‹ Œuvres complètes d'Octave Feuillet Scenes et comediesChapitre 52 sur 74 · LE NÈGRE · texte numérisé non relu

LE NÈGRE

Oui, c’est le maître.

LISETTE

Lemaître? vil esclave! Qu’est-ce que c’est qu’un maître 1 Un animal de ton pays sans doute ? Ah ! vraiment oui, un maître à nous autres!... Mais c'est bien en effet M. le marquis... Et d’où revient-il à huit heures du matin, ce gentilhomme? De compter avec ses fermières, apparemment? Ma foi! il faut être juste : M. le comte, le premier époux de madame, pouvait avoir ses défauts; mais, ayant une femme adorable comme madame, il ne poussait pas la furie jusqu’à se lever avec l’aurore pour couronner des rosières, — ô gué — il attendait le soir, morgue ! (Le marquis, à cheval entre en piaffant dans la cour: Lisette, faisant des mines effarouchées.) Ah! mon Dieu! à l’aide! au secours! .

LE MARQUIS, faisant volter et pirouetter son cheval. — Il parle lentement et du bout des lèvres.

Comment! c’est toi, Lisette? Déjà éveillée, — et bien éveillée, sur ma parole ! (a son cheval.) Tau ! tau ! allons! — Ne crains l ien, Lisette. — Tau ! tau ! çà ! — Que fais-tu donc là, mignonne? Un bouquet, ie crois ?... Eh! tu as l’air toimême, dans ta jupe à treillis, d’une corbeille de primeurs, sais-tucela?— Ici, Boabdil ! (Il jette la bride au nè^re et saute à bas de cheval.) Et qu’en (lit ta maîtresse, ce matin, mon enfant?

LISETTE

Ma maîtresse, monseigneur, joue avec sa perruche couleur de feu, et attend pour sc lever que la fantaisie lui en vienne. — Monseigneur était on campagne de bonne ’.eure aujourd’hui?

L'URNE

LE MARQUIS

Oui, Lisette. J’ai fait un temps de galop jusqu’à la ville pour promener un peu ma mélancolie.

LISETTE

Hon ! j’ai grand’peur d’une chose, moi!

LE MARQUIS

Toi! de quelle chose as tu peur? Cela doit être une affaire d’importance, car lu n’es point fille à t’effrayer d’une bagatelle, Lisette. (Il l’embrasse légèrement.)

LISETTE

J’ai grand’peur que monseigneur ne se dérange.

LE MARQUIS

Eh! non, non. Si cela était, tu en aurais directement des nouvelles, mon enfant. Sois tranquille. Non, te dis-je.

Je suis réellement en proie à une mélancolie des mieux

conditionnées. Tu es une trop fine mouche, Lisette, pour que j’aie à t’apprendre que ta maîtresse en est la cause. Mais, voyons, dis-moi, mamie, tu as connu le comte, mon prédécesseur? Là, entre nous, est-ce que vraiment cet homme-là méritait de son vivant tout le cas qu’on fait de' lui depuis sa mort? Est-ce qu’il justifiait cette manie qu’on a de me le jeter aux jambes à tout propos et dans toutes les circonstances du monde?

Dama ! monseigneur, il ne m’appartient pas de faire de comparaisons; mais, à vous dire vrai, c’était un homme que nous aimions beaucoup. — Monseigneur a-t-il vu le petit travail que madame vient de faire ériger dans le parc?

LE MARQUIS

Non. — Mais encore quel phénix était-ce donc que ce comte? Car, pour moi, je ne passe point pour être, de ma

personne, plus désagréable qu’un autre; de plus, il n’y a pas de tendres soins, d’inventions délicates, quejenc prodigue chaque jour depuis six mois pour éteindre ce deuil

opiniâtre et m'attirer un peu de retour Eh bien! au

bout de tout cela, néant! — Je.... ne puis pas entrer avec toi, Lisette, dans le détail des choses ; mais, — si je le pouvais, — tu serais surprise, assurément, de l’excès de mon infortune : — cela dépasse l’imagination.

