A L'AGRICULTURE
SECTION PREMIERE
Du prix rémunérateur.
Ces mots prix rémunérateur indiquent le prix auquel est parvenu le blé, lorsqu'en dehors des frais de production et du service de la rente, il laisse encore au cultivateur un profit convenable sur ses capitaux. Il résulte de cette définition qu'à mesure que les populations s'amoncellent dans un pays, elles sont invinciblement poussées à la culture des terrains inférieurs, et que le prix du blé, pour être rémunérateur, doit s'élever proportionnellement. En effet, le groupe des terrains pauvres ne paie aucune rente; mais comme les frais de culture pour la même quantité de produit, dépassent ceux de tous les autres groupes déjà exploités, il faut nécessairement que le cultivateur retrouve dans un accroissement de prix le montant de ses sacrifices additionnels. « Je connais certains districts du pays \ dit M. Iveson, qui produisent sur les meilleurs terrains, de quatre à cinq quarters par acre. Je sais également que certaines fermes ont obt'^.nu une moyenne de quatre quarters ou 32 boisseaux l'acre, dans leurs récoltes de froment. » « Dans quelle partie du royaume? » « Dans le Wiltshire. » « A combien évaluez- vous la fécondité des terrains secondaires ? ' « Je crois que les terrains moyens ou secondaires, que je pourrais appeler la qualité intermédiaire ^, peuvent produire deux quarters et demi. ' On demanda à M. Harvey : « Quel est le fermage le plus minime que vous ayez vu payer pour les terres à blé les plus pauvres, les plus stériles? > — « Dix-huit pence
1 Comité d'Agriculture. Rapport^ i8'21,P- 338.
2 II est inutile de faire observer que ces mots secondaires et intermédiaires^ sont pris ici dans leur sens usuel et non dans leur acception géologique qui s'en écarte de tout point. (iVote du Traducteur.)
Tacre. » M. Harvey ajouta que la moyenne des dix dernières récoltes avait produit sur ses terres 30 boisseaux de froment par acre. La déposition de M. Wakefield corrobore celle de M. Iveson ; mais elle porte à 32 boisseaux la différence entre la production des terres les plus fertiles et celle des plus pauvres. Ainsi M. Wakefield dit : « Que sur la côte maritime de] Norfolk, Suffolk, Essex et Kent, toute moisson qui ne rapporte pas quarante boisseaux l'acre est réputée mauvaise. > Et il ajoute : « Je ne pense pas que les domaines d'un ordre tout à fait inférieur puissent produire plus de huit boisseaux par acre. »
Supposons maintenant que la population de l'Angleterre ne se soit élevée qu'à la moitié du chiffre actuel; et, que dès lors, il n'ait pas été nécessaire de solliciter par la culture , d'autres terres que celles où l'on peut récolter 32 boisseaux de froment par acre , quel eût été le prix rémunérateur P Certes , il eût été si bas que si les mercuriales du continent avaient continué à donner les moyennes des cinq ou dix dernières années, nous serions devenus un pays d'exportation et non d'importation. Il est vrai que ce groupe de terres donne aujourd'hui trente-deux boisseaux, et que dans l'hypothèse supposée, sa fertilité devait rester la même ; mais n'est-il pas vrai que la valeur des 32 boisseaux de la récolte actuelle, se règle sur les frais de production des 12 ou 15 boisseaux que produisent les terres de M. Sveson? Si les frais de culture de 15 boisseaux de froment égalent ceux que l'on consacrait antérieurement à produire 30 boisseaux, il faut nécessairement que le prix double pour pouvoir être rémunérateur. En effet, le rapport dans lequel les prix doivent s'accroître pour couvrir les dépenses du cultivateur, ne dépend ni de la quantité produite, ni de la quantité consommée, mais du coût de la production. — C'est toujours la différence entre la valeur des récoltes fournies parUes terrains supérieurs et inférieurs qui constitue la rente. Les profits du cultivateur seront les mêmes sur ces deux catégories de terrains, mais la rente des meilleures terres excédera celle des terres les plus pauvres, de toute cette quantité additionnelle de produits qu'elles sont susceptibles de créer avec les mêmes dépenses. On admet généralement aujourd'hui que la rente est l'effet et non la cause du renchérissement des blés. On admet aussi que la seule cause qui agisse constamment de manière à faire hausser la valeur du blé, est l'accroissement des frais de production : or, cet accroissement résulte de la culture obligée des terrains inférieurs sur lesquels la même somme de travaux, les mêmes dépenses ne sauraient jamais créer la même quantité de produits.
