LA U \ DONNE
Vous m’excuserez. Ma lille ne s'en doute pas, bien cntendu. Je l’ai entraînée sous le prétexte de ma santé ; mais lu vérité est que j’ai lu dernièrement cette légende, et qu’elle a caressé mes tristes yeux d’un rayon d’espoir. Je vais, de ce pas, sournoisement mettre mon cierge à celte chère sainte, et un de ces jours, quand je connaîtrai un peu mieux la société qu’il y a ici, je comploterai une rencontre à l’ermitage entre ma fille et le premier jeune homme qui me conviendra. Nous verrons ensuite comment cela tournera. — Si j’ai un conseil à vous donner, par parenthèse, c’est de faire comme moi.
LE GÉNÉRAL
Bien obligé ! Je ne suis pas pour les remèdes de bonne femme.
La baronne.
Qu’cst-cc qu’il vous en coûtera d’essayer?
LE GÉNÉRAL
Je n'adore pas les fétiches!
LA 1IAR0NNB.
Eh! mais, vous qui prêchez si fort contre l’orgueil humain, vous en avez votre petite dose, à ce qu’il paraît !
LE GÉNÉRAL
Pourquoi cela? parce que je ne crois pas qu’il soit de la dignité de Dieu d’intervenir dans nos petites affaires de famille, — et que je cttjis encore moins qu’on puisse acheter cette intervention moyennant le maigre cadeau d’un cierge? ✓
LA BARONNE
Ah ! vous philosophez aussi, vous? Vous tranchez comme cela les questions avec votre grand sahre, — en deux coups : vlan! vlan! et vous croyez qu’on va vous laisser faire? Diles-moi donc un peu ce que c’est au juste que la dignité de Dieu? Vous l’a-t-il donnée à garder? La dignité de Dieu, mon général, comme sa bonté, est chose très-délicate à. définir et à limiter : Croyez bien qu’il sait maintenir l’une, comme il exerce l’autre, sans notre concours officieux. — Et puis, qu’appelez-vous « nos petites affaires de famille? » Pensez-vous que Dieu, de sa hauteur, ne voie pas toutes nos affaires humaines sur le même plan, celles que vous jugez grandes et celles que vous appelez petites: le malheur d’un peuple et le chagrin d’une mère? Je n’ai pas, quant à moi, de lumières suffisantes pour établir ces savantes distinctions entre les prières qui sont dignes*de l’attention divine et celles qui en sont indignes : j’aime à me persuader que la prière est bonne toujqurs, et que la plus mesquine offense moins Dieu que vos orgueilleux respects. Voilà pour les petites affaires de famille... Reste le cierge, qui émeut principalement votre bile voltairienne. Or j’avoue que c’est un maigre cadeau, en tant que cierge; mais, si Dieu veut bien le prendre, comme je le lui ofTre, pour un témoignage de foi, de simplicité d’esprit et d'humilité de cœur, j’espère très-sincèrement qu’il en sera touché.
LE GÉNÉRAL
Je ne dis pas de mal de la prière, madame la baronne, entendez-vous? J’ai prié moi-même dans les batailles, avant de charger. — Tout homme qui ne prie jamais est un gredin ou une huître. — Mais vos saints, vos saintes et vos légendes, ce sont des uaomcrics idolâtres, et rien de
[/ERMITAGE
plus! Est-ce que je ne connais pas ça?., mon pays en est farci!... Je connais ça parfaitement... peuh !
la baronne.
Vous ne connaissez rien, général : dès que l’on croit a une autre vie, rien n’est plus raisonnable, ni plus doux que de croire à la puissance intermédiaire et au bienveillant patronage des âmes justes et heureuses; c’est leur récompense et leur magistrature là-haut. — Quoi qu’il en soit, je ne fais point métier de convertir les gens sous la rosée... Je vais accomplir mon vœu. Vous m’attendez ici?
LE GÉNÉRAL
Oui, allez.
LA BARONNE, tous le porche, se retournant au momcn' U'eulrer.
Vos ancêtres, général, avaient le courage du cierge , comme celui de la lance. Vous n’êtes pas aussi carré!
LE GÉNÉRAL
Carré ou non, je vous dis que j’ai horreur des capucinades.
LA BARONNE
Capucinadcs? — Faible argument! — Mais puisque nous en venons aux gros mots, je me sauve.
LE GÉNÉRAI., brusquement.
Ça vous fait-il bien plaisir?
Beaucoup, beaucoup, parce que j’ai mon idée au fond.
LE GÉNÉRAL
Eh bien'* marchez, je vous suis; mais il est bien entendu que c’est pour vous obliger, car je n’y crois pas.
(lisant reut dans la chapelle. — Cinq minutes s’écoulent. La baronne et 1» gen irai reparaissent.)
LA BARONNE
Eh bien ! en êtes-vous mort?
LE GÉNÉRAL, sombre.
Je n’en suis pas mort; mais nous venons si cela réussira.
LA BARONNE
Nous verrons.
LE GÉNÉRAL
Et si cela ne réussit pas, vous pouvez bien être sure que je ne vous pardonnerai de ma vie.
LA BARONNE
Ah! j’aime bien cela : comme si je pouvais vous répondre de rien!
LE GÉNÉRAL, s'arrêtant indigné.
Comment! vous ne me répondez de rien!... Vous me faites faire une démarche pareille, et vous ne me répondez de rien!...
LA BARONNE
Qu 'est- ce qui vous prend? Qu’est-cc que cela signifie? Ne faudrait-il pas vous signer un papier timbré comme quoi... Mais ça n’a pas le sens commun ! (Elle rit aux éclats.)
LE GÉNÉRAL
C’est vrai, c’est absurde; mais je suis furieux. — Allons, venez-vous-en.
