‹ Œuvres complètes d'Octave Feuillet Scenes et comediesChapitre 5 sur 74 · C.LOTlLDE · texte numérisé non relu

C.LOTlLDE

Et ici, apparemment?

FERNAND

Ici comme ailleurs. Ricanant.) N’avez-vous pas un jardin sous votre balcon, et une petite porte secrète à votre jardin ? C’est une disposition à l’espagnole qui n'aura pas échappé à M. de Vardes, jeune homme aussi clairvoyant qu’intrépide, et, en tous cas, il n'est pas sans exemple, dans les fastes militaires, qu'un carré de papier, à peine large comme une feuille de ce carnet, ail livré à l'ennemi le plan géométral d'une place assiégée... Oh! je dois vous avertir, madame, que ces haussements d’épaules et ces lèvements d’yeux, par lesquels vous semblez appeler le plafond à témoin de votre innocence et de ma barbarie, sont des symptômes à double face dont les vieux juges se préoccupent médiocrement...

CLOTILDE, avec Titacilc.

Et je vous avertis, moi, que ces ricanements, ce ton dédaigneux. celle forfanterie de fatuité et d’indiflérence dont vous récompensez mon hospitalité, sont d’étranges moyens de ramener un cœur un peu fier, cl que de telles provocations sont plus faites pour achever de perdre une femme que pour la sauver.

FERNAND

Eh! je ne prétends sauver personne, ma chère enfànt... ne vous fâchez pas. Ne brisez pas votre évenlail qui n’en peut mais... Je me retire sous ma tente; mais soyons justes : en fait de provocations, vous avez eu l’honneur di^ premier feu. Sans parler de mon aventure de Michaud, que vous vous êtes divertie à me faire conter d’une façon absurde, vous ne m’avez pas, dès l’abord, décoché une syllabe qui

LE CHEVEU BLANC

ne fût armée en guerre... et cela lorsque j’étais entré chez vous comme le vieux Nestor, roi des Pyliens, une branche d’olivier à la main et la bouche pleine de paroles de paix... que dis-je? d’amitié... Oui, de bonne foi, je venais expressément pour vous donner un conseil, — le conseil d’un ami et d’un sage, — un conseil qui vaut son pesant d’or.

CLOTILDE

Donncz-le, à condition que je ne le suivrai pas.

FERNAND

Je gage que vous le suivrez avec enthousiasme; mais avant de vous le donner, je tiendrais... oui, je tiendrais inûniment à être renseigné sur un point... (U hésite.) Voyons, vous ne manquez pas de bravoure à votre manière... En avez-vous assez pour répondre nettement et sans biaiser à une question qui n’est pas des moins délicates, — surtout lorsqu’elle est posée par un mari... ch?

CLOTILDE

Voyons la question d’abord.

FERNAND

Nous avons vécu depuis huit ou dix ans trop étrangers l’un à l’autre, pour qu’elle ait lieu de vous surprendre. La voici textuellement : N’avcz-vous eu jusqu’à ce jour, madame, dans l’ordre moral, aucun reproche — essentiel à vous faire?

CLOTILDE

Vraiment? pas davantage? Voilà tout ce qu'il vous conviendrait Je savoir?

FERNAND

C’est beaucoup, sans doute; mais enfin je vous atteste, sur l’honneur, qu’jl n’y aura pas ici de mari pour vous entendre. Je suis un camarade... pas autre chose. Je vais

plus loin : je confesse que ma conduite personnelle ne

m’a laisse aucun droit de blâme ou de colère vis-à-vis de

vous... ainsi, j’espère que je joue largement. Au reste,

comme vous voudrez; mais pas de réponse, — pas de

conseil.

CLOTILDB.

C’est indispensable?

Tout à fait.

CLOTILDB.

Comment me demandez-vous cela?

FERNAND

Je vous demande si, dans l’ordre moral, vous n’avez eu à vous faire, jusqu’à ce moment, aucun reproche essentiel ?

CLOTILDB.

Essentiel, dites-vous? (Elle pose sa tèle dans sa main.)

FERNAND

Ah! si vous avez besoin d’y réfléchir!

CLOTILDB. Elle le fait un peu attendre, et reprend avec dignité.

Non, monsieur, aucun.

' FERNAND, respirant malgré lui.

Hem ! (Après une pause.) Eh bien ! madame, je vous engage fortement à continuer. — Voilà mou conseil.

CLOTILDB.

C’est une pure escroquerie

FERNAND

C’est un conseil sérieux, Clotilde, malgré les apparences, et, qui plus est, désintéressé... Vous avez peine à me croire... et cependant le ciel sait que je n’ai pas ici l’ombre d’une arrière-pensée égoïste... Je ne vois que vous... je

LE CHEVEU BLANC

me figure que je suis, moi, un ermite, un derviche que vojjs venez consulter dans sa grotte, et je vous dis : Prenez garde, mon enfant, vous êtes à la veille de commettre une faute énorme, — je n’entends pas au point de vue de la morale... vous ririez de moi si je Louchais celle corde... elle me grillerait les doigts, — mais un'quemenl au point de vue du bon sens et de la politique.

CLOTILDE, riant.

Je vous vois venir... vous allez insinuer finement que je suis une vieille femme.

FERNAND

Moi, grand Dieu! Mais tout au contraire, je déclare que vous ôtes à cette heure dans l’épanouissement complet de votre grâce, de votre esprit et de votre beauté! Jamais, quant à moi, je ne vous ai vue plus accomplie; tous vos mérites ont atteint leur perfection. En un mot, vous battez votre plein.

CLOTILDE

Mais?

FERNAND

Mais vous avez trente-quatre ans et demi...

CLOTILDE

Là!

FERNAND

Vous avez trente-quatre ans et demi. Or toute femme qui se lance, à cet âge-là ou environ, dans une passion, dans une campagne amoureuse, se condamne sûrement à un genre de supplice particulier, et tellement cruel qu'elle y laissera infailliblement son bonheu*, et peut-être sa vie.

Dahl c’est un conte de Croqucmitaine que vous me faites.

FERNAND

Non, non, madame; c'csl authentique... Eh ! mon Dieu! quoi (le plus simple à concevoir? L’existence mondaine, vous le savez, madame, entoure* une jolie femme de caresses si enivrantes et de si douces ovations, que la meilleure et la plus sage ne renonce pas, je pense, à son aimable royauté sans quelques larmes furtives... La jeunesse et la beauté sont des couronnes qu’on ne perd point avec insouciance, même quand on les perd avec honneur, — même quand elles vous glissent du front noblement, au pur souffle des années... Mais, madame, quand c’est une main bien aimée qui vous les arrache avec brutalité, lorsque c est une voix chère qui vous lit votre arrêt de déchéance... l’épreuve est plus navrante!... Voir sa première ride dans sa glace, cela est dur toujours... mais la voir, la deviner dans le regard glacé et dans le sourire pétrifié d’un amant... cela est mortel !... et, tenez, vous n’avez pas oublié notre petite voisine, madame Lagarde, celle rieuse aux dents roses, cette rieuse éternelle... elle mourut subitement il y a six mois, et il fut convenu que c’était d’un anévrisme... une femme si gaie, disiez- vous!... eh bien! je vous confie entre nous qu’elle s’était planté un couteau dans le cœur... un affreux 'couteau de cuisine... que son médecin m'a montré, par parenthèse... et cela pourquoi? parce qu’elle avait vu un léger pli de son front se refléter clairement dans l'œil de M. de Vardes... par un phéno- .mène d’optique très-connu.

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