LA SCÈNE SE PASSE AUX BAINS 1)1. B..., EN NOBMANDIE
L’ERMITAGE
lin parc dans une vallée; les reOcts d'un lac a travers les clairières, A droite, la lisière d'une forêt. Soirée d’été. — La baronne traverse une pelouse à la hâte pour gagner une allée.
LA BARONNE
Une heureuse inspiration que j’ai eue de prendre par là!... c’est un marécage !... Mes bottines sont en compote:, ces choses-là n’arrivent qu’à moi!... (Elle se trouve subitement irrêtee par un mouton qui lui barre le passage.) Bon ! voilà ITIÎCUX ! (Elle agite son mouchoir devant les yeux du mouton.) Pst! pst î Va-t-CIl !
je n’aime pas ces animaux qu’on ne connaît pas... (Le mouton tourne autour d’elle eu bêlant.) VeUX-tU t’en aller tout dè suite..-. Qu’est-cc qu’il me veut, je vous demande un peu, ce monstre- là! (Elle s'empêlrc dans la corde qui 6ic. le mouton à un piquet.) Il me tient ! mon Dieu ! mon Dieu! mais c’est qu'il me tient vraiment! Au secours! au secours !...
LK GÉNÉRAL DU KERDIC/accourant.
Ne craignez rien, madame.
LA BARONNE, hors d'clle-même.
Au secours, monsieur! je vous en prie en grâce! c’est un mouton enragé qui me dévore !
LE GÉNÉRAI
Mais c’est vous qui l’étranglez au contraire!' ( h à se
délirer.)
LA BARONNE
Ah! monsieur, vous venez de me rendre là un service, voyez-vous !
LE GÉNÉRAL, qui 1’» regardée arec attention.
Ah çà! mais je ne me trompe pas! Non, ma foi ! ( |l s * isil
la baronne, et l’embrasse avec une énergie militaire.)
LA BARONNE, se débattant.
Quoi! comment! qu’est-cc que c’est?... Dites-moi donc... lâchez-moi, jeune homme! Vous êtes fou ! C’est un fou, ça ne fait pas de doute ! Au secours!...
LE GÉNÉRAL
Mais, morbleu! regardez-moi donc en face?...
Tiens!... c’est vous, général!... Que le bon Dieu vous patafiole, par exemple !
LE GÉNÉRAL, riant.
Eh! eh!... lâchez-moi, jeune homme!... ch! eh!... Comment ça va-t-il, ma vieille amie?
LA BARONNE
Qn’est-cc que ça vous fait? Si ça vous intéressait beaucoup, vous auriez bien pu me demander de mes nouvelles depuis dix ans que je vous fais l’honneur de demander des vôtres à tous les Bretons que je rencontre!... D’où sorlez-
L'EltM.TAGE.
vous, voyons?... Je croyais ne vous revoir qu’en paradis, et je vous trouve ici frais comme une rose... Le vilain personnage que vous faites, allez !
LE GÉNÉRAL. '
La, la! aimeriez-vous mieux que je fusse mort?
LA BARONNE
Ce serait plus poli. ,
LE GÉNÉRAL
Eh bien! ma parole d’honneur! vous êtes une ingrate, car j’ai été vingt fois sur le point de vous écrire...; mais je me suis dit : Bah! elle aura oublié le vieux Breton, — le vieux soldat liboureur... imitons-la! 1
LA BARONNE
C'est fièrement bien raisonné!... Mais enfin d’où venezvous?
LE GÉNÉRAL
Parbleu', d’où voulez-vous que je vienne? Je viens de mon donjon, de mes forêts. Je vis comme un coquillage... J’ai une ferme-modèle dans les Côtcs-du Nord.
LA BARONNE
Et qu’est-ce que vous venez faire à ces eaux?'
LF. GÉNÉRAL.
Rien du tout. Mon fils avait envie de chasser l’écureuil. Je me suis laissé persuader, comme un imbécile, que je 11e digérais pas; le fait est que je digère comme un bœuf. Je suis si faible avec ce gamin-là!.. Enfin voilà huit jours que je suis ici à m’en... rhumer! Hum!
La BaRONNF., lui prenant le bras cl continuant sa promenade.
Ah ça! il doit commencer à marcher sans lisières, votre gamin, diles-moi, général?
LE GÉNÉRAL
Mais oui, ii se fait, il se débrouille. Savez-vous qu'il va avoir trente-quatre ans? C'est uu rêve, ma parole d’honneur !... Quel âge avez-vous, vous, baronne ?
LA BARONNE
J’avais quarante ans la dernière fois que je vous vis à Paris — Comptez.
le général.
