs raisons excellentes. D’abord mon appréciation, portant sur l’ensemble de l’œuvre, sera plus sûre, plus complète, et 1 te sera plus profitable. Ensuite, j’ai pu en toute conscience déclarer à droite et à gauche que je ne connaissais pas une seule note de ton opéra; de sorte que personne n’aura le droit d’assoGier mon nom au tien, et de dire, je suppose : Sertorius par-ci... Scrtorius par-là, ce qui aurait pu te blesser et entamer ta coutonnc.

ANDRÉ

Ma couronne! que Dieu vous entende ! car, si je tombe, je suis mort ! £

It

SERTORIUS. f

Allons, Roswein, point de cela ! point de, faiblesse, mon enlant ! que diable ! on toml^e et on se relève. D’ailleurs, quoi meis les choses au pire : t’arrivera-il jamais rien qui approche de ce que j‘ai éprouvé, moi qui te parle?... Figure-toi donc , André , cette immense salle de l’ancien opéra de Vienne remplie jusqu’au comble, et au premier rang la cour impériale d’Autriche, qui vaut bien, je crois, la petite cour de Naples : j’arrive, mon violoncelle à la main; un silence imposant se fait dans l’assemblée; je m’assieds; je place mon archet... puis je prétends préluder... Oh! Dieu puissant! mes doigts sont de fer... mon bras est inerte! On murmure dans l’assistance .. c’était naturel... ie veux parler, èt je demeure la bouche béante, immobile, glacé, stupide, pareil à la femme de Loth ! Les huées éclatent, et l’on m'emporte évanoui ! — Voilà, mon garçon, ce qu’en peut appeler une chute, et cependant, tu, le vois, je n’$n suis pas mort, bien que le seul souvenir de cet instant me fasse perler la sueur à la racine des cheveux .

Est-ce pour le rassurer, mon père, que vous lui contez cela ?

SERTOHIUS, riant.

Sans doute : c’est pour l’aguerrir!.. Allons! (H te secoue.) courage, grand homme!... Et à quelle heure commeucct-on?

ANDRÉ

A neuf heures. Vous avez encore une heure^t demie. Tenez, pendant que j’y songe, vëiei votre loge : il y a une place pour Gertrude .

SERTORIUS

Ah! lu as pensé à la tâeille Gertrude? Entends-tu, Mar*

Dtejitized by GoogI

tîie? il a pensé à la vieille Gertrude... Tu dis à neuf heures, mon ami?

ANDRÉ

Oui, maître. Je suis venu dans une voiture à trois places dont je vous prie de disposer... car, moi , je dois attendre ici le chevalier Carnioli qui est allé porter un billet dans les environs, — chez la princesse... je ne sais comment, et qui m’a promis de me prendre en revenant.

SERTORIUS

Ah!... à propos, comment supporte-t-il celte circonstance, ton Carnioli ? À .

* ANDRÉ

Oh! convulsivement : il rit aux éclats, et rugit comme un tigre; il danse, il'chante, il interpelle les passants, il invoque le ciel, il menace le public... C’est un drame , une comédie et un ballet tout à la fois... Il à passé ces trois nuits dans ma chambre à copier les parties et à me faire du café, m’appelant tantôt son âme et sa vie, tantôt misérable faquin, suivant le style mélangé que vous lui connaissez... Ah! le terrible protecteur!... mais il a beau faire, je ne puis oublier que, sans lui, je garderais encore , à l’heure qu’il est, des chèvres dans mes montagnes.

SERTORIUS

Cela est vrai. Tu lui dois beaucoup. 11 a tiré le bloc de la carrière. Il s’entend d’ailleurs à la musique, on ne peut le nier, et de plus il use noblement de sa fortune. Pourquoi faut-il qu’aux vertus de Mécène il (misse les mœurs d'un lansquenet?... Ai-je rêvé qu'il était nommé ambassadeur à Madrid?

ANDRÉ

Non, vous ne l’avez pas rêvé. 11 doit même partir celte nuit, dès que mon sort sera décidé.

SERTORIÜS, préoccupé.

Al) ! il va en Espagne... Diantre ! mais je ne sais pas trop comment la rigide Espagne... Au reste, ça la regarde.

MARTHE

Mon père, est-ce que vous n’allez pas vous habiller un peu?

SFJ^ORllS.

