DA LU. A
CAiyuou
Qu’est- ce que tu me chantes avec ta morale? Depuis quand la morale est-elle une muse ?... Que je déteste, ô ciel! celte mode nauséabonde qu’ils Ont maintenant de mettre l'honnêtetc, le mariage, le bon Dieu et le Code civil en vers, en prose et en musique ! Qu’ils m’agacent, Seigneur, avec leurs cantiques dialogues et leur lyrisme matrimonial ! Est-ce qu’on ne fera pas taire une bonne fuis tous ces petits rapsodes de sacristie ?... Ah çà ! voyons, qu’csl-ce quetuasde commun avec la morale, toi? Es-tu marguillier? es-tu quaker ? es-tu de la société biblique? Bah !... Es-tu chrétien seulement? Non, tu ne l’es pas. Tu doutes de Dieu, de la madone et des saints, infâme mécréant ! Tu es un artiste, tu es un poète, tu es un païen... Ta morale, c’est l’art ; ton dieu, c’est l’art, et l’art, c’est le diable ! Ton élément, c’est le feu... Tant pis si cela te gêne, mais tu péris si tu en sors !
* ROSWEIV
J’en sortirai. Je vous l’aï dit, chevalier, que j’aie Taine trop faible ou trop délicate,... peu importe !... mais je ne suis pas fait pour la vie d’artiste. Vous seriez le premier à me donner la main pour me retirer de ce tourbillon, si vous saviez ce que j’y sotifFre.
Mais, sang du Christ! tu te plains de ce que la fiancée est trop belle, mon garçon ! C’est l’excès même de ta sensibilité qui te monte au-dessus du vulgaire. Tuas la fièvre, dis-tu ? tant mieux ! tu as les nerfs à fleur de peau,... tu es écorché vif, tant mieux! tu pleures la nuit ta foi perdue et tes amours trahis, tant mieux encore!... Les ténèbres dans (a tête et l’incendie dans le cœur, la tentation cflVé-
née, l’entrainement et le remords, des transports et des désespoirs inconnus de la foule,... voilà votre lot! voilà votre talent! voilà votre pain de vie !... Chacune de tes larmes est un poëine, est-ce que tu ne sens pas cela?... chacun de tes cris est un opéra en germe. Quand tu souffres, dis toi: Bravo J c’est de la gloiie qui me pousse... Tiens, si l’art est en décadence aujourd’hui, sais-tu pourquoi? C’est parce que vous n'ôlcs plus assez malheureux , faquins sublimes que vous êtes!... parce que vous ne mourez plus de faim dans un grenier comme autrefois, dans le beau temps des arts, parce qu’on vous paie trop cher et qu’on vous nourrit trop bien...
ROSWEl.V.
Il faut nous crever les yeux et nous mettre eu cage, ce sera plus simple.
carxioli.
La ! la! voyons, mon André; voyous, mon cher cœur,... j’ai été un peu vif, j’en conviens,... car cette épouvantable idée de mariage m’a mis hors de moi ; mais lu sais que je t’aime comme mou enfant, comme la prunelle même de mes yeux...
ROSWEIX.
Si vous m’aimez, chevalier, pour Dieu , laissez-moi être heureux à ma façon !
CARMOLI, exaspéré de plus belle
A la façon!... à la façon d’un bonnet de nuit ! à la façon d’une courge ! à la façon de cet âne de bourgeois qui passe... en redingote bleu clair! (i.c bourgeois, qui est accompagne de sa famille, se retourne surpris. Carnioli l'interpelle directement ) Oui monsieur, vous ôtes un âne, vous, volic femme et vos quatre enfants ! .. Il rit, cette Lûtc-là 1 Tiens, rcgurdc-le; voilà comme tu seras!
DALIU.
It3
ROSWEIN, riant.
C’est co que je demande.
CARXIOLI.
Plat coquin que tu es !... Je m'emporte, c'est vrai ;... j’ai tort... Ne l’offense pas de mes injures ;... elles parlent d’un cœur qui t’adore, tu le sais... Raisonnons de sang-froid, mon fils, je ne demande pas mieux... Tu veux être heureux, dis-lu ? Si tu devais l'être dans cette vie que tu rêves, je t’aime assez, — .oui, je t'aime assez, le diable m’enlève! pour sacrifier mon bonheur au tien;... mais quelle créature au monde peut être heureuse hors de sa voie, hors de sa destinée?... Regarde là-bas ce noble vaisseau,... tu peux l’apercevoir encore,... à la pointe d’ischia;... il s’en va, les ailes déployées, gagner le libre Océan poui^y courir sa carrière magnifique, tantôt sous le soleil, tantôt sous la foudre, un jour déchiré par l’écueil, le lendemain abordant des rives fortunées... Eh bien! suppose qu’une force quelconque le précipite tout à coup dans un étang à canards, dans un vil marécage communal, et l’y condamne à croupir éternellement comme une épave fossile;... suppose cela et suppose-lui une âme, à ce vaisseau... Sera-t-il heureux? Le crois-tu?
noswEtx .
Qu'est-ce que cela me fait? Moi, je le serai.
CARXIOLI.
Tu ne le sera3 pas, traître, je l’en défie! Tu auras tout juste le bonheur de ces mauvais moines qn’une fausse vocation a jetés dans le cloîlre et qui meurent de consomption en mordant les barreaux de leur cellule!
Bah ! des phrases !
CARîflOU.
