DA LH, A
ROSWF.IN, d’une vnix busse.
C’est la fatigue,., madame, ... une fatigue excessive... Veuillez m’excuser. '
En de telles entreprises, ce n’est pas la défaillance qui a besoin d’excuse. — Causons de voire opéra. — Allez-vous le publier bientôt ?
ROSWEIN.
Oui, madame.
Ne comptez-vous pas arranger pour une voix seule le motif du chœur des Grenadines ?
ROSWEIN.
Oui, madame, c’est mon intention.
J’en serai bien aise pour ma part.
ROSWEIN.
Vous chantez, madame?
Oui, mais pas de duos. — Pianotez-moi quelque chose
pour achever de vous remettre. Avez-vous de la voix?...
Oui,... une voix de compositeur... Allons, je vous écoute.
Roswein se met au piano. Après quelques préludes, il chante une mélodie d’un rhylhme lenl et religieux, soutenue par un accompagnement qui s’anime et s'exalte peu à peu. Leonora se lève pendant la sérénade et s'approche doucement d’une haute fenêtre à balcon qui est ouverte au niveau du parquet, et qui laisse voir, noyés dans une clarté boréale, , les escaliers, les bosquets et les statues d’un parc italien. Elle se tient immobile, le coude appuyé sur une de scs mains, tandis que l'antre coupe le pur ovale de son visage d’une gracieuse et sévère étreinte.
Par irttervalie, elle se détourne pour jeter un coup d’oeil rapide sur Roswein. Quand le jeune homme cesse de chanter, Leonora demeure plongée dans sa contemplation. Sa silhouette élégante se dessinoj dans tecadrc delà fenêlro, sur Is blancheur du ciel et sur les arabesques à jour du balcon. Roswein la regarde en silence.
j 45 SCÈNES ET COMÉDIES.
LEONORA, se retournant brusquement.
Eli bien f
ROSWEIN.
Madame 1
C’est fini!... Ali! c’est bien. Vous voilà avec un visage présentable. Vous pouvez partir maintenant ; voire fiancée ne s’apercevra de rien. Allez, mon enfant.
ROSWEIN, suppliant.
Vous me pardonnez, madame ?
Permettez, monsieur Roswein : pas de méprise, s’il vous plaît. Vous êtes tombe malade chez moi, et je vous ai traite en malade ; mais ne - m’en demandez pas davantage ! Ce serait véritablement un peu trop méconnaître, pour un poëte, les ressorls les plus élémentaires du cœur d’une femme. (Elles* rasseden ri*ni) Car enfin, c’est inouï ! vous n’êtes pas même amoureux de moi !... Cette banale excuse dont se couvrent généralement les témérités du genre de la vôtre, et la seule dont une femme soit disposée à so payer plus ou moins, vous ne pouvez pas même l’invoquer! Vous venez chez moi, parce que cela vous convient, uniquement! parce que c'est une fantaisie que vous avez!... Vous entiez dans ma chambre comme dans un bal public,., comme dans une loge de comédienne ; vous dérobez une heure de vos loisirs à votre maîtresse, et vous me faites la grâce de m’en favoriser !... En bonne consience, monsieur André, ces sortes de gentillesses s’adressant à une femme qui n’y est pas accoutumée... (Elle rit.) Au reste, tenez, je vous pardonne de* grand cœur. Travaillez bien, monsieur Roswein : voilà le principal. Donnez-nous dans un an un bel opéra comme
la Prise de Grenade, et soyez sûr que j’irai vous applaudir de toutes mes forces, en ayant soin seulement de mieux tenir mon mouchoir, afin de ne plus vous déranger de vos Occupations. Je VOUS Salue, monsieur. (Uoswcin s'incline et s'en va : quand il est prés de la porte, Leonora reprend avec plus de douceu/.)
Vous ne m’en voulez pas?
R OSWEIX.