Un peu ? Tu pourrais dire beaucoup, Marthe, car, de par le ciel, je compte déployer à cettfc occasion tout le luxe de l'Orient... Mon jabot de malines est-il en état, nia fille?... oui?... ch hkp! va t’apprêter, va le faire belle, ma chère petite. Poufwoi, il ne nffe faudra que deux minutes, et je désire parler à Roswein en particulier. (Marthe

sort.) t ;-■*

SERTORRJS, ROSWEIN.

SKRTORILS, avec gravité.

Mon enfant, lorsqu'un élève sort de mes mains, je crois de mon devoir de lui donner quelques conseils que j’adapte, autant qu’il est en moi, à son caractère, à ses talents et à son avenir présumé. Toutefois, et bien que cette leçon suprême soit à mes veux le couronnement essentiel de ma tâche, je ne l'impose à personne. Je te demande donc, André, s’il le convient de m’écouter, et si tu veux bien encore, pour tin instant, me reconnaître visà-vis de loi l’autorité d’un maître, d’un vieillard et d’un ami. ;

ANDRÉ

L’autorité d’un père, d’un père chéri et respecté, maître Scrtorius, et non pour un instant, mais pour tonie ma vie.

SERTORIUS

Je te remercie, jeune homme; mais, sans t’offenser c’es) plus que je ne demande, et ma rude expérience me

force d’ajouter : c’est plus que je n’attends. Au surplus, il n’importe. Hem! assieds-toi, je te prie. Hem! hem! (U lui

donne en siège, et sc pose en face de lui dans son fauteuil.) — André

Roswein, parmi les differentes ramifications de l’art sublime qui a fait depuis sept années l’objet de nos éludes, tu as choisi, pour y tailler ton chef-d'œuvre, la branche dramatique, -r- Je ne te le reproche pas : il faut qu’un jeune homme sacrifie à la mode dans une certaine mesure; mais si tu parviens, comme les rares talents me donnent tout lieu de l’espérer, à te faire accepter du public sous cette forme populaire, il m’est doux de penser que tu profiteras de ta renommée pour remettre en honneur les fortes et virilès compositions de nos pères. — J’entends par là d'abord la musique sacrée, qui semble renvoyer à Dieu le plus beau de scs dons; j’entends ['oratorio, cette épopée de l’harmonie; j’entends même la sonate et le concerto da caméra, autrement dit fa musique de chambre, œuvres sévères, nobles récréations du génie, auxquelles la futilité moderne a substitué la fantaisie, l'air varié et la romance, — ces productions de l’impuissance et ces délices des niais. — Défends-toi, comme du péché, des flonflons de la rue et de la musiquette de salon. — Ne flatte le goût de la multitude que pour le redresser peu à peu. Tâche d’amener la foule dans le sanctuaire; mais surtout n’en sors jamais. — Respecte l’école et les anciens. — Écris hardiment sur ton drapeau ces deux grands mots ou plutôt ces deux grands principes qui font la risée et la terreur de l’ignorance : — Le contre-point et la fugue! C’est comme si tu y écrivais en toutes lettres : — Paleslrina, Pergolèsc , Dacli , Haydn , ces noms de cent coudées, (il s'anime) Le centre-point et la fugue pour toujours! Etécoute, André: tout homme éful se prétend musicien et qui dédaigne ces deux bases éternelles de l’art, dis-Iui de ma part, de

la part de Sertorius, qu’il n’est qu’un ménétrier de carie» four... qu’il n’est qu’un bâtard ! et pis qu’un bàlard, — car il ne connaît ni son père ni sa mère! c’est un poêle qui fait fi de sa langue maternelle! c’est un prêtre qui renie la sainte Dilile et les saints Évangiles!... (il s'arrête, et reprend d’une voix calme et basse.) Je terminerai ici, mon ami, la partie en quelque sorte professionnelle de celte instruction. Ce n’est, comme tu le vois, et ce ne pouvait être qu’un bref résumé de l’esprit général qui a dominé mon enseignement. — As-tu quelque objection à m’adresser, mon enfant?

ANDRÉ

Aucune, maître. Je vous promets de demeurer fidèle, suivant ma force, à la dignité de mon art et aux pures traditions que vous m’avez transmises.

