‹ Œuvres complètes d'Octave Feuillet Scenes et comediesChapitre 50 sur 74 · LA BARON VR · texte numérisé non relu

LA BARON VR

Probablement. — Le mariage fut fixé au 22 février. Des paperasses qu’on attendait le firent ajourner au lendemain 23. Comme nous sortions de la mairie pour nous rendre à Sainl-Thomas-d’Aquin, on appelle mon gendre au château. 11 part au galop comme un désespéré. On le charge de porter un ordre à la Bastille, et, comme il passait devant la porte Saint-Denis, voilà un de ces animaux-là qui lui lâche son coup de fusil.

LE GÉNÉRAL

Ah ! sacrédié !

• LA BARONNE

Trois jours apres, ma fille était veuve. Est-ce du guignon?

le général.

Numéro un! — L’odeur du tabac ne vous incommode pas. je crois?

le l’adore en plein air.

LE GÉNÉRAL, allumant un cigare.

Vous avez toulcs les vertus. — Et vous n’avcz pas pu la déterminer à se remarier, votre fille?

la baronne.

Eli! non. D’abord, à la suite de toutes ces secousses, ma santé s’est rétablie, et mon meilleur argument m'a manqué. Ensuite, figurez-vous que ma fille est tombée dans une superstition : elle prétend qu’elle serait malheureuse en ménage, que le ciel a daigné l’en avertir par une espèce de miracle... comme c’est avantageux pour ce pauvre Mayran, dites-moi?... et qu’à moins d’un autre miracle dans le sens contraire, elle ne déveuvera de sa vie.

LE GÉNÉRAL

Après tout, si vous ne désiriez pour elle qu’une position, elle l’a.

LA BARONNE

Quelle position? Jolie position! Une jeune veuve, c’esi pire qu’une demoiselle. — Si elle avait des enfants, ee siérait différent.

LE GÉNÉRAL

Ab! elle n’a pas d’enfants?

’ LA BARONNE

Pardi! où voulez- vous qu’elle en ait en? Je vous dis qu'ils n’ont pas été à l’église !...

L'ERMITAGE

LE GÉNÉRAL

C'est juste. Je vous demande pardon. (Après un silence ) fie celte façon-là, vous n’avez pas de petits -enfants, vous?

LA BARONNE

Apparemment. — Mais je dois vous prévenir que si vous louchez celte corde-là, vous allez avoir le vilain spectacle d’une vieille femme en pleurs.

LE GÉNÉRAL

Ah ! c’est plaisant!

LA BARONNE

Comment! c’est plaisant?

LE GÉNÉRAL

Sans doute. A votre âge, on a besoin surtout de tranquillité; que feriez-vous d’une couvée de tapageurs qui mettraient votre maison au pillage?

LA BARONNE

Ce que j’en ferais? Mais je les aimerais, je les gâterais, je les mangerais!... Écoutez bien ceci, général: je n’ai jamais cherché midi à quatorze heures, moi; j’ai demandé à chaque âge de la vie les fruits qu’il porte naturellement, et point d’autres. J’ai commence par rêver un bon mari ; je l’ai eu, Dieu merci! Ensuite j’ai rêvé des enfants, — comme c’était mon droit, — et ma jolie fille m’a menée tout doucement jusqu’au seuil de la vieillesse... Maintenant, que m’arrive-t-il? je chôme, je suis en grève... Vous peut-il entrer dans l’esprit, dites-moi, que Dieu, dans sa bienveillante sagesse, ait voulu déshériter de toute consolation l’âge qui en a le plus grand besoin, et ne pensez-vous pas qu’il a ménagé aux vieillards dans leurs petits-enfants l’occasion de nouvelles tendresses, de chers sacrifices et de

suprêmes amours? Quant à moi, privée de ce bien, il me semble que ma vie n’est pas complète, que je n’ai pas assez aimé, ni peut-être assez souffert, — car c'est tout un, — et qu’enûn je mourrai avec un côté du cœur tout neuf et gonflé de soupirs... Mais je suis bien bonne de conlcr mes secrets à un vieux bloc de granit comme vous!

LE GÉNÉRAL, s'arrêtant et lui saisissant le bras.

Pas du tout, pas du tout. Personne ne nous écoule, n’esl-ce pas?... Eh bien ! je suis aussi bête que vous.

I LA BARONNE

Comment dites-vous ça ?

LE GÉNÉRAL, avec énergie.

Je vous dis que je suis aussi bête que vous, est-ce clair?

LA BARONNE

Bah ! vous voudriez aussi avoir un petit-fils?

