SI
mièrc à vous mépriser, si vous restiez;... mais ne méjugez pas du moins plus sévèbement que je ne le mérite,... je vous en supplie .. Ne croyez pas à tout ce qu’a dit Carnioli,... à tout ce qu’il vous dira... Je ne vaux rien, mais il vaut moins que moi... J’ai été sa maîtresse,... voilà ce qu’il y a de vrai,... et c’est assez pour la honte de toute ma vie ; mais tout le reste est faux, et il le sait bien,... ces lettres même dont il se vante, ces lettres vouste prouveront !
ROSWEIN.
Je ne vous crois pas. Taisez-vous.
LEONORA, suppliante.
Ah! pourquoi me traiter si durement, Roswcin !.... Quand je serais, comme il vous l'a dit, une créature, une courtisane, tout ce'qu’il y a de plus vil,... ne vous ai-je pas aimé — et aimé fidèlement? Qu’aurait pu faire de plus pour vous le cœur le plus pur!... Je suis sous vos pieds... épargnez-moi... (Elle pleure.) Si vous aviez la patience de m’entendre, je vous dirais ma vie tout entière;... mais vous ne me croiriez pas encore,... et cependant la dernière des femmes a encore ses moments de sincérité et de vertu,... et vous voyez bien du moins que je suis dans un de «es moments-là, André!... Oui... il n’y a qu’une faute dans ma Vie... c’est Carrtioli! Jusque-là j’étais au niveau des plus irréprochables, sinon des meilleures ;... ce monde au milieu duquel j’avais été abandonnée toute jeune... presque enfant... ne m’avait même pas efileuréc de sa corruption;... j'en aimais avec ardeur le mouvement, les plaisirs, la vie factice et'brillante ;... il me prodiguait aussi des adulations qui m’enivraient;... ma pensée s’absorbait tout entière dans l’espoir — ou dans le souvenir de ses fêtes — et de mes frivoles triomphes. Ce fut toute la passion dé ma jeu-
nesse!... vous pouvez me croire, André; je n'attends, je ne veux plus rien de vous qu’un peu de justice et de pitié... Ah! si je vous avais rencontré alors,... j’aui’ais pu vous aimer en repos, grand Dieu!... Enfin... les années étaient venues,... mon esprit était las de tant de futilité,... mon cœur s’agitait dans le vide,... j’étais seule... malheureuse;... j’aurais donné, pour m’appuyer sur une main amie, mon nom, ma richesse, mon sang!... je fis plus... Je me donnai!...
ROSWEIN.
A Carnioli !... Tout autre,... je l’aurais compris, peutêtre... Mais Carnioli!... Etrange début pour une honnête femme !
LEONOHA, amèrement.
Oui,... n’est-ce pas?... Je le pensai comme vous, quand je le pus connaître, quand, sous ces formes chevaleresques, sous ce langage enthousiaste, qui m’avaient séduite,... je ne trouvai que l’égoïsme glacé d’un fat,... la sécheresse et la décrépitude d’une âme de libertin vulgaire... Ah! c’est lui qui me reproche de vous avoir trompé,... d’avoir surpris votre amour,... de m’être faite meilleure que je n’étais... Lui! il est hardi!... Mais il avait de l’esprit du moins, et Dieu sait comme il en usa! Celles il n’a pas tenu à lui que je ne sois devenue telle qu’il me dépeignait à vos yeux tout à l’heure, telle qu’il me croit peut-être,... car je n’épargnais aucun soin pour soustraire à son insolente ironie tous les songes de jeunesse et de vertu... que ses leçons,;., que son contact flétrissant avaient refoulés,... mais non étouffés au fond de mon cœur!.,. Je vous gardais, André, quoi qu’il en puisse dire, cet humble, ce pur trésor de mon âme... Mon âme! comment l’aurait-il souillée? Il ne l’a pas connue. C’est vous qui me l’avez révélée, je ne la dois qu’à vous ; elle s’est éveillée sous votre
DAI.ILA
souffle... Allez, mon ami, elle vous survivra pour vous venger!... Elle cache sa lètc dans les carreaux du divan; Roswein, debout, la regarde en silence. Elle se lève tout à coup et va à lui.) Parlez! ... qu’il ne vous retrouve pas ici,... que je n’aie pas à rougir devant lui... Encore cette grâce,... partez! (Elle lui prend une main, qu'elle baise en s’inclinant, et poursuit d’une voix entrecoupée de
larmes;) Jo ne vous aimais pas, André, puisque vous ne voulez point me croire,... je vous respectais,... je vous adorais... Cela est bien vrai,... vous étiez pour moi plus qu’un amant bien-aimé,... vous étiez ma religion,... ma prière,... mon lien avec le ciel... Vous osiez me parler de Dieul... je n’osais vous répondre,... mais je comprenais... Tout ce que j’avais de bon et d’honnête,... tout ce qui me consolait de moi-même,... vous emportez tout !... tout va s'éteindre avec le cher regard de vos yeux... André!
mon André! adieu!... (Elle tombe à genoux, lui baisant les mains.)
Merci de m’avoir aimée!...
ROSWEIN.
Leonora, vous êtes plus coupable que des paroles ne peuvent le dire, si vous dépensez tant de larmes et de serments pour tromper un être aussi confiant que moi. — Relevaz-vous : je vous aime.
LEONORA, se relevant, et le regardant avec anxiété.
Non... André!... si c’est une raillerie,... si ccttc joie entrée en mon cœur doit en sortir,... je vous jure que le châtiment sera plus grand que la faute.