LISETTE

Que voulez-vous, monseigneur? il y a du haut et du lias dans la vie.

LE MARQUIS

11 n’y a pas de haut pour moi, Lisette, je t’assure. Je suis dans les limbes. — Mais toi, mon enfant, qui n’as pas le cœur taillé dans le même rocher que ta maîtresse, je pense, est-ce que tu peux voir d’un œil sec l’état où lu me réduis mon pauvre Laflcur! Ce garçon-là fait pitié. Si tu n’y prends garde, nous le trouverons, un de ces matins, changé en fontaine...

LISETTE

Oui, en fontaine de vin.

LE MARQUIS

Non, là, vraiment, tues injuste, Lisette. Ce malin encore il pleurait en me coifTant. Si tu n’en veux pas, jele mettrai à la porte. Que diable ! je ne puis pas garder un valet qui me pleure sur la tête— comme un saule ! — Voyons, Lisette, est-ce que tu ne peux pas l’aimer seulement assez pour l’épouser — Ce n’est pas te demander delà lune, jecrois!

L1SBTTB.

Ah ! monseigneur, si peu que ce soit, c'est encore trop pour un cœur où règne le souvenir de l’illustre et malheureux Frontin.

L'URNE

LE MARQUIS

Frontin! qui ça? le valet du comte, il me semble?

LISETTE

Hélas 1 oui, monseigneur, celui qui accompagna M. le comte, il y a deux ans, aux noces de l’infante d’Espagne et qui périt si glorieusement à ses côtés dans cette fatale rencontreavecce corsaire d’Alger. (Elle s'attendrit.) Ah ! pauvre corsaire!... barbare Frontin !

LE MARQUIS

La douleur t'égare, Lisette. Mais qui t'a dit qu’il fût mort? Si j’ai bonne mémoire, il n’était pas question de Frontin dans les pièces authentiques qui nous ont attesté le décès du comte?

Oh ! si fait, monseigneur, il est bien mort, allez... Ah ! si c’eût été tout ausaLbien un poltron ou un ivrogne comme Lafleur, il se serait caché pour boire pendant le combat, et il vivrait... Mais non, il était sobre, il était vaillant, il avait toutes les vertus... et il est mort .. aïe! (Elle s'essuie les yeux.)

l.E* MARQUIS.

De sorte que nous voilà logés à la même enseigne, mons Lafleur et moi. Ma foi ! il ne nous reste qu’à nous pendre tous deux à la même branche .. pour être canonisés à notre tour... Allons! ne pleure pas, Lisette, car tu me fais rire. (U s’éloigne.)

LISETTE

Monseigneur ne va pas voirie petit travail que madame a fait ériger dans le parc?

le marquis.

Plus tard, plus tard, (il revient.) Dis-moi, ma fille, peut-être aussi m’y suis-je mal pris avec ta maîtresse ?

LISETTE

Peut-être bien, monseigneur.

LE MARQUIS

Peut-être aurais-je dû faire moins d’étalage de mon ,, amour, me moins préoccuper de ses rigueurs, prendre en 'apparence mon parti là-dessus, lui mettre enfin, — par des mines indifférentes et cavalières, — la puce à l’oreille, comme on dit ?

LISETTE

Eh ! on ne sait pas.

le marquis.

Oui. Cela serait bon, si je ne l'aimais pas ; — mais je l’aime, voilà le diantre !

LISETTE

Le voilà !

le marquis.

Par où est-ce, Lisette, ce petit travail dont lu me parlais?

LISETTE

Par ici, monseigneur, au détour de l’aftëc de charmilles.

LE MARQUIS. (Il (ait quelques pas, en rêvant, dans U direction que lui indique Lisette, puis revient.)