Hon! hon! diable! (il fait claquer sa langue.) N’importe, vous êtes comme moi : vous êtes bon teint. Eh ! eh ! il n’ j a que ceux de notre temps, ma chère amie ! Le diable m’emporte si je ne suis pas enchanté de vous revoir, moi ! — Et la petite Hélène, j’espère qu'elle est ici, l’espiègle ?
la baronne.
Certainement. Vous pensez bien qu’elle ne m’a pas quittée depuis son malheur !
lr général.
Quel malheur?
LA BARONNE
Vous n’êtes pas, j’imagine, sans avoir appris l’histoire de mon gendre?
LE GÉNÉRAL
Comment! votre gendre? La petite Hélène est mariée? Elle a donc bien grandi depuis que je ne l’ai vue? Elle était
haute Comme ça! (Il montre un brin d'herbe avec sa canne.)
LA BARONNE, indiquant une tige élancée.
Eh bien ! maintenant elle est haute comme ceci, et de plus fort agréable à voir.
LE GÉNÉRAL
Dali!... c’cst extraordinaire !... cl elle est mariée pardessus le marché?
L’ERMITAGE 203
LA BARONNE
Mais pas d» tout... c’est-à-dire elle est veuve... si on veut. — Est-il possible que vous n’ayez pas su cette histoirc-là?
LE GÉNÉRAL
Comment diable l’aurais-j&sue? Je sors de mon trou... Je vis comme une plante... je suis un ours!
LA BARONNE
Pour ça, c’est vrai. — Figurez vous donc, mon pauvre général, qu’au commencement de 1848... Vous savez toujours bien qu’il y a eu une révolution cette année-là î
LE GÉNÉRAL
Parbleu !
LA BARONNE
Ce n’est pas malheureux !
LE GÉNÉRAL
J’aimerais autant ne pas le savoir !
LA BARONNE
Vous m'étonnez. — Pour en revenir à ma fille, elle entrait alors dans sa vingtième année...
LE CÉXÉRAL.
Pas possible?
Laisscz-moi donc parler un peu, voulez-vous ? — Je vous dirai en passant, général, que vous ne vous êtes pas formé aux belles manières dans votre ferme-modèle. Pour être juste, il est impossible d’avoir plus mauvais ton que vous ne l’avez. Vous .n’étiez déjà pas une merveille en ce genre; mais à présent il n’y a pas moyen d’y tenir. 11 ne vous manque plus qu’un fouet et une charrette ; je vous confie cela.
LE GÉNÉRAL
Merci bien.
LA BARONNE
Ma tille avait donc vingt ans. et il s’était déjà présenté plus de quinze partis pour elle. Elle les avait tous refusés; celui-ci pour ses moustaches, celui-là parce qu’il n'en avait pas, un autre pour ses gants, un autre pour sa manièrede saluer... J’étais dans la désolation, car vous saurez que j’ai pour principe de marier les filles avant qu’elles aient eu le temps de se reconnaître. Passé vingt ans, elles veulent choisir; elles deviennent de plus en plus difficiles, jusqu’à ce qu’elles arrivent au pied du mûr, et qu’elles se jetleut à la tète du premier venu.
LE GÉNÉRAL
C’est très-juste ; ça me rappelle ma voisine de campagne, mademoiselle Méridoz, qui a fini par épouser un véritable serrurier.
LA BARONNE
Vous voyez bien! — C’est ce que je disais à Hélène. De plus, je me sentais tout à fait malade dans ce temps-là; je me croyais tout près de quitter ce monde, et je passais des nuits à faire pitié, je vous assure, en songeant à l’abandon où j'allais laisser ma fille; enfin, n’en pouvant plus, je me décidai à lui ouvrir la source de mes douleurs ; — ce que je me serais bien gardée de faire, par parenthèse, si j’avais pu prévoir le bel état où cela nous mit toutes deux. Jamais vous n'avez vu rien de pareil. C'était une scène du déluge. Vous connaissez Hélène : elle a l’air d’une rieuse sempiternelle, et on croirait qu’elle n’aime rieit sur terre. Lli bien ! ficz-vous-y ! Pauvre fillette!... (Elle t'cisuie les yeai.)
le général.
Ça ne m’étonne pas que vous ayez une bonne fille, parce que vous êtes une brave femme-
L'ERMITAGE
LA BARONNE
ÎOS
Eh! j’ai incs défauts. — Tant il y a que, dès le lendemain, Mayran se présenta et fut accepté d'emblée.
LE GÉNÉRAL
May rau? Qui ça, Mayran?
LA BARONNE
Je vous dis Mayran... c'est Mayran!
LE GÉNÉRAL
C’est que j’ai connu un Mayran, moi.
LA BARONNE '
Je ne m'y oppose pas; mais laissez-raoi finir, je vous eu prie, et ne venez pas me brouiller vos histoires dans les miennes. — M. de Mayran, le nôtre, était officier d’ordonnance du roi...
LE GÉNÉRAL
Bon! c’est un autre alors.