N'est-il pas évident que la rente des meilleures terres obéit alors au décroissement des récoltes sur les groupes inférieurs qui ne rendent plus que 15 boisseaux? La rente qui pèse sur la culture des terrains où l'on récolte 32 boisseaux est égale à la valeur de 17 boisseaux, différence entre 15 et 32, et n'aurait jamais existé si l'on n'eût pas exploité des terrains moins féconds. Si donc, la production de 1 5 boisseaux de froment, grevée, sur les terres fertiles, du service de la rente, et affranchie de toute redevance sur les terres pauvres, s'élève aussi haut que les dépenses nécessitées avant l'origine de la rente, par les 30 boisseaux obtenus sur les terrains de premier ordre, il est évident que le prix doit doubler.
Ces considérations nous enseignent donc, que si le développement des sociétés n'est pas favorisé par des importations proportionnelles, elles tendent invinciblement à envahir les sols les moins féconds pour y alimenter une population sans cesse croissante. — Le prix du blé marche parallèlement au progrès des sociétés, et sous l'influence de cet accroissement multiple la rente des meilleures terres, de celles qui avaient été cultivées tout d'abord, s'élève immédiatement. 11 faut que des prix plus considérables viennent alors compenser l'affaiblissement des récoltes ; mais, qu'on ne s'y trompe pas, ce renchérissement de prix ne saurait être un bien. 11 n'eût pas existé si moins de travail avait suffi à créer les mêmes résultats ; il n'eût pas existé, si par la multiplication de nos ressources industrielles nous nous étions appliqués à obtenir indirectement le blé par l'échange de nos articles manufacturiers. Dès qu'un prix élevé nait dîme production onéreuse, il devient un mal et non un bien ; car dans ce cas le prix n'est haut que parce qu'il a fallu consacrer une grande somme de travail à la culture du blé. S'il avait fallu moins de travail pour le créer, la société aurait pu diriger une plus grande partie de ces forces actives qui sont la seule source réelle de sa richesse, dans des voies propres à étendre le cercle de ses jouissances.
SECTION DEUXIÈME
Influence de raugmentation des salaires sur le prix du blé.
Les partisans les plus déclarés du système restrictif admettraient probablement la plupart des faits que nous avons établis dans la section précédente ; ils avoueraient que les droits protecteurs qui frappent l'importation du blé, sont tous vicieux, principalement en ce qu'ils nous obligent à consacrer relativement une plus grande
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somme de travail à une production égale. Mais ils ajouteraient que ces droits sont nécessaires pour soulager le fermier du poids des hauts salaires qui naissent dans notre pays, à la suite des impôts, car la société prélève sur les classes laborieuses une richesse qu'il faut leur restituer sous forme de hauts salaires. Cet argument repose sur l'opinion que des salaires élevés tendent constamment cà augmenter le prix des marchandises auxquelles on applique le travail. Si le fermier, disent-ils alors, pouvait lutter avec les cultivateurs étrangers, à une époque où les impôts et les hauts salaires qui en sont la suite n'existaient pas, il doit succomber aujourd'hui puisqu'il a à supporter un fardeau dont son compétiteur est affranchi.
Cet argument n'est que captieux. La hausse des salaires n'introduit, dans sa position , aucun élément d'infériorité relative. Si, comme tout l'indique, les impôts qui pèsent sur les classes laborieuses élèvent le taux des salaires ; cette augmentation s'étend également à toutes les classes de producteurs. Si l'on croit nécessaire et légitime que le blé hausse pour récompenser les efforts du cultivateur, on doit aussi vouloir que le drap, les chapeaux, les souliers, en un mot, toutes les autres marchandises renchérissent de manière à récompenser leurs producteurs. Il faudra donc que le prix du blé reste immobile ou que celui de tous les autres objets s'élève avec lui.
Si la hausse n'agit ni sur les céréales, ni sur les autres marchandises, elles auront nécessairement, toutes, la même valeur relative; si, au contraire, elles renchérissent à la fois, la proportion conserve le même degré de vérité. Il faudra appliquer les droits protecteurs à toutes, ou les refuser à toutes. Les appliquer à toutes les marchandises serait absurde, car on n'obtiendrait aucun résultat possible. On n'influerait en rien sur la valeur relative des marchandises; or, c'est seulement en modifiant ces rapports, que l'on arrive à protéger tel ou tel commerce , et non en altérant le taux des prix . Si l'Angleterre échange avec l'Allemagne une aune de drap superflu contre un quarter de froment, une hausse simultanée de 20 p. 0|0 dans le prix du blé et du drap ne lui fera rechercher ce commerce ni avec plus d'ardeur, ni avec plus d'indifférence. Tout commerce extérieur se résout en définitive par un échange de marchandises. La monnaie n'est que rinstrument, la mesure qui sert à en flxer les quantités respectives.