Ta maîtresse n’est pas encore levée, dis-tu? J’ai envie de pousser une pointe de ce côté-là. Quelquefois, le matin, un rêve qu’on a fait, nous laisse le cœur tiède encore et l’âme attendrie. En outre, cette brise du printemps, ce beau soleil, cette jeune verdure et ces fleurs nouvelles, tout cela humanise les tigres eux-mêmes dans les forêts. Si l'heure du berger sonne jamais pour quelqu’un, ce doit être par une matinée de cet acabit-là. — Que dis-tu, Lisette?

Hou!

LE MARQUIS

Eh bien ! tu as raison, tiens, j’y vais, (il gagne « perron.;

LISETTE, le regardant s’éloiguer.

Et voilà nos maîtres 1

L'URNE

Dans la chambre de la marquise.

I.A MARQUISE, couchée, en dcmi-toileltc du matin, égrène un cpi de maïs qu'elle fait manger a sa perruche.

Vous êtes ma consolation, vous , vous clés ma joie; vous ôtes mon amour et mon oiseau chéri... et vous faites la gracieuse et la coquette, voyant cela! Ah!... pauvre Fiammelte ! j’ai bien raison de t’aimer, va! ne sommes-nous pas nées sous le même astre et sous les mêmes eicui? Toutes deux, nous sommes veuves... Quand tu replies la tête sous ton aile, tu rêves, comme moi, des pays d’or où le rubis et l’émeraude fleurissent au soleil ! où ton époux t’attend .. Ton époux! ton bien-aimé! un fils de roi enchanté sous un plumage radieux comme le tien ! celui qu’on adore et qu’on ne voit jamais, ma pauvre Fiammcttet... oui... mais tu n’en perds pas un coup de bec, gourmande!... Et moi... (On frappe à la porte de la chambre.) Entrez !... Qui C8t là, grand Dieu !

LE MARQUIS, entrant et s'arrêtant conjme saisi.

Ah ! charmant spectacle!... Véritablement, marquise, et sans l’ombre de flatterie, vous composez là, avec la petite Fiammette, un tableau...

LA MARQUISE

Vous allez me faire le {flaisir, monsieur, de sortir à l’instant de celle chambre !

LE MARQUIS, s'avançant à petits pas.

Après que je suis entré? Eh! madame, cela u’esl pas vraisemblable !

LA MARQUISE

Mais enfin, monsieur, qu’est-ce qu> vous arrive? êtesvous égaré?... Vous envahissez brusquement ma chambre

particulière avec un fouet à laanain et des bottes jusqu a ta ceinture, comme s'il s’agissait d’un chenil? Sommes-nous en France, à deux lieues de Versailles?... ou bien... que sais-je, moi?... à Tombouctou... aux derniers confins delà civilisation et de la pudeur ?

LE MARQUIS

En conscience, madame, vous vous insurgez là un peu hors de saison. J’ai cru vous être agréable, moi, en venant vous oflrir mes respects des le matin.

la marquise

Et avez-vous cru également m’être agréable eu embrassant Lisette — dès le matin ?

LE MARQUIS, Lorot-ant Jet nue».

Embrassé Lisette ? qui ça !

LA MARQUISE

Fort bicu ! niez-le... Niez-le, je vous en supplie, vis-à-vis de cette glace qui ne me laisse rien perdre de ce qui sc passe sur la pelouse.

LE MARQUIS, iusouctaot.

Au reste, il est possible ; j’ai pu embrasser Lisette en passant, comme j’ai pu cueillir une marguerite sur le pré. — Mais je n’en vois point, pour moi, la conséquence.

LA MARQUISE

La conséquence, c’est que je vous prie de sortir de mon appartement.

LE MARQUIS

Quoi ! pour une distraction, marquise ! pour une binette ! pour une pure inadvertance !... (il fan des agaceries à r»iseau qui est perche sur la main de la marquise.) Ta, la, ta ! petite ! pslt !

la marquise.