LE GÉNÉRAL

Non pas! une petite-fille ! — Au reste, ça m’est égal; mais j'aimerais mieux une fille, parce que c’est plus gentil .. Vous ne pouvez vous imaginer tous les sacrifices dont, je me sens capable pour cette entant-là?... D'abord je donnerais un de mes bras tout à l’heure... Qu’est-ce que ça me fait? Je serais manchot!... ça ne m'empêcherait pas de la faire danser sur mes genoux, n’est-ce pas?... Ensuite je rhabillerais en point d’Angleterre ; je lui couvrirais son bourrelet de diamants et ses souliers de perles fines. Ma ferme-modèle y passerait. Vous n'allez pas me croire? J’ai deux moutons monstrueux, chimériques, des Dishley perfectionnés par moi, et qui font l’admiration du monde entier; dos animaux que j’élève comme des princes, dans du coton... eh bien! je vous donne ma parole d’honneur sa-

L'ERMITAGE

crde que je comptais les atteler à la carriole de ma petiteülle! C’est une pure folie, comme vous voyez; mais je crois, le diable m’emporte, que je m’y serais attelé moimèmè! — J’avais encore mille projets du même genre dont je me berçais agréablement depuis dix ans; c’était tout mon avenir, toute la joie de mes vieux jours... Mais ouah !... Teuez, n’en parlons plus... Nous sommes logés à la même enseigne, ma viedle amie, voilà toute l'histoire.

LA BARONNE

Mais, général, votre garçon’

LE GÉNÉRAL

Eh bien ! quoi, mon garçon? Il est comme votre fille.

LA BARONNE

Et pourquoi ne veut-il pas se marier, lui?

* , LE GÉNÉRAL, s’animant,

Parce que... parce que ce n’est plus la mode, vous savez bien! parce que chacun, du petit au grand, s’est mis à philosopher et à raffiner sur les choses les plus simples, sur les notions les plus élémentaires et les mieux établies... parce qu’on a découvert, par exemple, depuis trente ans, que la condition la plus glorieuse pour un homme était celle de bâtard, et l’état le plus honorable pour une femme, celui de gourgandine et de Gothon de théâtre ! Nos pères, qui préféraient les enfants légitimes et les honnêtes femmes, se sont trompés en cela comme en tout; car il paraît, ma chère amie, que depuis cinq mille ans le monde tournait à gauche au lieu de tourner à droite... Ce que c’est que de prendre un mauvais pli! Un de ces jours, on reconnaîtra que nous étions faits pour marcher sur la tête, vous verrez ! C’est une peste d’orgueil et de sottise qui court la terre et

don» tous les esprits sont infectés plus ou moins. Croyezvous que votre fille unique ait échappé à la contagion? l'as plus que mon fils. Tous deux, sans s’en douter, obéissent au vertige commun, au paradoxe régnant, à la haine de la loi et du devoir, à la rébellion générale contre le bon sens, l’évidence et la vieille lumière du soleil !...

IK BARONNE

11 est possible que ma fille fasse de la prose sans le savoir;... mais c’est avant tout une petite personne délicate comme une hermine, fière comme une infante et sérieuse au fond comme un quaker : elle a la singularité de ne pas trouver charmante la galanterie bottée et luronne que vos mœurs de club ont transportée de l’estaminet dans nos salons;... en un mot, elle nourrit sur les hommes cette idée extraordinaire, que ce sont tous des grossiers.

LE GÉNKRAL.

Vous voyezbien qu’elle raffine! C’est une petite protestation sociale à sa manière... Est-ce aue nos mères s’avisaient de trouver les hommes grossiers? Laissez-moi donc tranquille! C’est comme mon fils ! Vous figurez-vous par hasard qu’il ait une haute opinion de votre sexe?

la baronne.

Il serait le seul du sien qui eût ce bon goût-là ! — Voyons, qu’est-cc qu’il lui reproche à notre sexe, ce monsieur? De manquer généralement de vertu, n’est-il pas vrai? Et sa pauvre défunte mère, qu’en pense-t-il? 11 fait exception pour elle, n’est-ce pas? Ils font tous exception pour leur mère, et ils ne s’aperçoivent pas qu’à ce compte-là l’exceplion devient la règle. — Ça fait pitié 1

L’ERMITAGE. ?U

f.B GÉNÉRAL.

Vous avouerez peut-être bien qu’il y a des femmes qui se conduisent mal par-ci, par-là?

LA BARONNE

Ça se peut. Vous pouvez ajouter que ce sont celles-là que vos jeunes gens connaissent le mieux, ou plutôt les seules qu’ils connaissent. «Ajoutez encore que c’est avec ces espèces qu’on fabrique les héroïnes de roman et de théâtre, et qu’on gâte l’opinion. Une femme de bien ne livre point les secrets de sa pensée et la nudité de son âme à l’anatomie littéraire, pas plus qu'elle ne va poser dans les ateliers; le scalpel des poêles, comme ils disent, ne fouille que dans des cœurs perverliset ne dévoile que des âmes malsaines. Il en résulte dans l’imagination publique un certain type fabuleux du sexe féminin qui ressemble, j’y consens, aux demoiselles de ces messieurs, mais pas à moi, j’en réponds. Tenez, j’ai connu un petit jeune homme qui était fort glorieux d'avoir mis à mal deux ou trois servantes d’auberge, mais qui se plaignait toutefois que les femmes eussent en général comme une odeur de torchon ; il ne voulait pas se marier à cause de cela. Contez donc cette historiette à monsieur votre fils.

