‹ Œuvres complètes d'Octave Feuillet Scenes et comediesChapitre 30 sur 74 · I.EOXOKA · texte numérisé non relu

I.EOXOKA

C’est heureux.

CARNIOLl.

Surtout quand j’ai vu le peu de cas qu’il faisait du mon insinuation. J’en ai été mortifié... L’enfant a le cœur plus engagé et la tête plus solide que je ne l’aurais cru.

Enfin, que lui avez vous dit? Jusqu’où m'avez-vous compromise vis-à-vis de ce monsieur ? je veux le savoir.

CARXIOLI.

Bon! compromise! voilà de l’exagération, princesse! Je lui ai laissé entendre tout uniment que vous m’aviez parlé de lui avec une nuance d’intérêt, — que Vous aviez daigné m’exprimer le désir de le voir un instant... du l'entendre sur le piano , et deux ou trois babioles dans le même genre.

. LEONOlU.

Bien obligée, eu vérité... et il a répondu comme autrefois : Sylvia ! Sylvia!

CARNIOLl.

Sylvia for evtr ! mon Dieu oui !

leonor \

Bref, vous m’avez exposée en effigie aux dédains Je ce petit jeune homme?

CARNIOLl.

Ah! — n’allez-vous pas vous piquer d’une miserere pareille? (Lconora hausse les épaules et se retourne vers la sallc.v Ah !

diantre ! Boabdil va chanter son grand air... Attention, je

vous en supplie, c’est lcdiamànt de l’ouvrage, (Boahdii chante

son air, qui est accueilli par des transports frénétiques; toute la salle se lève et trépigne U'cnthousiasmc.) Si vous voulez , princesse , contempler une expression de visage véritablement surhumaine, regardez la fiancée du poète : elle est admirablement belle et heureuse , elle nage dans sa gloire et dans son amour ; c’est un archange en extase devant le Seigneur !

LKONOItt, lorgnant.

Elle doit être poitrinaire, celte (illc-là. (L’opéra s'achève; on tppelle le maestro avec fureur.) Ah çà, CSt-CC qu’il HO va pas paraître, à la fin?

CAIlMOLI, sc levant et se penchant hors de la loge.

Le voilà. Bravo! bravo, mon fils! (itoswein s'avance sur le

théâtre en saluant. Les bravos éclatent avec plus de force ; une pluie de bouquets tombe sur la scène, les femmes, debout dans leurs loges, applaudissent en agitant leurs mouchoirs. On rappelle ttoswin à plusieurs reprises )

Voyez, princesse, je vous en prie, quels regards il échange avec la SertOria... Le ciel va les foudroyer bien certainement... c’est plus de bonheur que la terre n’en comporte!... C’est égal, il faut avouer qu’ils sont gentils tous deux... Ma foi ! après tout, qu'ils s'aiment, qu’ils s’épousent... il y aurait effectivement quelque chose de monstrueux à troubler la pure félicilé de ces deux âmes charmanlcs ! — Vous ne lui jetez pas votre bouquet ?

LFONOIU.

Si ça peut vous être agréable. (Elle lance son bouquet sur le thcâlre ; sensation dans la salle ; murmures d'étonuemeut ; tous les regards sc dirigent vers Lconora, qui se renverse brusquement dans son fauteuil ca éclatant de rire.)

CARNIOLI.

Qu’est-ce qui arrive doue ?

LEOXORA, riant.

Oit! Dieu! mon Dieu ! Garnioli! mon mouchoir qui est parti avec le bouquet !

CARXIOLL

C’est une inadvertance.

LEOXORA.

J’avaîs enveloppé la qu ?ue de mon bouquet dans mon mouchoir... vous comprenez?

CARXIOU.

Je comprends très-bien. <u toile sc baisse.)

LEOXORA, sc levant.

Oh! sauvons-nous. (Elle rit.) Oh ! mon Dieu quelle aventure! un mouchoir magnifique, s’il vous plaît. (Prenant le bras de Carnioli, elle sort.) Est-Ce qu'il rapporte, Votre puëlC ? (Elle rit aux éclats.)

Sur lu route de Poumzolea.

La même nuit. Clair de luoe.

ROSWEIN , marchant lentement

...Etrange regard !... Je l’avais déjà remarqué à ce bal... un incendie dans la nuit! sa noire prunelle roule dans ses profondeurs de chaudes effluves et des parcelles d'or, comme une mer sombre incrustée d’étoiles... — Quelles pensées mystérieuses s’agitent dans celte tête hautaine, sous ce front pâle et ennuyé?... Bah! qui plongerait dans l’abîme de cette poétique mélancolie n’y trouverait que le vide et le néant! — Les préoccupations banales d’une femme, la routine mondaine! le souvenir d’une valse ou la conception d’une coiffure !... Notre imagination, avide d’idéal, édifie tous les jours sur de vaines apparences ces prétendues types

romanesques, qui se dissipent, des qu’on les touche, en, cléments vulgaires ! — Rien de plus semblable sous le soleil qu’une femme — et une femme ! — Elles sont rares celles dont Tàme ne dément pas les rêves doux ou profonds qu'a fait naître leur beauté... (a»cc émoüoo.) hère Marthe!... chère vérité!... (U marche quelque temps en ? silence.) Une distraction., c’est évideut... elle a été la première à en rire... et cependant, au moment où son bouquet quittait sa main, je la regardais ; son œil .s’est ouvert soudain comme un-nuage qui lance la foudre... elle m’a couvert de flammes!... (Avec colère.) Ah ! que m’importe!... (Il fait quelques pas.) Ce misérable chiffon de dentelle me brûle la poitrine!... (U tire de son sein le mouchoir de Leouora et le jette.) Vat-en ! ( lin souffle de veat le ramène à ses pieds; il le relève et s’arrête appuyé contre un arbre du chemin.) Ce Sont les pat fumS ITlOllcls de l’Orient... elle l’a trempé dans le poison comme un poignard indien ! Que me veut celle femme ? elle a su ce qu’elle faisait, j’en suis certain !... Que me veut-elle? quel divertissement barbare s’cst-elle proposé? jusqu’où l’cût-elle conduit?... Ah ! pourquoi supposer le mal ?... Une rêveuse enthousiaste peut-être, toute grande dame qu’elle est! une pauvre âme éprise de chimères, qui berce dans des songes d’enfant ses loisirs éternels!... Ce monde m’est étranger... que de-fois j’ai souhaité de pénétrer dans le sanctuaire d’une de ces oisivetés olympiennes... d’étudier sur lin de ces cœurs blasonnés un idiome inconnu de la langue des passions !... Prestige invincible dont nous éblouissent ccs libres patriciennes ! 11 semble que leur beauté, plus pure et plus exquise, se soit peu à peu divinisée dans les raffinements de leur luxe héréditaire... il semble que leurs corps su - ■ perbes soient pétris d’une substance immortelle...' et que le seul contact de leur main vous doive saisir de cette volupté terrible, qui pétrifiait les bergers antiques visités par tes

Page 1