SERTORIUS

C’est bien. — Maintenant, mon cher André, le maître a parlé : c’est le tour de l’ami et du vieillard. (H se recueille un instant et reprend : ) André Roswein, le ciel t’a doué avec une munificence que j’ai souvent admirée : il t’afait musicien et poète, il t'a donné la lyre et la harpe ; il a exhaussé ton jeune front pour y placer deux couronnes... Songe, mon fils, que l’ingratitude se mesure au bienfait. Tu n’as qu'une façon de t’acquitter envers Dieu : il t’a prêté le génie, — rends-lui la vertu; — il t’afait grand : sois honnête! — Et si ce n’est pas assez que ta conscience te le commande, j’ajoute, André, que ton avenir et tg gloire sont à ce prix. Oui, si tu ne veux pas, comme tant d’autres, disparaître de la sphère des arts après une nuit d’éclat, si tu ne veux pas que le souffle te manque au milieu de ta carrière, si tu le soucies de porter jusqu’au sommet ton noble fardeau , — règle ton cœur et ta vie; ceins tes rems en brave, et préserve avec soin ta virile jeunesse. Un corps énerve ne rc-

cèle plus qu’un génie fourbu.— Ne pense pas, jeune homme, trouver une inspiration sincère et durable dans les émotions du désordre, dans la fougue des sens et dans l’excitation maladive des passions : le délire n’est point la force. — La contemplation austère et sereine des merveilles de Dieu et des misères de l’homme, — le reflet de l’œuvre divine dans une intelligence élevée, voilà l’éternel et l’unique foyer où s’allume l'inspiration d’un poète digne de ce rtom. — Souviens ( toi que les anciens, nos maîtres, appelaient du même nom la vertu et la force, l’ordre et la heauté! Souvjpns toi que, dans leurs profondes allégories, ils faisaient les vestales gardiennes du feu sacré, — les Muses chastes, — et Vénus idiote ! — C’est assez te dire que je n’ignore pas quels dangers l’attendent, quelles tentations assiègent la vie fiévreuse de l’artiste, quels philtres se glissent dans sa veine sans cesse enflammée... Mais, André, lorsque Dieu t’a ouvert dans l'âme ces deux larges sources de jouissances plus qu’humaines : le sentiment du beau et la puissance créatrice. — si tu n’as pas la force de repousser la coupe des ivresses vulgaires, tu es un lâche, et tu es perdu. — Que la mort ou la folie t'enlèvent, comme tant d’autres, à la conscience amère de ta précoce décrépitude, — ou que tu ailles grossir la foule envieuse et ridicule des soupirants de coulisse, des vagabonds d’atelier et des grands hommes de tabagie, — peu importe, — tu es perdu ! — Je te le répète, André : règle ton cœur et règle ta vie; tout est là. Dans tes nuits de défaillance, évoque à ton aide les ombres des vaillants et des forts, fcvoquc ces illustres bénédictins de notre art, les seuls peut-être qui aient heurté du front les voûtes de l’idéal, Palestrina, notre Moïse, — Beethoven, notre Homère, — Mozart, notre Molière et notre Shakspearc à la fois... Ceuji-là n’étaient pas seulement de grands hommes... ils étaient des saints!...

(Avec émotion.) — El si j’ose me nommer après ces colosses, songe aussi quelquefois, mon ami, à ton vieux maître : du sein de la gloire qui t’attend sans doute, retourne quelquefois ton regard vers mon obscurité. (S* voix se trouble.) Nous allons nous quitter, mon ami; nous allons rompre la chaîne de nos études communes et de nos enthousiasmes pat tagés;... c’est un déchirement pour mon cœur, je ne te le cache pas... Jamais je n’ai semé sur un sol plus heureux... jamais moisson plus féconde ne paya les soins de l'humide laboureur... Je te remercie, André, des joies que lu m’as données, et je prie Dieu qu’il t’en récompense !... Et maintenant (il se lève, tres-emu.), maintenant, adieu, mon enfant, adieu, mon disciple bicn-aimé... Embrassc-moi !

A NI) né, sc jetant dans scs bras.

Mon père! (il pleure.)

SERTORIUS

Oui, tu es bon, je le sais... mais tu es faible aussi, prends

garde à cela, (Ta porte s'ouvre. Marthe réparait eu toilette de fête, une lumière à la main.)

MARTHE

Encore ici, mon père... et huit heures passées, y pensez-vous?

SEHTORIUS.

Ne me gronde pas, ma chérie. Quelques minutes vont me sufGrc. tyais que je te voie donc, mon enfant... (il pi end le flambeau des mains de Marthe et la contemple.) Oit ! oh ! diantre! Eh! signor maestro, — l'homme au chef-d’œiive, regardez donc un peu par ici, s’il vous plaît.

MARTHE, soufflant II lumière et riant.

Votre barbe n’est pas faite, mon père.