ROSWEIN.
Je ne raille point. Je t’aime. (Il la serre dans scs bras et la parte defaillante sur le divao.)
LEONORA, ouvrant les yeux et le regardant.
il y a des anges!... Mais que suis-je, moi? que suis- je,. . mon Dieu! (Elle cache son visage.)
ROSWKIN.
N’y pensez plus. Oubliez comme j’oublie. La souffrance vous a rachetée, (il se lève.) Mais je ne veux pas que cel homme rentre ici. Je vais le prévenir. Je vais à Naples. — Vous êtes brisée. Allez prendre du repos. Dormez en paix. A demain.
LEON'ORA, sc levant cl l'interrogeant dos y eus,
André... je ne vous reverrai plus?
ROSWEl».
Demain, au point du jour, si vous n’ètes point trop lasse,... nous irons comme autrefois, comme au printemps de notre amour, courir sur les rochers, fouiller les ruines et moissonner dans la rosée. Me croyez -vous?
Je VOUS crois, je VOUS crois. (Elle lui baise les mains, Andrc la conduit jusqu’à la porte de gauche.) A bientôt!... (Elle lui coyoic un baiser de la main, et sort.)
ROSWE1N, seul.
Oui,... ce sont des accents de vérité,... ou la lumière même du jour n’est que mensonge et ténèbres! — Que vat-il dire, lui? 11 va encore charger ses accusations... Mais j’ai un mot à lui répondre : Celui qui a le cœur de pousser dans les bras d’un autre la femme qu’il a aimée, — celui qui, pour servir ses desseins, fait de la beauté de sa maîtresse une enseigne et un piège, celui-là peut prétendre à tout dans le monde, — hormis à la confiance d’un honnête homme. 11 y a un quart d’heure à peine qu’il est parti;... en me hâtant, je le trouverai encore à Naples,... ou du moins je le rencontrerai sur le chemin... (Cwoioli ouvre U porto du foud.) Lui!... Déjà!
DALI LA. i 85
CARNIOLI
Déjà, Ah ! tu es* seul? tant mieux! — Je ne suis pas allé à Naples, j’v ai envoyé Beppo, que j’avais laissé devant la grille avec mon cheval. Dans un instant il sera ici avec les lettres, et tu pourras te convaincre, mon ami...
ROSWEIN.
C’est inutile. Elle m’a tout avoue.
CARNIOLI.
Ah!... Je m’en doutais. — Or çà, fais ton paquet, et partons.
ROSWEIN.
Non.
CARNIOLI, vivement, le regardant.
Non?... Eh bien ! je suis fiché de te le dire, mon garçon, mais tu es...
ROSWEIN.
Un lâche, c’est entendu. Écoutez, Carnioli : vous avez été, à votre façon, mon bienfaiteur. Je m’en suis souvenu jusqu’ici ; mais en voilà assez, croyez-moi. Un mot de plus dépasserait tout ce que la reconnaissance humaine peut supporter.
CARNIOLI. (Il se promène un moment en silence, le front soucieux; puis il reprend d’une voix biève et agitée )
Mon cher, — lu seras cause que je terminerai mes jours dans un couvent, toi, vois-tu ! — J'ai trop aimé la musique, tu as trop aimé une femme... Nous expions tous deux. — Chaque homme reçoit une certaine dbsc de sensibilité, une certaine faculté d’aimer et de se dévouer qu’une loi supérieure lui ordonne apparemment de répandre autour de lui dans des proportions réglées, — en attribuant une part au donateur, une autre à la famille, une autre à la patrie,
SG
à ce qu’on nomme le devoir enfin, — et réservant le surplus pour les distractions et pour les loisirs de la vie. Nous avons tous deux violé celte loi, nous avons concentré toute notre puissance d’affection sur un seul objet, et ce qu’il y a de pis, sur un objet de luxe : moi sur la musique, toi sur une femme. Nous sommes maudits à cause de cela, mon garçon. — Ma passion, à moi, est frappée au cœur par les ressorts mêmes qu’elle avait tendus. Je perds l’œuvre de ma vie par les combinaisons que j’avais méditées pour la sauvegarder ; — à la secrète rougeur de mon front, et, pour tout achever, je vois une main que j’ai emplie de bienfaits prête à se lever contre mon visage. Cela est dur! — Toi, tu assistes, comme un témoin désespéré, mais impuissant, à la ruine de ton corps, de ton âme et de ton génie! Cela n’est pas gai non plus. — 11 y a un Dieu, Roswein, positivement.
ROSWEIN.
Je le sais.
CABNIOLI, dont l’agitation augmente.
Ah! cette femme!... Comment ai-je pu oublier qu'il a suffi en tout temps d’un de ces fragiles écueils pour briser toute force humaine? Un enfant le sait!... Oinphale, Circé, Dalila! Ces noms de magiciennes qui flamboient comme des phares dans la tradition du monde, comment ne m’ont-ils pas éclairé?... Mais ce qui peut être sauvé encore de ton naufrage, je le sauverai!... oui, — à tout prix! S’il te reste un lambeau de cœur dans la poitrine, je te tirerai de ce harem, «— quand je devrais, comme Ulysse, le mettre devant les yeux un miroir d’acier, — quand tu devrais en sentir le reflet jusque dans la moelle de tes os!... Aussi bien il le faut... Seulement j’aurais voulu t’y préparer... Il n’est plus temps. Écoute.
DALI I.A
ROSWEIN.
Non..-. Lnissez-moi !