‹ Œuvres complètes d'Octave Feuillet Scenes et comediesChapitre 46 sur 74 · CAR MO U · texte numérisé non relu

CAR MO U

Ali! nour une fois en ma vie que je parle sérieusement, lu daigneras m’écouter!... — Je ne suis pas revenu d’Espagne directement. Une affaire d’intérêt m’appelait en Sicile, et avant de toucher à Naples, je suis allé passer une semaine dans une villa que j’ai entre Palerme etMonrcale. — Je ne savais que faire de mes soirées, et je les employais à courir 1 1 campagne, qui est fort belle par là, — un coin de l'Éden oublié par le déluge... Jamais personne, je m’en vante, ne fut moins que moi enclin à la mélancolie... Et cependant je ne saurais dire par quelle bizarrerie j’éprouvais, durant ces promenades solitaires, la pesanteur d’une âme repliée sur elle-même, — et le vague abattement d’un esprit qui se nourrit, comme un fiévreux, de sa propre substance... Était-ce fatigue du voyage, était-ce pressentiment?... Quoi qu’il en soit, un soir, — c’était jeudi dernier... (il hésite.) Donne-moi un verre d’eau.

(Rosweia lui verse de l’eau, Carnioli boit une gorgée, pose le verre près de lui, s’asseoit et poursuit.) Au déclin du jour, je traversais un étroit vallon que de hautes collines préservent des vents de la mer, et qui est renommé dans le pays pour la salubrité de l’air qu’on y respire. Parmi les ignobles masures éparses dans ce vallon, je remarquai une petite habitation d’une propreté britannique..., une espèce de cottage; — ces Anglais se fourrent partout! — Comme je m'en approchais, poussé par une curiosité banale, — j’entendis tout à coup s'élever du fond d’un verger attenant à la maisonnette les sons graves et veloutés d’un violoncelle.

ROSWBI.V

Carnioli!

CARNIOLI

Je reconnus l’archet... je reconnus la main.

ROSWEIN.

De grâce, Carnioli!

CARNIOLI.

Crois-tu que ce récit m’amuse? — Un homme de moyen âge, à face carrée et à favoris roux, se tenait sur le seuil du logis. Il vint à moi, croyant lire sur mes traits l’expression d’une souffrance subite... Je l’interrogeai... Il avait dans sa ferme depuis un an deux hôtes — qu'il me hoinma... Ma raison me disait de fuir ce lieu... Mais le violoncelle chantait toujours, et ma passion musicale, se joignant à un. sentiment que je ne pourrais définir, m’attirait jusqu’au fond de cet abîme d’amertume, — sur le bord duquel le hasard m’avait amené.

Le hasard, Carnioli?

CARNIOLI. (Sa voit devient plus brève.)

/ Comme tu voudras .. J’entrai dans le verger... Je me glissai sans bruit derrière les arbres, et je pus voir un groupe de trois personnes que le feuillage d’un figuier protégeait contre les rayons du soleil couchant... Une d’elles m’était inconnue... mais je compris que c’était un médecin...

ROSWEIN.

Oh ! Dieu !

CàRNiOLL

Quant aux deux autres, je les connaissais, et tu les connais. — l.e vieillard seul me parut changé... Les traits de la jeune fille me semblèrent à peine altérés, et cependant son attitude, le fauteuil garni d’oreillers où elle était a demi couchée, l'éclat singulier de son regard, tout m’annonçait

que le médecin venaitpour elle... Comme j’arrivais,... il n’y a pas un détail de celte scène qui ne me restât présent, quand je vivrais dix mille ans!... (il frappe le parquet du pied.) son père déposa son archet, et lui demanda comment elle se trouvait... Mieux, dit-elle en souriant, de mieux en mieux; mais l’Allemagne seule me guérira tout à fait... Puis elle ferma les yeux, et murmura quelques mots indistincts... Je ne pus entendre que ton nom...

ROSWEIN.

Par pitié, Carnioli !

CARNIOLl.

Mon enfant, dit alors le vieillard, confie-moi tout... Ce secret que lu t’obstines à garder, il double ton mal... Confie-moi tout, je t’en prie; je te promets de ne pas le maudire... Il t’a trompée, n’est-ce pas? — Elle rouvrit les yeux : — Non, non, reprit- elle,... je me suis trompée moi-même, moi seule... 11 n’y a d’autre coupable que moi; aimez-le • toujours. — Puis, des que sa paupière se refermait, comme si le délire la reprenait subitement, elle changeait de lan-' gage,... elle t’accusait,... elle répétait tes paroles d’amour,... elle priait son père, .. elle priait Dieu de te pardonner.