Je n’en veux qu’à moi, madame... La leçon toulefois est amère, elle est sans pitié;... du moins, qu’elle soit complète : ne me laissez pas croire, madame, je vous en prie, qu’il ne m’ait manqué qu’un peu d’audace pour acheter votre pardon et votre meilleur souvenir;... que moins de respect eût obtenu plus de merci;... 'que quelques mots d’amour m’eussent servi pics de vous mieux que mon silence et ma confusion.
LEOSORA.
Vous êtes un jeune homme très -prudent, monsieur André: vous tâtez l’eau, comme on dit. Vous ne refuseriez pas absolument de me dire quelques mots d’amour, si je vous en priais bien fort, n’est-ce pas? mais encore voudriez-vous être bien assuré, par-devant notaire probablement, qu’on vous en tiendrait compte, et que vous n’en seriez pas pour vos a'ances... Par malheur, je ne puis rien vous garantir de bien positif à cet égard (ria»») t attendu que je suis une femme un peu singulière, et que je me décide quelquefois d’inspiration.
ROSWEIN.
Je n’ai point de paroles d’amour à vous djrc, madame;... vous l’avez compris, et vous m’en savez gré... Je ne vous aime pas... Vous m’êtes apparue... J’ai suivi, comme dans un lève sacrilège, la trace lumineuse de vos
regards, .. et je suis venu m'évciiler à vos pieds. .. sur les marches du temple où règne votre beauté! Voilà mon crime: ne le jugez pas, je vous en supplie, selon les lois d’un monde que je connais mal, je l’avoue... Vous avez châtié l’homme qui ne sait pas vivre... Maintenant ne voudrez-vous pas pardonner au poète,... à celui qui vous a Tait sourire,... qui vous a fait pleurer!... S’il n’était pas un fou, il n’aurait pas cette douce puissance. .. Même quand elle s’égare, madame, même quand elle vous offense, daignez absoudre cette folie qui vous donne vos fêtes préférées , — celte ivresse qui vous verse vos plaisirs!... Daignez me comprendre,... je vous en prie... Nous sommes tous, comme le sculpteur grec, douloureusement épris de l’œuvre de nos mains... Ce monde de la fiction, ce monde supérieur dont la vision fugitive au milieu des nimbes d’un théâtre vous exalte un moment, il nous possède,... il nous tente,... il nous ravit toujours;... nous en poursuivons lachimère dans un rêve sans fin... Nous voulons habiter ces nuages... et aimer ces ombres! Mon excuse, madame, si j’en ai une, la voilà:... c’est ce monde magique dont j’ai vu,... dont j’ai cru voir dans vos yeux le prestige surhumain;... c’est ce monde dont je suis venu chercher près de vous,... dans la splendeur sacrée de votre palais,... fût-ce pour un instant,... fut-cc au prix du remords et de la honte,... l’éblouissante réalité !
LEO. VOUA , simplement.
Et l’avez- vous trouvée?
ROSWEIX.
Oui !.... oui,... quand vous étiez là, il n’y a qu’un moment, près de cette fenêtre, laissant peut-être vous-même surprendre votre pensée aux songes des nuits d’été, n’ai-je
pas vu de mes yeux le demi-jour diaphane d’une aurore immortelle baigner le balcon de Juliette?... N’ai-je pas senti frissonner à mes côtes la robe blanche de la pâle Desdémone?... Oui, madame, j’ai vu s'animer dans le rayonnement de votre présence tous les fantômes charmants qui paiplent la rêverie humaine ;... j’ai vécu un instant de leur vie surnaturelle;... j’ai respiré l’air qu’ils respirent;... j’ai désaltéré ma lèvre vivante à la coupe divine de l’idéal,... et c’est votre main qui me l’a présentée... Vous ne l’avez pas voulu, et cependant je vous remercie ! ...
LF.O.NOR.V.
Vous parlez comme un livre... Mais en définitive , quel est le fond de tout cela?... Une bonne raison vaut mieux que cent refauvaises... M’aimez-vous?
ROSWE1N’ , essayant de sourire.
Je vous ai dit que non, madame.