Bon ! le voilà qui cherche querelle à ma perruche maintenant 1

L’URNE

LE MARQUIS

A vous dire vrai, madame, je n’en veux pas tant à la perruche qu’au perchoir !

LA MARQUISE, riant.

Vous allez vous faire mordre, et j’en serai ravie. — Mords- le, Fiammette !

LE MARQUIS, sc reculant.

Décidément, qu’est-ce que je vous ai fait, marquise? Contez-moi cela. Hier, vous me signaliez comme une proie sortable à l’attention de votre bon ami Médor, qui ne l’a pas oublié, par parenthèse, car il a failli m’étrangler tout à l’heure... aujourd’hui, vous me recommandez aux gentillesses de Fiammette ! Demain, ce sera sans doute à quelque appétit plus considérable. Bref, il vous faut de mon sang, — il vous en faut ! et tout cela pourquoi ? Non pas, — soyez franche, madame, — parce qu’il existe céans une Lisette dont vous ne vous souciez pas plus que moi, — mais parce que je vous aime, parce que je vous l’ai dit, et que me voilà tout prêt à vous le dire encore !

LA MARQUISE

Une chose qde je persiste à ne pas comprendre, c’est la circonstance de cette visite dont vous m’honorez ce matin. Il y a là quelque chose qui m’échappe, car vous avez eu urte idée, je suppose, en venant ici... Vous ne vous êtes pas ingénié d’une démarche si neuve et si peu Convenable 3ans être muni d’un prétexte plausible?... J'ai cru d’abord, moi, que vous alliez m’apprendre une nouvelle d’État, — me conter tout au moins quelque fait intéressant... Mais point du tout ! vous êtes là, depuis trois quarts d’heure, planté devant mon soleil, à me tenir des discours qui n’ont ni queue, ni tête, ni pantoufles... Enfin qu’est-cc que vous voulez ?

2 Si

LE MARQUIS, pique.

Rica, madame.

LA MARQUISE

Eh bien ! allez- VOUS-Cll. (Le marquis lait un geste ,lu brss et se dirige rers la porte, puis il s’arrête, se retourne et reprend d'un ton sérieux :)

LE MARQUIS

De bonne foi, madame, pensez-.vous que ceci puisse durer éternellement ?

LA MARQUISE

Quoi ?

le marquis.

11 y eu a bon nombre, madame, qui, à ma place, le prendraient moins gaiement que je ne veux bien le prendre.

la marquise.

11 y a bon nombre de sots dans le monde.

le marquis.

Soit , mais enfui les termes où nous voilà, étant mariés l’un à l'autre depuis six mois, sont d’une singularité véritablement fort extraordinaire. Vous m’avouerez bien cela, marquise.

LA MARQUISE

Volontiers. Je vous l’avouemi.

LE MARQUIS, se rapprochant.

Eh bien ! en ce cas... tenez, chère marquise, je voudrais pour beaucoup <^ue la pensée vous fût venue, comme à moi. ce matin, de faire une petite excursion dans la campagne.

LA MARQUISE

Pourquoi ce vœu ?

LE marquis.

Parce qu’il y a au fond de votre âme, j'en suis certain, des cordes endormies qui sc fussent éveillées à l'impression de cette belle journée naissante, et qui auraient chanté soudain comme des oiseaux. On découvre vraiment sous un