ROSWEIN.

Oh! malheur! Carnioli, si vous m’avez aimé jamais!... carnioli. (s* roi» s'aiter».)

Pendant ce temps-là, les doigts du vieillard posés sur les cordes du violoncelle en tiraient par saccade des sons,., des plaintes, qui m’entraient dans l’âme... La jeune fillese réveilla et dit : Mon père, j’ai deux grâces à vous demander... Souriez-moi d’abord; — il essaya de sourire! — Merci, reprit-elle; etmuintenant jouez-moi le Chant du Calvaire... — Non, non, dit le bonhomme avec l’accent d’une

gaieté poignante, le jour de ton mariage, fillette... L’en faut sourit en le regardant fixement : il baissa les yeux sans répliquer. D’un geste plein de douleur, il secoua ses cheveux blancs sur son front plus pâle que le marbre, et prit son archet... J’entendis alors le Chant du Calvaire... Le Chant du Calvaire, oui! (Sa voix s'étrangle.) Pendant qu’il jouait, je voyais de grosses larmes tomber une à une sur ses pauvres mains amaigries et tremblantes... Il pleurait! Le bois et le cuivre pleuraient!... Le médecin détournait les yeux,... et moi !... L’enfant seule ne pleurait pas... Elle n’avait plus

de larmes !... (Il se lève vivement ému et fait quelques pas.)

ROSWEIN. *

Assez! assez ! O Dieu miséricordieux ! Dieu ! tu tombe sur

uu siège.) •

CARNlOLI, brusque.

C’est fini. Calme-loi. — Je sortis. J’attendis le médecin à la porte. Je lui demandai s’il lui restait quelque espérance.

11 me montra le ciel. Mais, lui dis-je, si celui qu’elle aime ( lui était rendu?... Alors, répondit-il, quoiqu’il soit bien tard,... peut-être!

ROSWK1N, so levant.

Partons. Parlons vite!

càrniou.

Partons.

ROSWElîf.

Carnioli, je vous jure que je vais vous suivre; mais il faut que je revoie une fois encore relie que je quitte à jamais. Il le faut. Je ne lui parlerai pas. Elle ne me verra pas. Je jetterai un dernier regard sur son visage, et je vous suivrai.

CARNIOI.I.

Tu faiblis déjà?

ROSWEIN.

Non. Accompagnez-moi, venez. Je ne l’éveillerai pas.

CARXIOU.

Viens donc, et finissons.

Ils sortent par la porte île gauche, traversent une galerie, et arrivent dai s la pièce qui précède ia chambre à coucher de la princesse ; une lampe d'albâtre éclaire à demi cette antichambre. Mariette sommeille dans un fauteuil. A l’entrée des deux hommes, elle se lève effrayée.

ROSWEIN, à demi-voix, à Ma rie. ta.

Elle dort?

MARIETTA

Oui. Parlez bas.

ROSWEIN.

Je reviens. Alteildez-moi là. (Il se dirige vers la chambre) MARIETTA, l'arrêtant.

Madame la princesse a recommandé qu’on ne la troublât sous aucun prétexte. Elle était souffrante.

ROSWEIN.

Laisse. Je ne l’éveillerai pas. Je veux la voir seulement.

MARIETTA

Monsieur, pardon; mais je serais chassée.

ROSWEIN.

Elle ne me verra pas. Retire-toi. Pourquoi trembles-tu, sotte?

MARIETTA

Monsieur, n’entrez pas, je vous en supplie.

CARXIOU, d'une voix éclatante.

Elle n’y est pas! Je parie ma tète qu’elle n’y est pas! — Alt! voilà pour couronner l’œuvre! (il rit.) — Tu peux entrer, va : lu ne réveilleras personne.

ROSWEIN, repoussant Marietta éperdue.

Ole- toi ! (Il ouvre violemment la porte; la chambre est vide; sc frappant le front.) Elle me trompait donc! Elle mentait encore! Non ! quand un ange de Dieu me l’eût dit, je ne l’aurais pas cru! (Apercevant une lettre sur la table.) Ah ! UHO lettre d’elle! (il rouvre et Ht.) « Mon cher maestro, je quitte quand il me plaît; mais on ne me quitte pas. Adieu. Leonora.» — (U reste

un instant immobile, appuyant fortement uae main sur sa poitrine )

Page 1