‹ Œuvres complètes d'Octave Feuillet Scenes et comediesChapitre 4 sur 74 · SCÈNE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIERE

CLOTILDE, FERNAND

CLOTILDK, en entrant.

Ouf! bonsoir.

FERNAND, du dehors.

Bonsoir., (Regardant parla porte qui est restée ouverte. ) Oll ! qticl

bon petit brasier vous avez !

Dieu merci... car je tourne au glaçon.

FERNAND, du dehori.

Je vous en offre autant.

CLOTILDE

Mais vous avez du feu chez vous, je suppose?

FERNAND

Non, car, suivant ma sotte manie, j’ai emporte la clef de ma chambre... Au surplus, ce n’est que l'affaire d’un instant ; je ne vais pas tarder à me...

CLOTILDE, l'ioterrotupant.

Sans m’instruire de vos projets, si vous voulez vous dégour lir à mon humble fojcr, ne vous gênez pas.

FERNAND, toujours sur la seuil.

Merci, merci bien... Oh! diable!

CLOTII.DE.

Comment... diable?

* FERNAND

Je ne veux' pas vous compromettre.

Ah! très-bien... En ce cas, (ermez-moi ma porte. Quelque charme que m'offre d’ailleurs votre conversation, je vous avoue qu’elle m'enrhume.

FERNAND

Au reste, puisque vous le permettez. ( il entre. )

CLOTILDE

Et la porte?

FERNAND

Alt ! pardon. ( U fçrmo la porte, dépoae «on bougeoir et son chapeau, et se place le dos au feu.)

CLOTILDE, défaisant acs bijoux et lui poussant un fauteuil.

Voulez- vous vous asseoir?

FERNAND

Non... non... je vous suis obligé... je ne veux pas faire d’installation... je veux simplement rétablir la circulation... Tiens! cela rime.

LE CHEVEU BLANC. 6.1

CI.OTII.nB. (Elle s'appuie, les bras croisés, sur le dos d'un fauteuil,. en

face de son mari.)

Pourquoi emportez-vous toujours la clef de votre chambre, — comme Barbe-Bleue? Quel est donc ce mystère?

Peuh I c’est une vieille habitude... dont l'origine est assez plaisante. . Vous rappelez-vous Micbaud?

CLOTILDE

Michaud?

FERNAND

Qui me servait avant notre mariage... Michaud... parbleu ! eh ! oui, vous avez dû le voir cent fois chez votre mère quand je vous faisais la cour.

CLOTILOE.

11 faut que je perde entièrement la mémoire... car les choses les plus intéressantes m’échappent... Enfin, va pour Michaud... qu’est-cc qu’il a fait?

FERNAND, un peu gêné par la contenance ironique de ta femme.

J’avais en lui une confiance extraordinaire... Quand je sortais de chez moi, je laissais, — comme tout le monde, — les clefs aux portes et môme aux meubles... Un soir, justement, j’avais dit à Michaud de m’allumer du feu dans ma chambre pour deux heures après minuit ; je ne sais quel hasard fit que je rentrai dès dix heures... Or, il faut que vous sachiez que j’avais à celle époque-là une pipe d’Allemagne, dont je faisais le plus grand cas...

CLOTILDE

Vous fumiez la pipe?

FERNAND

Du tout... seulement je fumais celle-là de temps en temps, d'abord «en souvenir de l’ami qui me l avait don-

née... c'était Staubach, vous savez, de Dresde?... ei ensuite pour faire honneur à d’excellent tabac tfirc que Daussy m’avai. rapporté de Smyrne... Vous connaissez Daussy?... Bref, pour vous finir mon histoire, j’arrive à l'improviste dès dix heures du soir... une certaine odeur orientale qui se répandait dans les escaliers me donne l’éveil ; j’entre sans bruit, je m’avance à pas de loup jusqu’à la porte de ma chambre, qui était entr’ouverte, qu’est-ce que j’aperçois?... *

Staubach.

Bah!

Daussy, alors.

CLOTILDE

FERNAND

CLOTU.ÜE.

FERNAND, avec uh peu d'impalience.

J'aperçois cet animal de Michaud qui s'amusait à lire ma correspondance, en fumant ma pipe.

ÇLOTILDE, tranquille ment.

Horrible! — Et cela ne vous fit pas prendre la vie en dégoût?

FERNAND

Non, mais cela m’y lit prendre ma pipe — et Michaud. — El maintenant je vous laisse, en vous remerciant de vos

bontés. (Il reprend son bougeoir.)

CLÜTILCE.

Vous êtes réchau fié?

FEnNAND.