LA BARONNE, riant plus fort.
Non... laissez-moi rire tout mon soûl... aussi bien on n’a jamais vu de mine si plaisante que la vôtre au moment où vous faisiez... cette démarche, comme vous dites... J’ai pensé involontairement au diable dans le bénitier... (Elle rit.)
v LE GÉNÉRAL.
Faites-moi l’amitié de vous taire, ou je vous donne ma
L’ERMITAGE. ÎI9
parole d’honneur que je rentre et que je retire mon cierge.
LA BARONNE, grare.
Moi vivante, vous n’eri viendrez pas à celte extrémité.
(Elle l'emmène )
L’Intérieur d’une Forât.
HELENE, un petit album sous le bras : elle marche rapidement d'un air affairé et inquiet.
C’est èxactemcnt l’histoire du Petit-Poucet, -*■ moins l’ogre.... jusqu’à présent du moins. Voilà bien une espèce de chemin, mais où mène-t-il? Un chemin qui ne dit pas où il mène ne mène à rien... C’est mal organisé, cette forêt... (Elle s'arrête et s’appuie contre un arbre.) Ouf! je suis brisée... J’entends battre mon cœur comme un moulin... Je dois avoir fait cent lieues, tant en long qu’en large... Voyons, tâchons de nous orienter. Premièrement, la forêt est à droite de la maison des bains; donc j’ai d’abord pris à droite. Secondement, j’ai suivi un sentier sur ma gauche, le sentier où j’ai rencontré la couleuvre, — après quoi j’ai fait un crochet, à gauche encore, en traversant le taillis. Ensuite... ensuite j’ai tournoyé en rêvassant, c’est ce qui m’a perdue... Rêvasser ne vaut rien... Ça m’apprendra ! — Je ne sais plus du tout quelle heure il peut être... Si la nuit allait me surprendre ici... Allons, il ne s'agit pas de perdre la tête... Cette forêt d’ailleurs paraît être assez bonne personne. Le pis qui puisse m’y arriver, c’est de retourner à l’état sauvage. . N’importe, c’est triste, et si je ne bavardais constamment comme une pie, il me semble que je me trouverais mal. (Elle tressaille tout à coup.) Ah! mon Dieu’ qis’est-ce que c’est que ça qui respire si fort! (Elle
écarte arec précaution les branchas d'un buisson qui cache une clairière, puis recule rapidement en poussant un cri étouffé.) C’est UU homme !...
Seigneur Dieu! que j’ai eu peur! (Elle rit.) Eli bien! c’est un homme, voilà tout! Est-ce que je croyais n’en plus revoir!... 11 y a mieux, c’est que je vais l’utiliser, celui-là... (Elle ccarte de nouveau les branches.) H dortj c’est Utl chasseur, voilà son fusil près de lui... Il dort en toute innocence... J’en suis assurément bien fâchée, mais... (Elle entre résolument dans la clairière, puis s'arrête avec hésitation.) Le l'é veillerai-je? car CC
jeune homme, est-ce que je sais inoi?- Hon ! il a le nez grec et les mains blanches... Bah! tant pis! je le réveille! (Elle tousse.) Hem! hem!... Rien. Est-ce qu’il est enchanté? Flat-
tous-le. (Elle courbe une branche dont l'extrémité tient caresser le froDl du dormeur.)
PaUL, s'éveillant et se levant brusquement.
Voilà!... Qu’est-ce que c’est? Hum! hum!... Qu’est-ce qu’il y a donc?. . Ah ! madame, je vous demande mille fois pardon!
' HÉLÈNE
Mais c’est moi, monsieur, qui vous prie d’agréer toutes mes excuses; je vous interromps... Vous chassiez, je crois?
Paul.
Oui, madame, dans le pays des songes... Je crois même v être encore.
HÉLÈNE
Vous êtes bien heureux. Moi je me trouve dans la plus plate réalité du monde : je me suis lancée étourdiment dans celte forêt sans la connaître, et je m’y suis égarée...
PAUL
Mon Dieu, madame!
HÉLÈNE
Mon Dieu, oui. J’ai quitté les bains vers cinq heures..,
Vous demeurez aux bains, madame?
2ÎI
L’ERMITAGE
néLèxB.
Depuis ce matin, avec ma famille... Voilà donc près de deux heures, je pense, que je fais le manège dans ce labyrinthe, et je vous supplie de vouloir bien m’indiquer le chemin le plus court et le plus direct pour regagner la vallée.
PAUL
Veuillez accepter mon bras, madame.
HÉLÈNE
Non, non, je vous remercie. Indiquez-mui le chemin seulement.
PAUL
Ayez l’obligeance d’accepter mon bras. La route est longue et très-compliquée...
HÉLÈNE
Oh ! j’ai fort bonne mémoire... Une simple indication me suffira.
En conscience, madame, ne suis-je pas assez confus déjà de m’être laissé surprendre dans une occupation peu digne d’intérêt, — dans une posture sans gloire, et y a-til de l'humanité à m’achever par une méfiance que rien n’autorise?
HÉLÈXB.
Je n’éprouve aucune méfiance, mais je préfère retourner seule, et...
PAUL
Madame, vous me mortifiez cruellement ... Est-ce mon incognito qui vous inquiète? Souffrez que je reprenne ma responsabilité : je me nomme Paul du Kerdic...
HÉLÈNE
Ah!
PAUL
Fils du lieutenant général de ce nom, oui, madame; voici, madame, mon port d’armes.
HÉLÈNE, riant.
Oh ! c’est bien inutile.