SERTORIUS

Est-ce une raison pour humilier ce jeune homme, Mar-

the? Tu lui donnes à croire que tu aeJalgncs son jugement... Qu'cst-ce que vous avez donc eu ensemble?... Je remarque souvent qu’elle te traite de Turc à Maure, mon garçon... Au reste, ce sont vos affaires... (Sc louchant le menton.) Dis-moi, fillette, il me semble, à moi, que cette barbe pourrait fort bien aller.

Marthe.

Oh ! mon père !

SERTORUiS

Au fait, la cour y sera; je ne veux point passer pour un démagogue : je vais me raser. (U sort.)

ROSWE1N, MARTHE.

La chambre est à demi éclairée par les dernières lueurs du crépuscule. Marthe va s'asseoir sur le bord de la fenêtre ; elle regarde au dehors, le coude appuyé sur la balustrade et la tète dans sa main. — Ut serein marche à travers la chambre en mettant ses gants.

ROSWE1N, à demi-voix, rtc c ennui.

Allons!

MARTHE

Qu’y a-t-il?

ROSWEIN.

Rien... un bouton de mon gant.

Est-il pdl'ti? Attendez. (Elle se lève et va prendre une aiguille dans sa corbeille.) Appl'OchCZ-VOUS dll jour.

ROSWF.Iff.

Non, je vous en prie.

MARTHE

Venez donc. Un gant sans bouton est horriLta. Il vous faut une tenue sans reproche ce soir. ( Elle lui prend la main.) Ah ! si vous tremblez, je piqutf. — Vous avez mal aux nerfs, eht

ROSWEIN.

Je suis un peu agité, oui... Quelle ravissante coiffure vous avez!... Ces larges tresses blondes qui encadrent -vos joues et couronnent votre front vous donnent l'air d’une jeune reine de vos légendes du Nord.

Marthe.

Mille fois trop poli. — Allez, c’est fait.

ROSWEIN.

Je VOUS remercie. — (Après une pause, il ajoute d’une vois cmoe :) ' Vous et votre père, vous êtes ce qu’il y a de meilleur au monde !

MARTHE, sèchement.

Vous me rappelez le seigneur Carnioli, à qui je venais de rendre le même service, et qui me dit que j’étais une

divinité. (Roswein hausse légèrement les épaules, et fait quelques pas • Marthe retient s'asseoir sur la fenêtre.!

ROSWEIN, se rapprochant d'elle et s'appuyant sur l'espagnolette.

N’était-ce pas l 'Angélus qui sonnait aux CamÉdules pendant que je montais à votre ermitage î

ARTHB.

Oui.

ROSWEIN.

Toutes ces cloches de village se rcsscmcicnt... Ces sons me parlaient au cœur... Ils me parlaient de mon enfance et de ma pairie... En quinze ans à peine, quel changement dans ma vie et dans ma pensée !

MARTHE, avec indifférence.

11 y a quinze ans, à cette heure où nous sommes, qu’cst-cc que vous faisiez?

U ROSWEIN.

Je rassemblais mes chèvres sur la lisière des bois, et je

reprenais à leur suite le chemin de la vallée... Les premiers tintements de Y Angélus à la petite église de San Jacob nous donnaient chaque soir le signal de la retraite... Je me souvieu* que je m'arrêtais sur chaque pointe de rocher pour voir s’allumer derrière moi les feux des bûcherons sous les noires arcades des sapins ; — à mes pieds, dans la brume, les fanaux des pêcheurs, — les étoiles sur ma tète. La nuit tombante emplissait l’air de parfums et de rosée. De temps à autre, la voix sauvage' de la mer lllyrienne s’élevant comme par bouffées répondait aux graves murmures descendus des forêts... Quelles scènes grandes et tranquilles ! de quelle allégresse elles me pénétraient !... Je ne pouvais m’en détacher... Je demeurais souvent une partie de la nuit accoudé sur ma fenêtre, perdu dans je. ne sais quelle extase attendrie, versant des larmes avec d^ prières... Puis je passais sans en avoir conscience, de cette douce veille au doux sommeil, comme un enfant passe d’un songe à un songe... J’étais heureux !

Marthe.

Sérieusement, Roswein, et poésie à part, voudriez-vous de ce bonheur-là aujourd’hui ?

ROSWEIN.

Oui, Marthe... oui, si je devais retrouver avec ma misère et mon obscurité la paix... la paix divine de mes premières années!

UARTIIE.

La paix est dans le-cœur.

ROSWEIN.

Elle n’est pas dans le mien. Ni dans mon cœur, ni dans mon esprit. Jamais !

MARTHE, froidement.