Pas le moins du monde; mais, à part l'attention bienveillante que vous prêtez à mes récits , votre attitude nie dit si clairement de m’en aller, que je m’en vais.

LE CHEVEU BLANC

Quoi ! est-ce paire que je suis debout? Me voilà assise. ( Elle sc jette dans un fauteuil.) Restez CUCOre UU instant, UC fûtce que pour l’édification de ma femme de chambre. — Comment avez-vous trouvé ce bal?... A propos , Fernand, dites-moi donc quel âge vous avez au juste ?

FERNAND

Quarante-quatre. Pourquoi?

CLOT1LDE.

Parce que madame de Liais me le demandait ce soir avec passion, et que j’ai eu le désagrément de ne pouvoir la satisfaire.

FERNAND

Et en quoi cela intéresse-t-il madame de Liais ?

C LOTI L DE

Ah ! voici... Je me plaignais de ma migraine que la chaleur du bal exaspérait : « Et pourquoi ne vous en allezvous pas? m’a objecté cette chère Henriette. — Mon Dieu ! ai-je répondu en vous montrant du doigt, parce que. — Comment! a repris la belle Henriette, M. de Lussac aime encore le bal ! » Là-dessus elle s’est informée de votre âge avec étonnement. — Et voilà mon histoire, qui vaut bien, je pense, celle de Miehaud.

FERNAND

Assurément ; mais, pour ce qui est de madame de Liais, quand on est née le jour de la bataille de Waterloo, on ne devrait point parler d’âge , et , quand on a une bouche comme la sienne, on ne devrait même pas parler du tout. — Pour ce qui est de mon âge, je vais avoir quarante-cinq ans... aux prunes ; je suis vieux comme Mathusaleni, je ne l'ignore pas, et c’est ce qui fait que réellement je tombe de

surprise ( il rabat le collet de son pile tôt.) lorsqu’il m'arrive, comme ce soir encore, de recevoir une déclaration à bout portant, — et, ma foi ! une déclaration des plus sortables.

CLOTILDE, arec nonchalance.

Cela arrive aux hommes, ces choses-là ï

Cela m’arrive.

clotu.de.

Vous êtes si beau ! ,

FERNAND

Ce n’est pas que je sois beau.

CL0T1LDE.

Si fait, allez, c’est cela.

FERNAND

Non. Je suis laid, au contraire; je suis difforme; mais que voulez- vous? H y a des personnes dans le monde qui ont des goûts mystérieux... Je ne suis pas chargé d’expliquer le fait, je le constate. — Décidément je vous laisse.

01 reprend ion bougeoir, et se dirige *ers la porte.)

CL0T1I.DE

Allons. . Il parait que c'était la soirée aux déclarations, ce soir.

FERNAND s'arrêtant.

Ah?

CLOTILDE

Je ne dis pas cela pour vous retenir, je constate,

FERNAND

Croyez-vous m’apprendre une grande nouvelle? Est-ce que je ne sais pas que, ce soir, à onze heures et demie, on vous a remis un billet?

CLOTILDE, se levant wement.

Monsieur, cela n’est pas.

LE CHEVEU BLANC. 67

FERNAND

Permettez, il ne s’agit que de s’entendre : on ne vous a pas remis un billet précisément ; mais M. de Vardes vous a demandé une valse ; vous lui avez jeté votre carnet en lui disant de s’y inscrire lui-même; il s’est inscrit;... il y a mis un peu de temps;... puis il vous a rendu votre carnet... (Souriant.; Non?,.. Montrez-moi ce carnet...

clotu.de.

Je ne veux pas.

FERNAND, riant

Ne le montrez donc pas; mais vous conviendrez que c’est tout comme.

CL0TILDE, lui présentant le carnet.

Le voici.

FERNAND, froidement.

Voyons. Point de bravade, Clotilde. Reprenez cela. En ce moment, mieux que jamais, vous pouvez voir que je ne manque ni de parole ni de résolution. Je crois même témoigner ici que je suis maître de moi à un degré peu ordinaire; mais encore y a-t-il des limites jusqu’où il ne faut point pousser un homme.

CLOTILDE. Elle le regarde fixement ; puis elle reprend, après un instant, en se rasseyant :

Et quand ce monsieur aurait abusé de mon étourderie pour écrire sur mon carnet quelque fade compliment, en serais-je responsable?

FERNAND

Ah ! ce n’est qu’un compliment. Je me réjouis d’en être quitte à ce prix-là. Vous allez dire que je suis un grossier,... un matérialiste, mais j’avais l’idée qu'il s’agissait d’un rendez-vous.

CL0TILD3.

Pour celte nuit peut-être?

FERNAND

II est possible.

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