PAUL
Est-ce inutile? Cependant je lis encore un peu d'indérision dans vos regards, et j’ose dire que j’en connais la cause : vous craignez que chemin faisant, je n’aborde comme malgré moi le genre d’entretien que votre présence est si bien faite pour inspirer ? Si, contre ces appréhensions, madame, la parole d’un étranger vous paraît une trop faible garantie , permeltez-moi d’y ajouter celle de ma position exceptionnelle : elle est de nature à m’interdire l’ombre d’une prétention auprès d’une femme ; en un mot, je vais me marier. — J’espère, madame, que je brûle mes vaisseaux ? Daignerez-vous prendre mon bras ?
HÉLÈNE
Mais si réellement cela ne vous dérange pas trop?...
PAUL, riant.
J’en étais sûr.... C’est par ici, madame, s’il vous plaît... (il* sc nicitcnt en marche ) Oui, je savais que l'homme publiquement voué à un prochain hyménée revêt immédiatement aux yeux de votre sexe un caractère spécial d’innocence, — ou plutôt d’innocuité : il n’est plus de la terre et n’éveille plus aucune passion mortelle; c’est une créature indifférente, déclassée, neutre....
HÉLÈNE
Dites sacrée.
PAUL
Sacrée, soit. La robe du fiancé a effectivement un faux
L’ERMITAGE
air de soulane; mais on sait que la plus honnête jeune - femme fait peu de cas d’un prêtre dans un salon.
HÉLÈNE
El pourquoi cela ?
PAUL
Eh! mon Dieu, madame, c’est que l’amour....
HÉLÈNE
Oh ! l’amour ! <
PAUL
Je l’ai nommé.... C’est que l’amour, visible ou caché, alimente seul les légers commerces du monde et seul leur donne le mouvement et la vie. 11 forme, entre vous, et nous autres , la trame subtile et inaperçue des dialogues les plus irréprochables : supprimez-le, tout intérêt s'affaisse et toute conversation tombe. On cause de toute autre chose; on le croit bien loin : il est là cependant, et si, par exception, il n’y est pas et ne peut y être, on meurt d’ennui.
HÉLÈNE
On ne saurait dire plus discrètement que nous sommes toutes des coquettes déterminées.
PAUL
On n’est point coquette pour cela, madame. On aime la vertu, mais on veut en avoir le mériie , et cola est trèsjuste : il n’y a pas plus d’honneur que de plaisir à se sauver, s’il n’existe aucune chance de se perdre. On ne veut assurément ni faillir soi-même ni mettre à mal son interlocuteur, mais il est insupportable que cela soit ira- ' possible.
HÉLÈNE
Vanité des yanités! 11 ne vous entre pas dans l’esprit qu'une femme puisse s’occuper avec plaisir, si elle ne s’occupe de vous! C’est une erreur, monsieur du Kerdic,
je vous assuve. Je suis mondaine au premier chef, et je vous certifie que le monde nous offre une variété infinie de divertissements auxquels l’amour demeure parfaitement étranger.
PAUL
Je vous serai obligé, madame, de me dire lesquels.
HÉLÈNE
Par exemple, moi, je passe mes jours k me faire belle pour le soir... Pensez-vous que ce ne soit pas une fêle continuelle, je ne dis pas d’être belle, mais d’y travailler?... Vous froncez le sourcil, monsieur du Kerdie? Je devine sur vos lèvres un mot que votre courtoisie retient à grand’ peine.... un mot terrible où les hommes résument tout ce qu’ils peuvent concevoir pour notre sexe de mépris , d’indignation et de pitié.... Chiffons! disent-ils, et tout est dit sur notre compte. Pauvres gens!... Savent-ils seulement ce que c’est qu’un chiffon? Ils savent ce que cela coûte, et voilà tout! Mais ce que c’est en réalité, je vais vous le dire à vous, monsieur, qui me paraissez être un homme sérieux et réfléchi... C’est la dentelle qui frissonne, le velours qui miroite, le satin qui craque sous le doigt; ce sont mille tissus légers comme l’air, gracieux comme les fleurs, brillants comme les astres , que notre main tourmente, ploie et assouplit à sa fantaisie. Dites tant que vous voudrez que cela est frivole, mais avouez que cela est charmant. (Elle ri».)
PAUL
C’est une source d’émotions qui m’était inconnue, mais que vous faites jaillir à mes yeux d’une façon éblouissante et irrésistible.... Je demeure dès ce moment convaincu que toute la destinée d'une femme est écrite dans ce joli mot : — Chiffons ! — et que l’esprit et le cœur n’ont rien à voir au delà.
- L'ERMITAGE. •'
HÉLÈNE
Ah î voilà un homme raisonnable à la fin !... Je pars de là pour prédire une félicité sans bornes à la jeune personne que vous allez épouser.... Puis-je vous demander si elle est de ce pays?
PAUL
11 est possible qu’elle en soit, madame, mais je ne puis vous l’affirmer, n’ayant pas encore l’avantage de ia connaître.
IIÉLÉNE.
Comment ! votre choix n’est donc pas arrêté ?
PAUL
Pas encore, madame. C’est le seul obstacle qui s’oppose à mon bonheur.
HÉLÈNE
Mais, s’il en est ainsi , vous avez surpris ma confiance?
(Elle s'arrête.)
PAUL
Permettez, madame, mon choix n’importe point à votre sécurité. 11 doit vous suffire que je me marie, que ce soit mon dessein irrévocable et que je vous l’aie déclaré. En déployant ce drapeau inoffensif, j’ai abjuré, ce me semble, tous les droits des belligérants, et vous ne sauriez désirer de meilleure sauvegarde pour les courtes relations que le hasard vous impose et dont il me favorise.
HÉLÈNE, se remettant gaiement en marche.