Des phrases, maraud irppertinent!... Mais c’est dit. je ne veux point me fâcher contre toi dans cette glorieuse soirée, quand même tu m’insulterais avec une grossièreté inouïe... Non, mon ami, ce ne sont point des phrases... Ta prétendue vocation pour le calme de la vie de famille n’est qu'une bluctle de circonstance... Tu es en ce moment épuisé de travail, d’émotions et d’inquiétudes; tu éprouves un de ces dégoûts passagers qui vous font rêver la campagne le lendemain d’une orgie ou la veille d’une bataille. ..Pasautre chose, crois-moi... Ne te prépare pas d’amers regrets;... ne le plonge pas à la fleur de ton âge dans ces froids limbes de l’hymen... Comment, diable! y as-tu réfléchi?... Tu prétends ployer dans une boîte à marmotte l’imagination d’un poète ,... cloîtrer dans la prison d'un nain les passions d’un géant,... et tu le flattes de goûter le bonheur d’un bourgeois, parce que lu en habiteras la carapace!... Croistu donc, en comprimant les forces expansives de ton sang et de ton esprit, crois-tu les anéantir ? Non! elles le dévoreront sur place !... Tu seras, — passe-moi la comparaison, — comme une locomotive dérailléc que sa propre vapeur consume stérilement au fond d’un tunnel ;. ... tu sentiras tes ailes coupées s’étendre douloureusement vers l’espace, comme ces mutilés qui souffrent encore aux membres qu’ils n’ont plus!... Tu parles des misères de la vie d’artiste: elles sont fécondes du moins! Oses-tu les comparer à ces tortures d’autant plus poignantes qu’eïles sont inutiles?... Et d’ailleurs la connais-tu, la vie d'artiste?... Tu prends à peine ton essor;... tu n’en as éprouvé jusqu’ici que les ennuis... Attends donc, avant de la juger, qu’elle t’ait donné ce qu’elle promet à un génie comme le tien, et alors, quand tu auras de l'or comme un Juif, des femmes...
ns
comme un Turc, de la gloire comme un dieu,... alors je te. permettrai d’épouser les onze mille vierges, si le cœur t’eu dit... — Ah! malheureux! situ savais en quels termes me parlait de toi, il n’y a pas vingt minutes, la plus belle femme de l’Italie !
H0SWF.1K.
Qui cela? votre princesse?
cahniou.
Ce n’est pas ma princesse, singe irrespectueux. C’est la veuve la plus noble et la plus vertueuse comme la mieux tournée de ce globe. La princesse Leonora Falconieri... qui est alliée aux Colonna de Rome, aux Doria de Gênes, aux Zustiniani de Venise, et à la maison d’Este par-dessus le marché... entends-tu, rapin?... Mais au reste, tul'as-vueà ce bal où je t’ai conduit lundi dernier chez l’ambassadeur d’Espagne.
ROSWEIN.
Est-ce cette dàme avec qui vous avez valsé?... Une trentaine d’années... un peu grande... des cheveux noirs comme les ailes du corbeau... un teint d'orage... et des épaules antiques qui ondoient comme un marbre liquide quand elle les replace dans sa robe?
CARNIOU.
Ah ! parfait ! tu as remarqué cela, et tu veux te marier, mon petit ami ? Pardieu ! tu les verras plus d’une fois entre ta femme et toi, ces épaules-là, je t’en réponds!... Eh bien! cette magnifique personne me parlait de toi tout à l’heure.
ROSWEIN.
Et elle vous disait?
CARNIOU.
Elle médisait, écoute bien ceci... une femme hautaine dont on n’approche qu'à genoux!... elle me disait: Mon
ne
cher ambassadeur, est-ee que vous ne me présenterez pas un jour cet éminent jeune homme!
nOS W EU», riant.
C’est tout? . *
carniou.
Et qu’est-cc qu’il te faut de plus, bandit sans vergogne? Ne voudrais-tu pas qu’elle débutât par venir se loger dans ton garni?
ROSWE1N.
Parlons de choses sérieuses, chevalier, car nous arrivons.
— Ce serait une vive contrariété pour moi de ne pas vous avoir à mon mariage... Est-ce que vous parlez toujours demain pour Madrid?
CARNIOU.
Je te brûlerai la cervelle avant de partir!... Non, ma parole, tu es fou !... Si encore je te voyais épouser quelque torche italienne!... ce serait de la vie au moins... Mais non, la fille de Sertorius... une fille rose! une espèce de Hollandaise qui cultivera des tulipes dans ton cœur — et qui te fera flegmatiquement des légions d’enfants, comme on fait des bulles de savon !
ROSWEIN.
Je l’espère bien. Quand vous reviendrez d’Espagne, chevalier, ils vous tireront les moustaches. Cela vous réjouira.
— Bah! vous les aimerez!
CARNIOU.
JC leur tordrai le COU ! (Ils aiment itérant le perintyje Ou Ihéilrr Saint-Charles; deux laquais en livrée prennent les rênes Carnioli saule à terre.) Ah çà, Koswein, jure-moi de ne pas donner de suite à celte fantaisie de goitreux, ou je vais de ce pas te préparer une cabale effroyable, quand cela devrait me coûter cent mille ccus!
DALII.A.
ROSYVRIN,
A votre aise, excellence.
CARNIOI.I.
lngiat! va-nu-pieds! .. Eh bien! est-ce que tu n'entres pas?
ROSWEIN.
Ma foi! non, je n’ai que faire là-dedans, moi... je vais me promener sur la place et fumer des cigares jusqu'à ce que mort s'ensuive.
CARNfOLT, tirant son porte-cigares.
Tiens, en voilà, des cigares. . comme lu n'en as jamais fumé, truand! Mais c’est égal, va... Ion opéra est flambé, » tu peux être tranquille. (Il entre au théâtre.)
La salle du théâtre Saint-Charles, mouvement, animation, éclat d*une première représentation. I.a toile se baisse sur la fin du deuiicme acte, au milieu d’acclamations enthousiastes. Dans la loge de la princesse Falconieri : la loge s’encombre de visites pendant i’entr'acte . •