L’URNE. Î55

ciel printanier, et parmi cette poussière lumineuse que soulève le char du soleil, des aspects qui entr’ouvrent le cœur malgré lui et le disposent à la bonté. — Moi, qui ne suis pas suspect d'humeur pastorale, je me défendais à peine contre ces enchantements... J’attachais un regard ! ravi sur le lointain bleuâtre et doré des horizons, sur les diamants que la nuit laisse au sein des prairies, — sur la fraîche verdure des parcs que je côtoyais çà et là, en effleqrant de la tête les grappes humides des cytises et les gerbes parfumées des lilas... Tous mes sens étaient dou- ;î cernent captivés... J’écoutais en rêvant, au petit pas de mon cheval, ce gai babillage et ces confuses rumeurs qu’une riante matinée fait éclater à toutes les fenêtres et sous chaque brin d’herbe. La vie, l’espérance et la joie sont par- ‘ . tout, — et partout l’amour ! Pas un visage que n’embellisse un sourire, pas un verger qui n’ait sa chanson, — pas une *■ ûlle qui n’ait un corset blanc!... Moi seul, madame, je me sentais étranger dans ce paradis ; moi seul, je n’étais s* point de la fête !

Vous u’aviez pas de corset blanc, du moins!

LE MARQUIS, s'animant peu à peil.

Ma tristesse était sincère, marquise; elle était profonde. J’étais accablé de la solitude où je me trouvais et de celle qui m’attendait au retour. — Que me manque-t-il, me disais-je, pour être à ma place parmi tous ces heureux et pour mêler ma voix à cette harmonie, — à cet hymne de reconnaissance qui s’élève de toutes parts vers le ciel bien- , veillant?... Une main, — une main chérie dont i’émotion réponde à la mienne, — un seul mot de tendresse, un écho de bonheur murmuré à mon oreille, — un cœur, jeune comme le mien, qu’u.ne commune pensée fasse pat-

piler dans h même instant, qui se berce aux mêmes illusions et se fonde aux mêmes ardeurs!... Louise! je songeais à vous, à votre éblouissante jeunesse, à. votre beauté qui me trouble, à cette grâce mystérieuse qui vous entoure comme l’auréole d’un ange, — et je ne pouvais croire qu’une image si accomplie du bonheur n’en voulût être à jamais que la statue inanimée... 11 me semblait même alors, tant mon cœur me donnait de folle confiance, que si j’étais près de vous, je trouverais dans mon âme des accents, dans mes yeux une étincelle, — une larme peutêtre, dont vous seriez touchée!... (il fléchît le genou.) Me suisje trompé, marquise ? — dites le-moi.

LA MARQUISE, après l'avoir regardé un moment en clignant les veut.

Mais... cela fait bien des affaires. — Je vais toujours me lever. Voulez-vous avoir l’obligeance de m’envoyer ma camériste, — je dis ma camériste... cette jolie fille en corset blanc... vous la connaissez bien?

LE MARQUIS, sc relevant brusquement.

Oui, madame, oui. (Il la salue et sort.)

LA MARQUISE, après un silence.

Mon Dieu!... que je souffre! que je suis malheureuse! (Elle fond en iaraes.)'Et ne pas savoir ce que j’ai, seulement ! - - 11 est étrange qu’on me laisse périr comme cela sans secours... Mon médecin est une bête... A l’entendre, je n’ai rien de dangereux... et le marquis s’empresse de le croire... c’est un débarras. — Non, non, je n’ai rien... Eh bien! on verra, — on verrai Je me sens bien, moi... j’éprouve au cerveau — et au cœur des choses dont on n’a pas l’idée. .? J’ai des veines rompues intérieurement, j’en suis sûre. Je deviendrai folle ou je mourrai... Jeune comme je suis!... car je ne suis pour ainsi dire qu’une enfant... Mon Dieu, ayez pitié de moi, car, vous le voyez.

L’URNE

mon Dieu, je suis abandonné de l’univers entier!... Allons! un peu de courage, ma pauvre petite marquise , tnarchesina mia ! allons ! (Elle sc lève tout doucement, chausse ses panlouQes, et passe un élégant peignoir. Entre Lisette.) — Alt! C’CSt VOUS,

mademoiselle? »

LISETTE

Madame la marquise a été témoin des importunités de monseigneur à mon égard?

Cela vous regarde.

LISETTE

Ce sont de ces politesses dont une fille de bien se passerait fort, si elle était consultée.