A la bonne heure, si toutefois ce mariage est un projet * sérieux, et non une plaisanterie de circonstance.
PAUL
Ce projet est tellement sérieux, madame, et il absorbe à tel point toutes mes facultés, que je ne saurais vous parler d’autre chose, quand même je le voudrais. Déterminé à le
réaliser d’ici à fort peu de temps, j’en parle tout haut,, j’en subis sans relâche et j’en fais subir sans pitié aux personnes obligeantes les fiévreuses préoccupations.
HÉLÈNE
Parlez-m’en donc, monsieur du Kerdic, et ne inc parlez que de cela : j’en serai bien aise tout à fait. C’est un terrain sur lequel vous ne pouvez vous égarer.
PAUL
Quoi! madame!... et si j’osais invoquer , pour guider ma vue dans l’abîme qui m’attire, l’assistance de vos lumières...
ÎIÉLÈXE.
Des conseils? encore mieux! supposez que je suis votre grand’tante. C’est ce que je demande. Je ne sois pas fière. Ainsi, allez!
Eh bien ! madame, je commence.
HÉLÈNE
C’est ça, commencez.
PAUL
Je suis, madame, dans une perpiexite extraordinaire : je veux me marier...
1IÉLÈNB.
C'est convenu !
Paul.
Je le veux, un peu parce que c’est ma propre inclinatfon d’en venir là, et beaucoup parce que c’est celle de mon père de m’y voir venir.
HÉLÈNE
Cela est d’un bon fils.
PAUL
Or, madame, je m'étais donné trois ou quatre ans pour
L'ERMITAGE
méditer à fond cette résolution suprême : me voici arrivé à la limite d'âge que je m’étais posée, et toutes mes méditations n’auront abouti qu’à un mariage de désespoir.
HÉLÈNE
Vous me faites frémir.
PAUL, s'échappant avec énergie
J’épouserai une laideron abominable et stupide 1 — et elle me trompera, encore : vous verrez cela !
HÉLÈNE
Je ne verrai rien, mais vous le mériterez. Pourquoi faire de propos délibéré un mauvais choix ?
PAUL, avec brusquerie.
Et le moyen d'en faire un bon, madame ?
HÉLÈNE
Ne vous fâchez pas, je vous en conjure. Je ne suis pas cause de ce qui vous arrive, moi , monsieur du Kerdic. Voyons, raisonnons tranquillement. Puisque vous jouissez encore de toute votre libcrlé, qu’est-ce qu’il vous en coûtera de prendre une femme agréable au lieu d’un monstre?
PAUL
Madame, dans ma première jeunesse, quand j’étais au bal, j’invitais à danser de préférence ces fagots abandonnés qui semblent fixés à demeure sur les banquettes : ce n’était pas que j’eusse naturellement le goût des objets hideux ; non : mais ma timide courtoisie appréhendait mortellement les dédains , ou seulement la glaciale indifférence des beautés trop sûres d’elles-mêmes. Je voulais qu’on me sût gré de mon choix, et je prétendais faire des heureuses. C’est un sentiment analogue qui me pousse aujourd’hui à chercher la main de quelque fille do r.impn-
gne disgraciée. Il me semble qu’à défaut d’autre vertu, je pourrai compter sur sa reconnaissance.
HÉLÈNE
Mais pas du tout. Pour apprécier le mérite de votre abnégation, il faudrait d’abord que votre fille de campagne eût conscience de ses disgrâces , et vous n’cn rencontrerez aucune de ce caractère, pas plus à la campagne qu’à la ville; c'est moi qui vous le dis.
PAUL
Vous conviendrez au moins, madame , qu’en épousant une femme sans attraits d’aucune sorte, je m’assure une sorte de garantie matérielle contre ces soucis vulgaires, ces inquiétudes, tes soupçons, pour ne pas dire ces catastrophes lisibles, qui empoisonnent l’existence de la plupart des maris.
riÉLÈXR.
Bon, soit! supposons que IdS choses tournent à votre gré de ce côté-là, que vous ayez, monsieur du Iverdic, cet avantage, si flatteur pour une âme délicate, de voir votre femme suivre le droit chemin, non point par attachement à votre personne ni à ses devoirs, mais par l’impossibilité d’en sortir et de trouver votre égal en courage... croyezvous qu'en moins de six mois vous ne serez pas mort de honte, d’ennui et de haine comprimée, au bras de votre affreuse et fidèle compagne ?
PAUL
Eh ! madame, je ne demanderais pas mieu'x que de guider mon choix par des raisons plus spirituelles; mais, au nom du bon Dieu, comment pénétrer ce voile naturel de dissimulation que la pratique du monde épaissit encore sur le front des jeunes filles? Les plus belles années de ma jeunesse se sont consumées à tenter la conquête de
L'ERMITAGE
cette terre promise.... et vous le voyez, madame, quelques cheveux argentés, une vieillesse précoce, voilà les seuls fruits de mon opiniâtre labeur.
HÉLÈNE, gravement.
Us sont amers ! — Mais, monsieur du Kerdic, si vous avez tant de peur des jeunes filles, que n’en prenez- vous
une vieille?... Les vieilles sont plus communicatives.
PAUL, d'un ton bourru.
Elles le sont trop !
HÉLÈNE
J’ai une grande idée... Si vous preniez une veuve?
PAUL, vivement.
Oh ! pour cela, non !
HÉLÈNE, riant.
lion!... Vous ne savez pas ce que vous refusez... Elle
s'arrête brusquement en (ace d'une clairière qui s’ouvre au détour du
sentier.) Qu’est- ce que j’aperçois là ?... une ruine!... Une ruine dans les bois.... effet de soleil couchant... Oh! que c’est joli!... Comment appelez-vous cette ruine?
