‹ Œuvres complètes d'Octave Feuillet Scenes et comediesChapitre 28 sur 74 · I.EONORA, CARNIOLI · texte numérisé non relu

I.EONORA, CARNIOLI

LF.ONORA. promenant sa lorgnette dans la salle.

Pourquoi, Carnioli, ne m'aviez-vous jamais soufflé mo! de ce jeune homme?

CARNIOLI, lorgnant de son côté.

Je voulais vous en faire la surprise complète, ma princesse.

Vous ôtes singulier. — Il a bien du talent!

CARNIOLI.

Il en est injecté des pieds à la tôle, — le lâche ingrat !

Est-ce qu’il est ingrat? 1

CARNIOLI.

Parbleu!... Chut! de grâce, écoutcz-moi cela! (Le rideau

se lève, l'orchestre joue; Carnioli bat la mesure du pouce et de l'indei ; le chœur des jeunes Cronadincs est couvert d’applaudissements ) Suave me-

lancolic ! . .. Et vous, vous ne dites rien?... Une larme! vous pleurez ! Merci du ciel ! vous avez une belle âme, princesse ! je vais décidément vous confier mes douleurs... Nous perdrons le ballet, mais peu importe... Celle soirée triomphale a été cruellement empoisonnée pour moi, ma chère princesse... Le glorieux édifice de ma vie s’écroule, si vous ne venez à mon aide... C’est en sortant de chez vous que j’ai appris cette effroyable nouvelle, qui a changé subitement mon allégresse en deuil, mes lauriers en cyprès... Mon poète me porte un coup d’une perversité atroce... le traître veut se marier !

Et où est le mal?

CARNIOLI.

Où est le mal, princesse?... Cela n’est pas sérieux! vous vous riez de votre serviteur. .. Ah! ah!... où est le mal — est délicieux!

leonora.

Non, vraiment, je ne comprends pas.

CARNIOLI riant.

Allons donc ! El qu’est-ce que vous voulez qu’il fasse quand il sera marié?... du jardinage?... Ce qu’il faut au poète, c’est l’air libre et le désordre des éléments ! Si nous laissons cette organisation fougueuse s’ensevelir dans la léthargie du bonheur domestique, ne voyez-vous pas qu’elle tombe fatalement au rang de ces génies privés, de ces talents bourgeois, qui dévident entre leurs repas des opéras de famille et des romans d’éducation!... Vous allez me .citer Byrnn, qui se maria et qui n’en devint que plus enragé? Sans doute, parce qu’il eut la chance énorme d’être très-malheureux en ménage. S’il ne l’eût pas été, si sa femme avait su le prendre, je vous déclare qu’il ai r lit passé sa vie à chasser le renard et à drainer ses terres ! Le monde ignorerait son nom!

Et qui vous dit que votre jeune homme sera heureux?

CARNIOLI.

Qui me le dit ? 11 épouse une sainte, ma pauvre princesse ! 11 n’y en a qu’une sur la terre pour le quart d’heure, et il faut que cet animal-là l'épouse! C'est à se briser la tète contre les murailles, vous m’avouerez !

lfonora .

Quelle est donc celle rare personne?

CARNIOU.

Marthe Sertorins, la fille de ce vieux musicien allemand qui est votre voisin de campagne... Tenez, vous pouvez la voir là-bas, dans la loge en face, une fille blonde, diaphane, des yeux bleus... On la regarde beaucoup.

LEONORA, lorgnant.

Elle est drôlement fagotée, pauvre fille 1

CARNIOLI

Possible... mais le physique est bien. '

El il l’aime fort ?

CARNIOU.

A deux genoux !

Eh bien! que voulez-vous que j'.y fasse?

CARNIOU, riant.

Princesse, ce lien funeste que je n'ai pu briser, ni par menaces ni par prières, un seul de vos regards suffirait à le éduire en cendres.

Vous perdez la tète, Carnioli ?

CARNIOU.

Pourquoi ? paict que j'ose vous supplier de rendre à Pu nivors civilisé en général, et à moi en particulier, un service immense — qui vous coûterait à peine un sourire..., un sourire, princesse, l’ombre d une apparence, une fanfreluche de coquetterie, un rien... Vous voyez la position; c’est un grand homme qui sc noie ; pour le conserver à luimême, à son art, à son siècle, je sacrifierais sans marchander un de mes bras tout à l’heure... Ne pouvez-vous sacrifier un sourire! Voilà la question.

Vous êtes absurde. Voilà la réponse.

. CAKNIOLI.

Eh bien ! je suis fâché de vous le dire, mais vous n’airuez pas la musique !

Pas à ce point-là, j’en conviens.

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