LA MARQUISE

Que veux-tu que j’y fasse, Lisette? Voilà les hommes. Telle est leur grossièreté native. (Elles'assied devant sa toilette. ) Propose à leur admiration, Lisette, toutes les perfections morales; découvre à leurs yeux tous les trésors, tous les raffinements d’une âme délicate, la constance la plus rare, la passion survivant à son objet par-delà le tombeau, tout ce qui semble le mieux fait en un mot pour séduire un honnête esprit, tune les verras pas s’émouvoir plus qu’un marbre ; tnais montre-leur un bout d’épaule à peu près blanc ou une main passable, — eh ! mon Dieu ! les voilà tout de flamme !... Je sais tout cela mieux qu’une autre, ma fille... Qui est-ce qui part à cheval, là-bas, et qui va si grand train ?

LISETTE

C’est Laflenr, madame.

LA MARQUISE

Lafleur?ll a quelque mine, ce garçon. Est-ce qu’ii ne te fait pas la cour?

LISETTE

Non, madame ; il la Tait à monseigneur, — qui me la refait à moi.

Par ricochet. — Regarde donc un peu, Lisette, si tu n’aperçois pas le marquis quelque part.

LISETTE, à la fenêtre.

Non. madame... Ah! si fait, le voici. Dois-je l’appeler, madame?

LA MARQUISE

(iarde-t’en bien, sur la tête! —A quoi passe-t-il son temps?

LISETTE

Madame, il est adossé contre un marronnier , il a les bras croisés, et semble réfléchir.

LA MARQUISE

L'homme singulier! l’inexplicable personnage!

LISETTE

Ah ! il se met en marche... il prend l’allée de charmilles, et se dirige d’aventure vers le petit travail que madame... Il faut même qu’il l'ait aperçu, car il double le pas.

n marquise.

Vraiment ! Reste là, ma fille, et observe bien tous ses mouvements.

LISETTE

Madame, il y arrive... il y est! . ’

LA MARQUISE

Et quelle est son attitude, Lisette ?

Eli ! elle n’est pas bonne, madame, pas bonne du tout. Il lève les bras au ciel; il frappe du pied ; on dirait qu’il

pérore. (Criant tout à coup et se rejetant dans la chambre.) Oh ! ciel !

L’URNE

' LA MARQUISE, IC levant.

Qu y a-l-il? qu’y a-t-il donc ?

LISETTE, à dcrai-voix.

11 revient, madame, il revient à grandes enjambées et d’un air furieux, en portant quelque chose dans ses bras... Tenez ! l’entendez-vous monter ?

LA MAIlQlilSE, avec agitation.

Ah! Dieu! il va me tuer, Lisette!... Pose-moi celte mouche promptement, là, au coin du sourcil... et np m’abandonne pas, ma pauvre Lisette, car ceci devient terrible. (On frappe à la porte.) Entrez. (Elle se rassied.) Que tOUS les anges nous protègent et nous pardonnent nos péchés, Lisette 1

(Le marquis entre portant une urne funéraire. — Moment de silence.)

LE MARQUIS, sombre et grave.

Madame, qu’est-cc que c’est que cette urne?

Cette urne ?

LE MARQUIS

Oui, madame, cette urne!

LA MARQUISE, baissant les yeux.

Mais... c’est du porphyre, je crois. (Lisette rit.)

LE MARQUIS

Soi'tCZ, Lisette. (Lisette sort, il dépose l'urne sur une console.) Je vous demande fort sérieusement, madame, ce que c’est que cette urne, çt quel est le sens de la belle inscription qu’on lit sur la base?

LA MARQUISB.'

Une inscription !

LE MARQUIS

Oui, madame, ceci : (il lit.)

A la mémoire d’un homme excellai!

11 n’eut qu’un défaut,

Ce fut d'étre mortel !

Lli bien! qu’en pensez-vous?