PAUL, avec humeur.
Je l’appelle une vieille cabane de charbonnier.
HÉLÈNE, s’avançant dans la clairière.
Une cabane de charbonnier avec des gargouilles, des colonnelles, des ogives d’un pur gothique flamboyant! c’est curieux et rare... il faut voir cela de près. (Elle rôde à travers
tes débris, grattant la mousse et soulevant le tapis de lierre qui recouvre le vieux mur. — Une croix en granit, élevée sur deux marches, est restée debout au milieu de l'enceinte. — Hélène appelant Paul tout à coup : ) Monsieur du Kerdic, venez donc à mon secours ! voici comme des lettres au-dessus delà porte... mais je crains que ce ne soit du sanscrit... 1
PAUL, qui s’est approché.
Il me semble que c’est tout bonnement un nom... en latin.
HÉLÈNE
Le nom du charbonnier probablement. Pouvez-vous lire ?
PAUL, grimpaut sur un pan de muraille.
Permetlez... ça fait comme Sara... je ne sais trop.
HÉLÈNE
Mais savez-vous le latin d’abord ? car si vous ne le savez pas, il est inutile de vous donner une entorse.
PAUL, toujours sur le mur.
Non, ce n’est pas Sara, c'est sancta !
HÉLÈNE
En effet, c’est plus plausible... Et ensuite?
x PAUL.
Ensuite, il y a... attendez... il y a Ma... Marc... eh ! saint Marc, parbleu ! (f! saute à terre d’un air satisfait.)
HÉLÈNE
Saint Marc et la madone! c’est possible... mais moi je croirais plutôt, si ma vue ne me trompe pas, qu’il y a Marcello, d’autant plus que ça s'accorderait mieux avez sancta qui est féminin... (Elle rît.) Au reste, c’est toujours delà même famille, n’est-ce pas, monsieur du Kerdic?
PAUL
Ma foi ! vous avez raison... Marcello... Je voyais bien qu’il y avait encore des lettres après Marc... mais je croyais que c’était le paraphe.
HÉLÈNE
Les antiquaires n’en font jamais d’autres... Serait-ce abuser de votre complaisance que de vous demander cinq
L’ERMITAGE. 231
minutes de' halte dans cette oasis?... Je serais heureuse de cbarbouner... cette charbonnerie..’
PAUL
Je suis absolument à vos ordres, madame . (Kiicnc s’assied
sur les marches de la croix, en face des ruines de la chapelle, et se inet à dessiner. Paul , assis à quelque distance , remue des feuilles mortes arec son pied. Moment de silence.)
HÉLÈNE
Dormez-vous, monsieur du Kcrdic?
PAUL
Non, madame.
HÉLÈNE, grossissant sa voix.
Non, madame!.. {»e sa voix naturelle.) Ça n’empêche pas que je sais mieux le latin que vous quoique je ne l’aie jamais appris que dans les litanies des saints... Je vous avertis que, pour votre mariage, on vous fera dire des prières en latin. . Ainsi arrangez-vous de sorte... Mais, à propos de cela, puis-je vous faire une question indiscrète?
PAUL, souriant.
Je vous en prie.
HÉLÈNE
Quelle espèce d’homme êtes-vous, là, franchement ?
PAUL
Mon Dieu, vous m’embarrassez beaucoup. . Je suis un homme comme tous les autres.
HÉLÈNE
Tant pis.
PAUL
Je suis un peu brusque, mais point méchant... voilà pour le cœur. Quant à mon esprit... dame! j’ai beaucoup de mémoire... j’ai fait mes études au collège Louis-le- Granù.
HÉLÈNE
Êtes-vous reçu bachelier?
PAUL
Oui, oui.
HÉLÈNE
Eli Lion ! mais, vous pouvez faire un très-beau mariage avec lout cela !
PAUL
VOUS êtes trop bonne. (Il 6e lève et vient regarder le dessin d'Hélène.) Comment, madame ! vous dessinez comme M. Ingres!... le gothique flamboyant est surtout parfaitement rendu... On dirait le Parthénon!
HÉLÈNE, sérieuse.
N’est-cc pas? (Paul s’incline cl fait lentement quelques pas à travers les décombres. Hélène reprend apres un intervalle.; Monsieur du Kflfdie , comment comptez-vous vous conduire avec voire femme ?
PAUL
Mais, madame, en galant homme. ,
HÉLÈNE
Qn’est-ce quec’est que ça, en galant homme?... I.’aimerez-vous?
PAUL
C’est mon intention. Je n’irai pas, vous pensez bien, prendre une guitare et me planter sous ses fenêtres comme un Espagnol ; mais tous les égards d’un cœur mûri par l’expérience lui seront exclusivement consacrée.
HÉLÈNE
Ça la flattera, soyez-en sûr... C’est assez gentil , tenez, celte petite chose que je mets là ?
PAUL, regardant le dessin.
Ravissant... Qu’osl-ce que cola représente?
L'ERMITAGE. 211
HÉLÈNE, après une pause.
Un éléphant! (Paul s’incline, retourne s'a' seoir et parait se pion jet dans de profonde: réflexions. Au bout d’un instant, Hélène jette sur lui uo regard furtif et se met à rire.)
PAUL
Peut-on savoir ce qu’il y a, madame ?
HÉLÈNE, continuant à dessiner et sans lever les yeux.
Il y a que je ne puis m’empêcher de rire de loule la peine que vous vous donnez... Je parie que vous pensez encore à votre mariage; mon Dieu , à quoi cela vous sertil, toutes ces méditations, ces défiances, ces calculs? Je veux bien vous dire, quoique vous soyez très-injustement fâché contre moi...
PAUL
Non, madame, en vérité.