Que voulez-vous que je vous dise mon ami? Tant

pis. (GII<* te détourne.)

ROSWEIN. #

J’ai MHi être prôtre, — saviez-vous cela?... Le viens curé de San Jacob m'avajt pris en aflcction. U me donnait des souliers et m’apprenait le latin. Il voulait me mettre en état de lui succéder un jour... Il vit encore... Je suis tenté quelquefois d’aller le retrouver... Ce pauvre presbytère, avec sa cour pleine de mousse, son tilleul et sa fontaine, m’apparaît comme un asile enchanté... Pourquoi pas? Je ferais un assez bon prôtre de campagne... Rien ne

me manquerait — que la foi !

MARTHE, rivement.

* S’il vous plaît de déraisonner en ma présence, signor Roswein, que ce soit sur d’autres sujets, je vous prie.

ROSWEIN.

Ah! de la colère, je crois! de la colère, vous! il y a donc du sang dans les veines du marbre !... la mer de glace a donc ses tempêtes !

MARTHE, se levant.

Vous désirez être seul apparemment ?

• ROSWEIN.

Je vous ai oflenséc... je vous ai offensée... pardon! C’est la première fois de ma vie, ce sera la dernière... Marthe, je sens bien qu’il faut que ja vous quitte... Ce rôle doit vous coûter... ce masque de froideur et de dureté que vous portez pour moi seul, je suis sûr qu’il vous pèse... Je vous en délivre... Vous ne me verrez plus. Jamais je ne repasserai le seuil de celte chère maison, je vous le promets... J’aurais dû vous comprendre plus tôt... Je vous compre-

toi

nais,... mais le courage me manquait... Maintenant ma résolution est prise, complez-y... Seulement, ne nous quittons pas sur un mot de colère, je vous en supplie... votre main,... votre main en signe de bon souvenir, de souvenir

fraternel. (Marthe, qui s'est rassise lentement, lui tend la main ; Roswcin la porte à ses lèvres, en disint à vois basse :) Adieu ! adieu ! — (Marthe détourne la tête, tandis que le jeune homme rentre dans la partiq la moins éclairée de la chambre)

MARTHE, après un moment.

Et mon père, André?

ROSWEIX.

Pauvre vieillard!... au moins, qu'il ne me croie pas ingrat, Marthe, je vous en prie. Dites-lui tout plutôt. Diteslui la vérité.

MARTHE

La vérité... 11 faut dope que je la devine, André?

ROSWEIX.

Dites-lui que je vous aimais et que vous ne m’aimiez pas, et tout sera dit.

MARTHE, d’une vois basse.

Je ne vous aimais pas... non... je ne pouvais vous aimer. D’autres sentiments me séparaient de vous à jamais.

ROSWEIN.

D’autres sentiments!... Allons!... c’est le dernier coup .. J’espérais que vous n’aimeriez qu’au ciel.

MARTHE

Je ne pouvais vous aimer, André, et c’est un bonheur, laissez-moi vous le dire, un bonheur pour nous deux, — pour vous surtout. L’existence qui vous est réservée ne veut point d’entraves... elle ne veut point de racines prématurées... Votre avenir se fût trouvé à la gêne dans l’humble rêve de votre jeunesse. Je me serais reproché toujours d’a-

voir enchaîné dans l’ombre d'nn ménage votre belle vie d’artiste !

ROSWKtN.

La vie d’artiste m’est odieuse !... Depuis que je la connais, mon amour pour vous a grandi de toute la haine qu’elle m’inspire ! Désormais je n’ai plus contre elle ni soutien ni refuge... Elle fera de moi ce qu’elle voudra... soit ! mais de grâce au moins ne me la vantez pas.

MARTHE

Qu’a donc cette vie de si terrible? Je ne puis vous comprendre.

noswEis.

Ah ! votre père me comprendrait... Cette belle vie d'artiste, il sait assez, lui, qu’elle ne réside pas sur ces hauteurs idéales où vous la voyez tout entière, comme je l'y voyais moi -même autrefois, — dans des nuages d’or il sous des pluies de fleure! 11 sait dans quels tristes abîmes elle se traîne, entre ces fugitives apothéoses ! Ce n’est pas sans raisôn, Marthe, croyez-moi, qu’il écrase de son mépris tout ce qui hante ces régions malsaines de l’atelier et de la taverne, de la coulisse et du boudoir, — cette tourbe vaniteuse d’âmes flétries, d’imaginations surmenées et de cœurs malades, que dévorent, au bruit des rires éclatants et des pleurs étouffés, la passion sans règle et la pena ! e sans frein !... Un Érèbe plein de flammes et de ténèbres! un monde hors du vrai, un monde hors la loi, qui révolte — et qui entraîne! Votre père le sait! il sait quelles ivresses courent dans l’atmosphère d’orgie qu’on y respire... quels monstres enfanté ce brûlant chaos, et combien le meilleur d’entre nous a peine à s’en défendre !