LE GÉNÉRAL, ri*nt.

Je n’y manquerai pas, quoiqu’elle ne soit pas précisément à son adresse ; car, pour lui, il admet eu principe un assez bon nombre d’honnêtes femmes....

, la baronne.

Ah! c’est un original dans ce cas.

> le gélnral.

Mais ce qui l’arrête... je sais par cœur toutes scs sot-

lises, vous comprenez bien... c’est la pensée, l'effroi d’associer sa vie et de confier son honneur à une inconnue*, car, selon lui, la femme qu’on épouse esttoujours une inconnue à cause de la comédie perpétuelle que les filles jouent dans le monde.... Aussi ne voudrait-il épouser jamais, dit-il, qu’une femme qu’il aurait pu étudier dans une circonstance anormale, dans une de ces crises qui mettent à nu un caractère, le jettent en dehors de la routine mondaine et lui rendent, malgré lui, sa direction authentique... une femme, par exemple, avec laquelle il aurait eu la chance rare de faire naufrage sur un rocher ou de voyager solitairement dans des forêts vierges....

la baronne.

Alors... qu’il épouse une femme sauvage!

le général. ,

C’est ce que je lui ai dit. — Épouse Alala! Le diable m’emporte si je ne le lui ai pas dit Eh bien ! que voulezvous que je fasse avec un gaillard comme ça, voyons?

la baronne.

Avec -un gaillard comme ça vous aurez de la peine à être grand-père, voilà ce qu’il y a de positif. Néanmoins, vous allez me le présenter : je suis curieuse de le voir. Où est-il pour le quart d’heure?

LF. GÉNÉRAL.

11 chasse l’écureuil dans ces bois qui sont par là. Et la belle Hélène, ne peut-on lui présenter son respect?

LA BARÜNNB.

La belle Hélène dessine sous un sapin tout là-bas. Nous la rejoindrons dès que j’aurai terminé l’expédition que je médite. — Venez un peu par ici.

L'ERMITAGE

if. c rn.’.nAL,

Au fuit, où me menez-vous donc par ccs voies détournées ?

LA BARONXB.

Qu’est-cc que vous supposez bien que cela puisse être, cette maisonnette à beffroi en face de nous?

‘ LE GÉNÉRAL

Mais je ne sais. On dirait une chapelle... assez laide, une sorte de marabout.

LA BARONNE

Marabout vous-même! — Fi ! c’est là qu’est enterrée sainte Marcelle.

LE GÉNÉRAL

Ah ! j'en suis bien aise.

Est-ce que vous n’en avez pas entendu parler, vraiment?

LE GÉNÉRAL

Jamais de ma vie... Sainte Marcelle!... (il réfléchit) Jamais de ma vie. Quelle sainte est-ce là ?

LA BARONNE

C’est une sainte qui fait des miracles.

LE GÉNÉR AL

Hon ! e". êtes-vous sûre? — Quelle espèce de miracles fait-elle?

LA BARONNE

Sainte Marcelle, général, étaitnne bergère d’avant la révolution, qui, par la seule puissance de ses charmes et de sa vertu, devint l’épouse légitime d’un prince normand. Depuis ce temps-là, on invoque cette sainte princesse

214 SCÈNES ET CUîlEDIBS.

quand il s agit de réaliser un mariage qui rencontre, soit du côté des parents, soit de la part des jeunes gens, quelque difficulté considérable.

LE GÉNÉRAL

Et comment s’y prend-on pour cela î

Autrefois la chapelle était au milieu de la forêt, sur les ruines de la cabane qu’avait habitée cette merveilleuse bergère ; on y venait en pèlerinage de cent lieués à la ronde: il y avait des ermites qui desservaient la chapelle et qui avaient tous une belle barbe blanche de père en fils...

LE GÉNÉRAL

Comment diable! de père en fils! elle est mignonne, votre légende !

LA BARONNE, consternée.

Ah grand Dieu! quelle atrocité! je suis indigne... je ne sais où j’avais l’esprit... Je voulais dire qu’on ne mettait là que des vieillards très-âgés et très-respectables... afin d’éviter les propos, parce qu’il y venait beaucoup de jeunes filles en cachette : on y amenait aussi des enfants qu’on fiançait dès le berceau, et qui plus tard s’aimaient miraculeusement. Depuis la révolution, les reliques ont été transportées dans ce vallon, et tout le pèlerinage consiste maintenant à mettre un cierge au tombeau de la sainte. Seulement l’ancien ermitage a conservé une vertu mystérieuse et sympathique, et jamais une fille et un garçon ne s’y trouvent ensemble impunément: il faut bien vite les marier, ou gare !

LE GÉNÉRAL

Vous n’êtes pas venue de Paris, je présume, sur ces belles imaginations-là?

L’EllMITAGE.

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