HÉLÈNE
Si fait. — Quoique vous me boudiez, quoique vous cherchiez à jeter du discrédit sur mes petits talents, et tout cela à propos de saint Marc...
PAUL
Mais, madame, je vous jure que non.
HÉLÈNE
Je vous jure que si. Toutefois, je veux bien vous dire que vous perdez complètement votre temps, que vous cherchez le secret de votre avenir dans des éléments qui ne le contiennent pas. C’est de vous-même, de votre conscience, de vos qualités ou de vos défauts que vous pouvez dégager l’inconnu qui vous épouvante si fort et tirer votre horoscope conjugal. J'essayais de le faire tout à l’heure, quand vous m’avez découragée par vos réponses dérisoires.
PAUL
Mais, madame, quand je serais moi-mêrne un assemblage inouï de perfections, si j’épouse à mon insu les sept péchés capitaux, vous avouerez bien qu’ils m'étoufferont plutôt que je ne les étoufferai.
HÉLÈNE
Laissez donc. Est-ce qu’on épouse à son insu les sep*, péchés capitaux? N’exagérez donc rien. Les filles qui font pleurer leur mère et qui battent leur femme de chambre sont rares d’abord, et ensuite on les montré au doigt... ce sont des scandales publics. Quand on les épouse, c’est qu’on le veut bien. A part ces exceptions qui crèvent les yeux et qu’il cgt facile d’éviter, il y a peu de filles honnêtement nées, bien peu, crovez-moi, quelles que soient les nuances incertaines de leur caractère, qui n'aient au fond de l’âme tout ce qu’il faut pour honorer le nom d’un homme et bénir son foyer.
PAUL
Sur ma parole, madame, si je le croyais...
HÉLÈNE
Eh! vous le croyez, vous le savez comme moi, car cela est évident; mais vous savez aussi que ces bons germes ne se développeront pas tout seuls, que ^.meilleure mère ne . peut que vous préparer l’éducation de Wrc jeune femme... et c’est celle tâche qui effraie votre conscience et qui gêne votre paresse. Oh! je vous comprends très-bien... ce que vous voudriez, ce que vous poursuivez, c’est une femme d’une vertu assez supérieure pour compenser le défaut de la vôtre, une femme s: heureusement douée que ses dispositions au bien se soutiennent sans appui et mûrissent sans culture, une femme enfin si solide en ses principes qu’elle accomplisse sa destinée avec l’inflexible précision
L’ERMITAGE
des astres, caressant de ses rayons ou protégeant de son ombre votre indolente sécurité. Eh bien! cette femme-là, monsieur du Kerdie, cette femme-là, vous ne la trouverez ni ici, ni ailleurs, ni en Chine, car elle n’existe pas... Ainsi ne chercnez plus... c'est inutile. (Elle ferme son album cl se lève; le jour décroît sensiblement )
Hélas ! madamç, êtes-vous sûre de faire à la justice, à la vérité, toute leur part légitime dans une apologie aussi libérale de votre sexe, dans une condamnation si rigoureuse du nôtre? Je connais le monde : il y a de mauvais maris , il y en a beaucoup; mais il en est de bons aussi. Sont- ils payés suivant leur mérite? en êtes-vous certaine? L’honneur le plus loyal suffit-il toujours, ou même habituellement, à chasser du cœur d’une femme la mobilité, l’astuce, la trahison et tout cet héritage fatal de la première épouse et de la première coupable?
HÉLÈNE
D’abord, ne me donnez pas pour arguments ces pauvres banalités poétiques, ces profanations pitoyables des choses saintes; ne me parlez pas d’héritage fatal... cela est puéril. Notre sang serait aussi pur que le vôtre, vous lie pouvez l’ignorer, si vous ne le troubliez par vos enseignements, si vous ne vous attachiez incessamment, dans le commerce du monde, à éveiller en nous, au profit de vos passions, de vos plaisirs, ces mauvais instincts qui sont le mélange inévitable. mais non le fond de notre nature; et puis, vous criez anathème, vous parlez de corruption originelle, quand ces vices, que vous avez fait naître, se retournent contre vous, quand vous êtes victime de ces flammes que vous avez attisées, quand vous vous blessez à ces tristes jouets qui sont l’œuvre de vos mains ! Puisaue vous aimez la vérité, la voilà !...
Oh! je ne tiens pas à l’héritage fatal ; je tfens à établir qu’un bon mari, tout aussi souvent qu’un mauvais...
HÉLÈNE. (Elle est debout sur les marches de la crois, et parle are: une énergie enthousiaste.)