MART u v.

Vous, du moins, vous vous en défendrez, André. Je vous connais.

R0SWE1N.

Vous me connaissez, Marthe... oui... depuis tant d’années que ma vie a été comme la soeur de la vôtre, vous devez me connaître... et vous pensez qpe j’étais ué pour le bien, n'est-il pas vrai ?

MARTHE

Vous ou personne.

ROSWEIN. avec force.

Oui... vous me rendez justice... Dieu sait que j’aimais ' le bien comme j’aime la face radieuse de ce firmament !... Aussi de quels amers dégoûts ce monde m’abreuve!... Et cependant il me trculle... il m’imprègne malgré moi de ses poisons... 11 mêle aux nobles tourments de l’art cl du travail je ne sais quelles fièvres importunes... quelles insomnies perverses! il m’attache alu flanc je ne sais quels lambeaux de la tunique du centaure!... Ah ! ceux de nous qui ont près d’eux une mere.^une sœur, une famille, — quelqu’un qui leur rappelle Dieu... ceux-là sont heureux ! ils ont le remède à côté du mal... ils peuvent chaque jour retremper leur âme, leur talent, leur honneur, à la source du devoir et de l’éternelle vérité ! — Tour moi, je suis seul... celte vie fâctice m'enveloppe et me possède sans relâche. Je ne m’en reposais qu’en vous, chère Marthe, dans le présent coinmè dans l'avenir... Que de fois votre doux fantôme est venu bénir mes heures éprouvées... m’apportant le courage — ou du moins le remords!... Cette paix que je cherche, je ne la trouvais que dans vos yeux... cette force qui me manque , elle passait dans mon cœur dès que je touchais votre main... même en songe... Dieu! vivre là, entre votre père et vous, dans la sérénité sainte et recueillie de votre foyer de famille, sous le charme de votre présence... sous l’inspiration de votre beauté... sous

lOt

la garde de votre vertu!... vivre là, mourir là! Ali ! pourquoi la pensée m’en est-elle jamais venue ?

MARTHE

Cette pensée.. «oyez juste, André... ai-je rien épargné pour l’éloigner de votre esprit?

ROSWEIN.

Rien... Près de vous, je ne pouvais m’abuser., votre accueil, votre langage, votre silence même — depuis un an, — tout me disait que vous ne m’aimiez pas... mais à peine vous avais je quittée, j'oubliais tout... je me rattachais aux plus légères ombres d’espiîtancc... je me rappelais un regard moins sévère, une parole plus tendre, échappée à votre pitié, et je vivais là-dessus... — Depuis quelques mois surtout, vous voyant moins souvent, je me faisais de plus faciles illusions... je cherchais à me persuader que votre devoir filial pouvait comprimer vos secrets sentiments, que l’horreur de votre père pour ce nom d’artiste était le seul obstacle qui nous séparât...

MARTHE . baissant les joui.

Eût-jl été le seul, il eût suffi.

ROSWEIN.

Ah! je l’aurais vaincu.

MARTHE

Jamais, André. ,

„ ROSWEIN,

Celte nuit même peut-être... C’était un projet ardemment caressé dans ma tête depuis longtemps... une chimère dont je me repaissais encore il n’y a pas une heure, en-venant ici... et que votre premier regard a fait évanouir... Aussi, maintenant, que mon opéra tombe ou qu’il aille aux nues, je vous jure que je m’en soucie peu.

MARTHE, lentement.

Comment?... Pourquoi?... Pensiez-vous que votre succès • dût changer les idées de mon père?

ROSWEtN.

Je l’espérais à peine ; . . . cependant, malgré lui, il m’en eût estimé plus haut... Vous savez comme moi, Marthe, à quel point ces succès du théâtre, qui ont été l’ambition de sa jeunesse, l’émeuvent et l’exaltent!... Je me serais armé contre lui de son unique faiblesse... Si j’avais réussi, je me faisais une fête de venir le surprendre dans sa retraite,... au moment même où il m'aurait cru sans doute plus oublieux que jamais... je serais accouru;... oui, je lui aurais offert à genoux ma jeune gloire, toute palpitante... Il eût oublié l’artiste,... il m’eût ouvert scs bras,... il m'en eût appelé son fils!... il m’eût tout accordé...