Toute importation suppose une exportation correspondante ; et le prix de la marchandise exportée doit nécessairement s'élever dans le même rapport que les salaires. Si l'article importé est garanti par un droit, celui que l'on exporte a droit immédiatement à un draw-back.
DE LA PROTECTION ACCOKDÉE A L'AGHICULTURR. 651
Mais que l'on refusela protection ou que l'on accorde ledraw-back, le résultat est toujours le même. Dans les deux cas on obtiendra avec une valeur donnée en produits nationaux, la même quantité de mar chandises étrangères.
Si une augmentation des salaires porte le prix d'un quarter de blé de 60 sb, à 75 sb., et accroît aussi la valeur d'une certaine quantité de chapeaux ou de drap dans le même rapport de 25 p. 0/0, le spéculateur perdra sur les marchandises exportées ce qu'il aura pu gagner en introduisant le blé en Angleterre. Dans l'bypotbèse d'un commerce libre, la hausse des salaires n'aurait jamais pour effet déporter le prix du blé de 60 sh. à 75 sh. ou d'élever celui du drap, des chapeaux ou des souliers : mais quand bien même je ferais cette concession, elle ne modifierait en rien mes arguments, car c'est alors de la monnaie que nous exporterions en échange du blé. En effet, si nous supposions toutes les autres marchandises en hausse, la monnaie deviendrait l'agent de liquidation le plus avantageux. L'exportation de la monnaie aurait pour effet d'en diminuer la quantité et d'en multiplier la valeur au dedans, tandis qu'elle agirait en sens inverse dans les autres pays. Ainsi, en grossissant les circulations étrangères, elle en diminuerait la valeur, et le blé, le drap, les chapeaux, toutes les marchandises en Angleterre conserveraient , relativement aux produits similaires du dehors, la valeur qu'elles avaient antérieurement à l'augmentation des salaires.
Lorsqu'elle est générale, la hausse des salaires diminue les profits, mais elle n'élève pas le prix des marchandises : c'est là un fait universel. Si tous les objets renchérissent simultanément, le producteur perd toute chance de bénéfice. Que lui importe, en effet, de vendre sa marchandise à 25 p. OjOde prime, s'il est obligé de donner "25 p. OfO de plus pour les objets qu'il achète? Qu'il vende son blé à 25 p. 0{0 de bénéfice et qu'il restitue ces 25 p. OjO par l'augmentation des chapeaux, des souliers, des habits, etc., ou qu'il vende son blé aux mêmes conditions, avec la faculté d'obtenir' tous les objets de sa consommation aux prix antérieurs, sa situation reste constamment la même dans les deux cas.
Aucune classe de producteurs n'a donc droit a être protégée contre une augmentation des salaires, parce que les phénomènes de ce genre réagissent également sur toutes les industries. Par cela seul qu'ils diminuent le taux des profits, ils arrêtent le renchérissement des n;ar chandises, et dans le cas même où ils élèveraient le prix des objets, la hausse étant la même pour tous, ne modifierait en rien leur valeu
échangeable. La seule circonstance qui puisse justifier la création d'une taxe destinée à protéger l'industrie nationale contre l'introduction des produits étrangers, est celle où l'intervention du gouvernement aurait pour effet d'altérer la valeur relative des marchandises.
On suppose généralement que le renchérissement du blé détermine immédiatement celui des autres marchandises. Cette opinion repose sur une interprétation vicieuse des effets que produit une surélévation universelle. Le blé hausse parce que la production devient plus difficile et plus onéreuse ; mais si tous les prix s'élevaient en même temps, ce ne serait plus une hausse. Il y a hausse réelle pour le chapelier et le fabricant de draps lorsqu'ils sont obligés de donner une plus grande quantité de chapeaux et de draps pour leur blé. Mais dès que l'accroissement des prix s'étend à leurs propres produits, dès qu'il leur procure les mêmes proportions de blé, elle n'existe pas en définitive pour eux, et il serait même impossible d'indiquer celui sur qui pèse alors le surcroît des frais de production.
On peut établir, comme principe, que tout fait qui agit dans un pays de manière à atteindre également la totalité des produits, n'en change pas la valeur relative et ne favorise pas les concurrents étrangers. — Mais, d'un autre côté, toute cause qui, sans être balancée par un droit proportionnel, étend son influence à un seul groupe de produits doit nécessairement en altérer la valeur comparative ; elle tend à encourager la concurrence étrangère et à nous enlever une branche de commerce féconde et lucrative.