Qu’appelez-vous un bon mari ? Le mariage est donc, à votre avis, une de ces transactions, une de ces affaires purement humaines où il suffit d’apporter le facile honneur, les qualités superficielles qui font un galant homme, comme vous dites? Oui, vous le pensez; mais c’est une profonde méprise, monsieur du Kerdic... et ne cherchez pas ailleurs la cause de vos déceptions et de nos égarements. Vous vous mariez, comme les prêtres de certaines reliligions barbares accomplissent les rites de leurs ancêtres, dont le sens est perdu pour eux; vous vous mariez pour obéir à la vague influence de l’exemple, de la tradition, de la routine... Vous enfermez toute la vie d’une femme dans un épisode indifférent de la vôtre, et voilà le mariage! Mais, dites-moi, sur quelle étrange divination, sur quel miracle comptez-vous pour nous apprendre les vertus de notre état nouveau? Votre légèreté d’idées, vos principes flottants, votre insouciant scepticisihe, auront-ils le don de nous inspirer le respect, la gravité, la sainteté de l’épouse? Ces sentiments, qui sont au-dessus de l’honneur mondain autant que le mariage est supérieur à une intrigue vulgaire, s’ils ne sont pas dans votre cœur.... et ils n’y sont pas.... pensez vous que le cœur de votre femme les concevra de lui-même?... Jamais, jamais, entendez-le bien'.... Et, tenez, monsieur du Kerdic, le conseil que vous me demandiez, je vais vous le donner avec une franchise qui vous déplaira peut-être... vous devez sentir pourtant que je vous traite en ami plus qu’en étranger... je ne sais
L’ERMITAGE
pourquoi, cl j’ai tort sans doute... n’importe! — cl) bien! ne vous mariez pas! Vous avez, je le crois sincèrement, beaucoup de loyauté, et même de bonté... vous seriez un bon mari, à votre compte, — mais pas au mien, pas au nôtre... Je vous le prédis, vous seriez, comme tant d’autres, malheureux, jaloux à bon droit, trompé peut-être.... parce qu’il vous manque, comme aux autres, l’intelligence sérieuse, élevée, morale... et, laissez-moi vous le dire, la main sgr cette ctoix que vous oubliez trop.... la pensée religieuse de ce que vous faites, de l’acte où vous vous engagez, parce que vous formez trop légèrement ces liens que vous voulez si solides, et qui ne tiennent à rien quand ils ne tiennent pas au çiel; parce que vous manquez de foi, comprenez-moj bien, de foi en vous-même, en nous et en Dieu!...
PAUL
C’est un langage bien sévère, madame, cl j’y sens respirer cependant une bienveillance si sérieuse, que j’en suis confus. Chacune de vos paroles, en me pénétrant du respect que je vous dois, me fait sentir amèrement combien peu je vous l’ai témoigné.
IIliLÈNE, qui est desccuduc près Je lui.
Oh ! mon Dieu, monsieur du Kerdic, .une femme qui commet en plein dix- neuvième siècle la grave inconséquence de s’égarer dans les bois, ne doit passe montrer bien scrupuleuse sur l’étiquette. J’ai même, relativement à la chevalerie moderne, des idées assez exactes pour m’estimer heureuse de vous avoir rencontré plutôt qu’un autre, et, malgré quelques nuances douteuses de votre entretien, je vous saisgré tant de ce que vous m’avez dit que de ce vous m’avez épargné. Non, je ne me plains pas; je craindrais plutôt, et je vous en demande pardon, d’avoir laissé
trop éclater, dans un sujet si essentiel au cœur d’une femme, l’ardeur de mon âge et de mes convictions.
PAUL
Madame, je croyais entendre une jeune prophétesSe, et je vous aurais écoutée toute la nuit avec un plaisir extrême.
HÉLÈNE
Toute la nuit, ce serait un peu beaucoup, pour votre agrément et pour mon honneur. Heureusement j’ai fini. Allons-nous-cn bien vite.
PAUL
Allons! (H va reprendre son fusil sur la pierre où il s’est assis, et retient lentement vers Hélène en promenaat attentivement ses regards autour
dE 1U '^ HÉLÈNBr
Que regardez-vous donc?
PAUL
Je voudrais, madame, imprimer dans ma mémoire chaque détail de ce rêve qui m’échappe, — ce cadre mystérieux des bois, ce beau jour qui s’éteint, votre image délicate et respectée au milieu de ces ruines et de ces ombres, — au pied de cette croix.... les moindres traits d’un tableau qui sera le dernier, le plus précieux souvenir de ma jeunesse, et que vous aurez oublié demain.
HÉLÈNE
Non, monsieur. Mais venez. (Elle veut s’éloigner.)
PAUL
Vous l’aurez oublié. Quel attrait y ramènerait votre pensée? Sans la vie enchantée que votre parole, votre bonté, votre âme épanchée tout entièrê, viennent de prêter à ce coin perdu du monde, que serait-il pour moi-même, sinon un poétique hasard de promenade, qui traverse et qu!
L’ERMITAGE
n’cst plus? Vous emporterez d’ici, madame, un dessin dans un album : en le revoyant, vous vous souviendrez quelquefois de la vieille chapelle, des arbres, des pierres, mais jamais de moi ; car rien de moi ne s’est mêlé à vos impressions, pas un rayon de ma vie, pas une goutte de mon cœur, — rien ! Vous avez rencontré un étranger, et c’est un étranger que vous allez quitter.
HÉLÈNE
Non... pas au point que vous le dites mais la nuit
nous gagne, et je vous supplie...
PAUL
Pourquoi ce souci dont je vous importune? Qu’êtes-vous, que pouvez-vous être pour moi? Je ne vous connais pas... Nons sommes séparés sans doute à jamais et de toute façon. Que m’importe une place dans votre souvenir? Et d’où vient le chagrin que j’éprouve en songeant que je ne l’ai point conquise? Non... je ne puis... je ne puis demeurer sous le coup de ce conseil que vous dictait le mépris.. . De grâce, madame, n’en croyez pas cet orgueil misérable, celle lâche pudeur du bien qui retient sur mes lèvres, qui pervertit en railleries, mes sentiments les plus vrais, les meilleurs, les plus dignes d’être avoués...
HÉLÈNE, & demi- voix.
Oh ! que c’est vrai !
PAUL, avec chaleur.
Cet orgueil , ce masque, je le brise à vos pieds. Jamais, je veux vous le confesser, jamais aucun espoir humain, jamais aucun mot d’amour ou d’ambition ne fut caressé dans un cœur, comme l’a été dans le mien ce mot presque ridicule, — ce mot de mariage !... Ma jeunesse, toute ma jeunesse s’était comme ajournée à cette date mystérieuse pour se payer de ses douleurs et réparer ses faiblesses.