Ceh me paraît assez bien rédigé.

LE MARQUIS

Vous croyez apparemment, madame, ma patience inépuisable! — A la vérité, je vous en ai donné une grande idée, lorsque je me suis résigné sans conteste au caprice inouï par lequel vous avez cru devoir inaugurer vos bizarreries... Je n’en parle qu’en passant, madame. Ce qui est

fait est fait... Toutefois vous savez si alors — et depuis

puisque, Dieu merci 1 vous vous l’êtes mis en tête... je me suis montré, — malgré la stupeur profonde où ces sortes de catastrophes vous plongent un homme, — surtout, madame, lorsqu’elles se prolongent à l'infini...

LA MARQUISE. '

Voilà une phrase qui tourne à la catastrophe, marquis, prenez garde, — et rcmerciez-moi d’interrompre cette exposition de vos griefs ou le manque de mémoire le dispute au défaatdc générosité. — Quand vous eûtes, monsieur, la condescendance de rechercher ma main, est-ce que je vous fis mystère de l’étal de mon cœur? La perte, toute récente encore, de l’homme rare qui fut mon premier époux, — les circonstances profondément douloureuses qui l’avaient marquée, me laissaient un .souvenir difficile * à effacer. Je ne vous le cachai point ; je réclamai, pour tous les scrupules d'une affliction si légitime, — vos égards et vos respects. Vous me les promîtes, marquis, — vous me les promîtes, dis-je, et ce serait le fait d’une délicatesse ordinaire que de m’épargner le soin de voue le rappeler.

LE MARQUIS

Eh ! madame, j’ai promis,... j’ai promis ! A la bonne

L’URNE 561

heure. — Mais, outre qu’on s'explique rarement à fond sur ces matières, et que j’ai bien pu ne pas saisir toute l’étendue des obligations que je prenais, — ne devais-je pas me flatter que le temps ferait ici son office habituel, qu'il ni’aiderait à venir à bout de cet amour posthume?... Au lieu de cela, et au rebours de toute prévision, cette douleur étrange ne fait que croître et s’épanouir, et se compliquer chaque jour... On multiplie les anniversaires,... on invente des dates,... on compose des épitaphes,... on me transforme mon parc en cimetière !... Madame, ceci n’est plus du deuil, c'est de la dérision ! Eh ! morbleu ! la femme du roi Mausole, — qui s'y connaissait, je crois, — quand elle eut avalé les cendres de son mari, jusqu’à la dernière pincée,... elle se tint tranquille,... elle n’en parla plus!

LA MARQUISE

Vous ôtes un brutal, marquis, — et de plus vous ignorez l’histoire: cette reine infortunée mourut au bout d’un an de veuvage.

LE MARQUIS

C’est encore mieux, madame! Eh ! pardié, tandis que vous y êtes, que ne l'imilez-vous jusqu’au bout?... Mourez... mourez de chagrin, — pour achever de me- tourner en ridicule!

LA MARQUISE

Ah! le ridicule!... Le mot est dit : voilà ce qui vous touche!

LE MARQUIS

Eh ! sans doute, madame, cela me touche ! Pensez-vous que l’équivoque de notre situation soit pour échapper à la malignité de nos gens ? et un homme de ma sorte est-il bien aise d’être pendu aux langues de ses vale^? Pensezvous même que cela s'arrête à notre intérieur? Non, madame, non ; le régal est trop friand pour que le public n'tn

là.

2Cî SCÈNES ET COMÉDIES.

ail point sa part un jour ou l’autre... Eh ! donnez-moi ceutfois plutôt, madame, un rival en chair et en os... Par le sang du Christ ! je m’y prendrai de façon qu’on ne rira pas Mais celui-ci est mort,... il a beau jeu.

L A MARQUISE

Ah i cette insinuation contre la mémoire d’un homme qui fut notoirement un héros, vous couvre de gloire!... lia beau jeu ! Voyons, qu’entendez-vous par là ?