MARTHE, d’une voi» étouffée.

Essayez.

R0SWF.IN.

Marthe! que me dites-vous?

MARTIIR.

Silence ! Voici mon père.

Ponté du ciel !

UUSWEIN.

Marthe, roswein, sertorius, entrant. Il est fort paré, il

tient un (lanilirati de chaque main et s'avance comme une châsse. SERTORIUS.

Orçà, que chacun ici me considère à loisir... Eh bieu ! où sont-ils donc, ces enfants? — Roswcin ! — (l'apercevant.) Ah ! ah ! tu as l’air tout effaré, mon garçon? Tu ne m’avais jamais vu si beau, ch ! — J’ofl're à tes regards en ce moment, mon ami, le costume d’ensemble que je portais à

cette fameuse soirée où je restai court devant mon auguste auditoire... Bouclesd’or, jabot de matines, habit labacd’Espagne et gilet à ramages, — avec des oiseaux sur les poches... Ah çà! comment me trouves-tu, Marthe, en définitive? car vous ne dites rien, tous deux... Est-ce que je suis ridicule, voyons?

Marthe.

Vous êtes très-bien, mon père.

ROSWE1X , gaiement.

Vous êtes charmant et majestueux... 11 faut que je vous embrasse!

SBRTORIUS.

Qü’est-cc qu’il a donc?... Est-ce que tu veux dévorer mon jabot ? Laisse-moi tranquille. — Admire-moi de loin, si tu veux, et même je t’y engage : tu peux ici le donner une idée exacte de ce qu'était la tenue d’un artiste dans mon temps, jeune homme : — la sévérité mariée discrètement à l’élégance.

ROSWEIN.

11 vous manque de la poudre.

«. SERT0R1US

Uk

tj ne me manque rien, gamin! — Partons, ma fille, allons Viffler ce jeune insolfnt.

MARTHE

Partons! Une poignée de main, Roswein,ct bon courage'?^;: (A dcmi-Toix.) A bientôt!

SEHTOR1US, lui serraot les deux maius.

Allons! du calme, du calme. — Fume, si tu veux, en attendant Carnioli : je te permets, vu la gravité de la circonstance, d’empoisonner mon domicile. { Arrivé près de u porte, % se retourne.) Ah çà ! si tu as composé de la musique de guinguette, du fredon d’opéra comique, il vaudrait

mieux me le déclarer tout de suite que d’exposer ton vieux maître de sa personne au plus sanglant des affronts, mon garçon?

MAUTHE. ' ,

Il n’v a pas de fredon ; vous verrez, mon père. Venez.

(Us sortent.) q '

ROSWEIN, seul. -

Est-ce vrai? est-ce possible?... Elle m'aimait,... elle m’aime? je suis donc sauvé ! Plus de fièvre, plus de vertiges, plus de combats, plus d’enfer! Dieu me reprend! Mon Dieu ! je vous remercie, je vous bénis du fond de l’âme !

(il s'approche de la fenêtre, au bruit de la voiture qui emporte Sertorius et Uarthe : il la suit de l’œil à travers les ténèbres croissantes.) Elle m’aime!

Splendeur du ciel, il me semble que je vous vois pour la première fois ! Pure clarté des étoiles, chants des vagues, brises italiennes, je vous retrouve, vous m’inondez le cœur! (Il fait quelques pas dans la chambre.) Son épOUX ! Ô chaste vision de mes nuils troublées, tun’cs plus un songe !(ii regarde autour de lui.) J’aime cette chambre, cès objets familiers,... ces meubles que sa main louche à chaque moment... cet air même qu’agile le froissement de sa robe... J’enfermerai ma vie dans ce sanctuaire !... Quelle joie que le^f ravail près d’elle!... Quand je venais sous cette fenêtre, le soir^avec Camioli, je la voyais là, J§ntôt penchée sur son aiguille de fée, gracieuse et immobiTCcomme la statue de la vertu domestique, tantôt relevant sa tête, 1 pour mieux écouter son père, sa tête pensive et grave comme celle d’une musc... Il me semblait que j’avais sous les yeux quelque "tableau d’un monde supérieur,... d’une vie meilleure que celle des hommes... Et je prendrai ma place entre ces deux créatures de D&Ü !... — Elle m’aime!... quel repos profohd s’est fait en moi tout à coup. J’avais le cerveau plein de désordre et