240 oCÈNES ET COMÉDIES,
pour répandre enfin dans une source pure toutes scs vertus, souvent refoulées, jamais taries, jamais souillées! Affection bénie , tendre protection , confiante intimité, chères visions du foyer domestique , que de fois je vous ai invoquées, et avec quelle ferveur, avec quel attendrissement! Dieu m’en est témoin... Et ce Dieu, puisque je l’ai nommé, pouvez-vous croire que je l’oublie au moment même où je tends les mains vers la loi la plus sacrée , la plus douce qu’il nous ait faite? Ma religion, madame, n’est pas sans doute aussi précise, aussi heureuse que la vôtre; mais telle qu’elle est, elle domine toute mon intelligence ; elle n’est absente d’aucune de mes pensées. Comment me laisserait-elle méconnaître le sens austère, le sens divin que Dieu a caché dans chaque loi de notre vie, et qui prolonge au delà de la terre la chaîne de nos devoirs, de nos tendresses, de nos espérances?... Non, non
je n’apportais point à l’acte le plus grave, le plus décisif de la destinée d’un homme, celte légèreté , cette insouciance, cette froideur que votre juste colère a flétries, que votre dédaigneux conseil a châtiées!... Et cependant ce conseil, je le suivrai, je vous le promets!
HÉLÈNE, d'une voix basse.
Oublicz-lc, je vous prie; oubliez-lc.
PALM., 1res ému.
Je ne le puis maintenant ; je ne puis promettre désormais à aucune femme une fidélité exemple de trouble, d'amertume.., pure de regret.
HÉLÈNE
Je ne sais , monsieur du Kerdic , si je vous comprends.... mais ceci n’est qu’une chimère indigne de nous deux... Dans une heure, vous n’y penserez plus... Voici la nuit tout à fait... J’ai été bien imprudente... Vous
L'ERM.TAGE.
allez me conduire encore quelques pas, et puis vous me laisserez... — Monsieur du Kerdic, croyez-moi, prenez hardiment la main d’une gentille petite femme, qui sera honnête, pieuse et fidèle; eu attendant, prenez la mienne en signe d’adieu, — de bon souvenir, — d’amitié! (t’aul saisit U main qu’Hélénc lui offre.)
UNE VOIX DE TONNERRE, sortant du bois.
Sur la joue, mon garçon! sur les deux joncs! ou tu n’es qu’une poule mouillée !
(Au nicmo instant le général se précipite dans la clairière, la baronae le suit en courant et en criant.)
LA BARONNE
Non pas, s’il vous plaît !... Méchante fillette, que tu m’as inquiétée !
HÉLÈNE, l'embrassant avec effusion.
Ma mère !
LE GÉNÉRAL, ouvrant .es bras.
Et votre père, ma mignonne! est-ce qu’on n’embrasse pas son vieux pèl'C ! (Hélène, interdite et hésitante, interroge sa mère du regard.) Je vous dis que je suis le père de ce bavard-là.,.. Ainsi embrassez -moi, que diable! (il la serre sur son cœur. Hélène s’échappe tout effarouchée.)
LA BARONNE
Vous allez tout faire manquer, vous, vous allez voir, avec vos jolies façons !... Pauvre petite, comme elle tremble!... Allons, tu n’es pas raisonnable... Nous avons tout entendu, le général et moi.... Vous êtes deux grands enfants, voilà tout!... Venez-vous, messieurs? (Elle prend le bras d’Hélène, et l'emmène en continuant de lui parler.) Je ne puis cependant me dispenser, ma fille, de vous faire remarquer qu’une forêt , surtout à la nuit tombante, n’est pas un séjour convenable pour une jeune personne... (RUe» s’éloignent
LE GÉNÉRAL, à Paul.
El toi, te voilà' resté là comme un inât de cocagne! Suivons la piste, morbleu! (il lui prend le bras.) Et ne viens pas me dire que tu ne veux pas l’épouser , après l’avoir compromise indignement... Sinon je répare tes torts, et je l’épouse, moi, net !
PAUL
Mais, mon père, dites-moi au moins qui j’épouse... et, avant tout, est-ce une demoiselle, une veuve, quoi ? le général.
Chut ! mon garçon ! elle est veuve, — mais avec des circonstances... qui te feront plaisir. Je le conterai cela.
(lii disparaissent dans le bois |
HHf* —
L'URNE
PERSONNAGES
LE MARQUIS
LA MARQUISE
LOUISON, femme de chambre.
L’URNE
Pastel
— - LA SCÈNE SB TASSE DU TEMPS DIS JUPES A PANIERS, DB LA POUDlif OT DES MOUCUBS —
Ur.e pelouse devant un château. Belle matinée de prinlemps. tes fenêtres du château sont ouvertes et aspirent le soleil. En face du perron, une avenue; derrière les arbres en éventail qui encadrent la cour, on aperçoit à droite les bosquets d'un parc baignés dans les vapeurs du malin, des statues dans leurs niches de charmilles, des eaux jaillissantes dans les clairières.
Lisette arrange des fleurs dans des vases do Chine. Un négrillon en livrée rouge et or se tient près d'elle, coupant les branches et enlevant les fleur» fanées.
LISETTE chante à demi-voix, en pomponnant scs (leurs.
Hél la fille au fin corsage,
Dit l'passcux du gué,
L’beau passeux du gué ;
Pour passer sur mon passage,
O gué I
Sur mon passag’ pour passer,
Morgue!
tra de ri dora, deri dora ! (Regardant du côté de l’avenue.) Eli ’ que vois-je là-lias? Moricaud, quel est ce chapeau galonné qui
nous arrive dans l’avenue en ébranchant les arbres à coups de fouet?.... N’est-ce point monseigneur?