LE MARQUIS, violent.

J’entends, madame, que, puisqu'il est au diable, je ne puis l’y envoyer. — Dont j’enrage!*

LA MARQUISE

il suffit. Lorsqu’une femme se voit en butte à une telle démence d’emportement et à un tel cynisme de langage, le parti du silence est le seul qüi lui reste. — Tirez votre épée et percez- moi le cœur : je ne bougerai pas. (Elle s’enveloppe dans ses dentelles avec dignité A

’ LE MARQUIS

Non, madame, je ne tirerai pas mon épée, et je ne vous percerai point le cœur : cela n’est pas dans mes mœurs. Mais chacun a sa vocation en ce monde : la mienne n’est pas, malheureusement, pour les mariages en peinture. Je vais plus loin, et puisque la communauté d’existence n'est bien lésolûment entre nous deux qu’une chimère importune, j’ose vous proposer humblement d’y mettre un terme.

Si je vous dois, monsieur, la liberté de pleurer désormais à loisir et dans la solitude celui qu’on a pris à tâche de me rendre plus regrettable de jour en jour, comptez, à défaut d’un sentiment plus vif, sur ma reconnaissance.

LE MARQUIS

Eh bien ! madame, vous avez, chez M. votre père, une

L’URNE

r traite ouverte, un asile honorable: aussitôt que vous en manifesterez le désir...

LA MARQUISE, sc levant.

Je le manifeste, monsieur.

LE MARQUIS

Soit! Partez, madame, — partez dès à présent, et je n’y mets qu’une condition, — c’est que vous emporterez cette urne !

LA MaRQUISF, saisissant Turne.

O triste et doux souvenir de tout ce que j’ai aimé ! froide cl chère image d’une tombe qui renferme ma vie, mon cœur, ma jeunesse et mes amours! Précieux symbole!...

• (La porte s’ouvre. Lisette entre avec précipitation.)

LISETTE, essoufflée.

Ah ! madame la marquise ! ah ! madame ! quel coup de foudre ! .. je veux dire quel coup du ciel !

LA MARQUISE

Quoi donc, Lisette ?

LISETTE. '

Frontin, madame ! Frontin, qui est revenu !

LA MARQUISE

Frontin ! le valet du comte ! Mais il est mort, Lisette !

LISETTE

Non, madame... 11 a survécu, à ce qu’il dit... Et, tout menteur qu’il est, il faut bien le croire, puisqu’il est là... Ah ! madame! quel événement! Les yeux m’en sortent de la tête.

LA MARQUISE

Mais c’est à n’y pas croire en effet... Et il est là, dis tut

LE MARQUIS

Quelque intrigant, vous allez voir.

LISETTE

Un Intrigant ! On ne connaît pas son Frontin peut-être?... Oui, madame, il est là,... il me suit,... il demande à voir madame.

Qu'il entre, qu'il entre, Lisette !

LISETTE, allant à la porte.

Pslt ! pstt ! — Le Voici, madame. (Le marquis s'assied dans un coin en faisant un geste d'humeur. Frontin entre d'un air penaud et effaré.)

la marquise.

Est-il possible? Comment l mon pauvre Frontin, c’est toi ?

FRONTIN, «l'une voix faible et dolente.

Oui, madame, c’est moi : c’est moi-même, grâce à Dieu! La marquise.

11 se soutient h peine ! Donne-lui vite une chaise , Lisette.

FRONTIN, s'asseyant.

Madame la comtesse est mille fois charitable.

LA MARQUISE

Madame la comlesseî... Hélas! Lisette, il ignore donc... Chut ! mon enfant. — Et d’où viens-tu, mon ami ?

FRONTIN

D’Alger, madame, d’Alger en Turquie.

LA MARQUISE

D’Alger... Bonté du ciel ! Et comment as-tu fait la roule?

FRONTIN

A pied, madame, direelement.

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