d’orages... Le souffle d’un ange a passé sur mon front !... J’éprouve une paix immense,... bienheureuse. (Après un moment ) Tout m’est égal maintenant... (En allumant un cigare ) Si je tombe ce soir à Saint-Charles, ce sera une contrariété sans Joute, très-vive mêjne; mais je retrouverai cclteoccasion perdue... J’ai cchftépcras qui me chantent dans la tête!... ce sera un déiklfrien de plus... (H s'assied dans le grand fauteuil de Sertorius.) Ouf ! je SUIS brisé ! Je voudrais qu’on me laissât là tranquille toute la soirée... (il regarde le ciel, rêve et murmjpre des phrases entrecoupées. ) Non , jamais je ne la tromperai, jamaiije ne ferai couler une larme de scs yeux,... jamais... Acres séducüons, spectres ardents, magiciennes fardées,... je vous défie,... l'ombre de scs ailes vous chassera. — Que je suis las !

UNE VOIX , au dehors.

Koswcin ! Andrea mio ! (En récitatif.) è venutu , il lcrriliil J is tante !

UOSWEIN.

Qui m’appelle?

la von.

Descendsrdonc , animal ?

* ROSWElîf .

C’est Carnioli. — Chevalier, je ue conduis pas l’orchestre, vous savez?... Je suis inutile là-bas... Laissez-moi ici, je vous en prie.

CARNIOLI , du dehors.

Poltron! descendras-tu? (Eu récitatif.) S'il figlio m’abandonna to son perdulo '

* ROSWEIN.

Mon bon chevalier !... Ouf! Diable d’hoouric !... Alloué!...

Sur la route de l.’ouzzoles à Naples.

ROSWEIN , LE CHEVALIER CARNIOLI. i Ils sont dans une voilure légère que Carnioli conduit lui-miu-.e à toute bride.)

CARMOU.

Bref, pour appeler la chose par son nom mortel, tu \cux te marier?

ROSWEIN.

Je veux me marier.

carnioli.

Bien. Tu prétends épouser la blott ie fille de ce vieux fou de génie, de meinherr Sertorius?

Précisément, excellence.

CARNIOLI.

Très-bien. — Et tu t’imagines que je le souffrirai?

ROSWEIN.

Mais que vous importe?

CARNIOLI.

Ce qu’il m’importe, misérable? J’aimerais mieux te verser la tète la première sur ce tas de pa es! (a un passant.) Gare donc, imbécile !... Hop là!

ROSWEIN.

Est-cc que vous aimez cette jeune fille, par hasard? carnioli.

Je me soucie bien de ta jeune fille, nigaud! Je me soucie de ton talent, qui est mon œuvre, qui est mon bonheur et ma gloire, et que tu n’étoufferas pas, moi vivant, sous le couvercle d’un pot-au-feu de ménage ! Te marier, triple

Il fi SCÈNES ET COMÉDIES,

idiot! Ignores-tu donc que le mariage est une de ces lois féroces de la nature qui absorbent l'individu pour conserver l’espèce?

nos w El N.

Votre excellence me donno-t-clle cette plaisanterie pour un argument?

CAUXI0LI.

Ne m’appelle pas excellence et obéis-moi, drôle ! Je le dis que li >n génie est mon bien, et que je te défends de le placer sous cet ignoble éteignoir du mariage.

nOSWKIN.

Pouvez-vous me faire la grâce de me dire pourquoi le mariage est un éteignoir, chevalier?

CARNIOÜ.

Pourquoi ?... Parce que l'opium fait dormir,... parce que l’eau éteint le feu,... parce que cela est fatal, entends-tu? Parce qu’il y a dans cet étal de torpeur végétative et d’engourdissement béat qu'on appelle le bonheur d clre époux et le bonheur d’être père... il y a, dis-je, une vertu pétrifiante qui vous enduit peu à peu les lobes intellectuels et qui vous cristallise le cerveau comme l’intérieur d’une ruche à miel... Un artiste marié est un artiste fini. Il est époux, il est père, il est citoyen, tout ce que tu voudras; mais le poète est mort!... Tiens, regarde Rossini, ce grand Rossini! il s’est marié; qu’esl-cc qu’il fait maintenant ! — U pêche à la ligne... C’est pourquoi je te dis ceci : puisque tu aimes cette fille, fais-cn ta maîtresse, situ veux;... mais U femme,... je te le défends !

ROSWEIN.

C’est Votre morale? Ce n’est pas la mienne.

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