SECTION IV
De l'influence des belles récoltes sur le prix du blé.
J'ai essayé d'établir, dans une des sections précédentes, que pour être rémunérateur, le prix du blé devait couvrir toutes les dépenses de production , y compris les profits ordinaires des capitaux mis en œuvre. C'est de l'accomplissement rigoureux de ces conditions qu'on peut seulement attendre quelque régularité dans l'approvisionnement moyen du marché. Si le prix courant ne sullit pas pour restituer l'ensemble des frais de production, les profits baisseront ou disparaîtront entièrement. S'il est plus qu'une rémunération légitime, les
profits grandiront. Dans le premier cas, les capitaux abandonneront la culture , et l'offre se proportionnera peu à peu à la demande ; dans le second cas , ils afflueront sur les terres et augmenteront l'approvisionnement général. Mais en dépit de cette tendance de l'offre à se mettre en équilibre avec la demande à des prix rémunérateurs , il est impossible de calculer rigoureusement l'influence des saisons. Souvent la terre se couvre de brillantes récoltes pendant quelques années, et, tout à coup, à ces années d'abondance succède une série de moissons chétives et insuffisantes. Lorsqu'une suite de saisons heureuses a jeté le blé à pleines mains sur le marché, il baisse de prix, dans un rapport beaucoup plus actif que celui de l'excédant de l'offre sur les besoins ordinaires. La demande du blé, au sein d'une population donnée , doit nécessairement avoir quelques limites , et quoiqu'il puisse être vrai , quoiqu'il soit même indubitablement vrai que des récoltes abondantes le livrent à bas ])rix et en augmentent la consommation , il est également certain que la valeur collective se trouve alors diminuée. Supposons que la consommation annuelle de l'Angleterre s'élève à 14 millions de quarters de froment, et qu'une année exceptionnelle en produise 2 1 millions : en admettant que le prix rêmunéraieur ait été de 3 1. par quarter, et la valeur des 14 millions de 42,000,000 L, il est indubitable que les 2 1 millions de quarters actuels vaudront infiniment moins. Un faible excédant de quantité agit avec une puissance extraordinaire sur le taux des prix ; c'est là un des principes les mieux établis de la science. Ce principe est vrai pour toutes les marchandises; mais aucune ne le justifie mieux que le blé, qui forme l'objet principal de la nourriture des peuples; et ne crois pas qu'il ait jamais été contesté par ceux dont l'attention s'est dirigée sur ce sujet. Quelques-uns même ont essayé d'évaluer la baisse produite par des récoltes exceptionnelles, en tenant compte des rapports divers qui existent entre ces excédants temporaires et la quantité moyenne. De tels calculs sont illusoires, car il est impossible de créer une règle générale qui indique la limite des variations du prix relativement à la quantité : chaque pays aurait la sienne, ou la réclamerait. En effet, elle dépend essentiellement de la richesse ou de la pauvreté du pays ; des moyens qu'on y trouve pour attendre la nouvelle récolte ; enfin de l'opinion qui règne sur cette récolte et qui la fait juger suflisante ou insuffisante. Malgré tant d'éléments subtils et insaisissables, on peut cependant admettre avec certitude que la valeur d'une récolte abondante est toujours bien inférieure à celle d'une récolte moyenne ; et qu'au contraire, la valeur totale d'une mois-
sou chétive esl considérablement plus grande que celle d'une moisson moyenne. Si nous admettons que le nombre des pains vendus à Londres s'élève journellement à 100,000, et que l'approvisionnement tombe tout à coup à 50,000, n'est-il pas évident que le prix de chaque pain aura beaucoup plus que doublé? Et d'ailleurs, que le prix ait triplé ou quadruplé , le riche consommera constamment le même nombre de pains. Si, d'un autre coté, le nombre des pains croissait de 100,000 à 200,000, ne pense-ton pas que la baisse du prix d'écoulement excédera de beaucoup le rapport de l'augmentation en quantité? Pourquoi l'eau est-elle sans valeur? évidemment en raison de son abondance. Si le blé nous avait été distribué par la Providence d'une manière aussi libérale , tous les frais consacrés à sa production ne pourraient parvenir à élever sa valeur au-dessus de celle de l'eau.
A l'appui de ces considérations, je citerai le prix courant du froment pendant différentes années d'abondance. On y verra qu'en dépit du secours que l'exportation fournit à notre marché , les belles récoltes ont pu faire baisser le prix du blé de 50 p. O/o en trois ans. Or, à quoi attribuer un tel phénomène , si ce n'est à un excès d'approvisionnement ? Le document qui suit a été copié dans la déposition faite par M. 1 ooke au comité de 1821.
En 1728 le prix du froment était de 48 s. 5 1|2 d. avec un excédant d'importation
de quarter. 70,757
1732 23 8 l\2 d'exportation de. 202,058
1757 53 4 d'importation de 130,017
1761 26 10 314 d'exportation de 441,956
{Rapport sur l' Agriculture j p. 229.)
Parce que l'on a prétendu que l'abondance pouvait nuire aux intérêts des cultivateurs, il s'est trouvé des gens pour soutenir que, d'après la nouvelle doctrine, les bienfaits de la Providence prennent le caractère de véritables fléaux. C'est là, il faut l'avouer, une manière bien étrange d'interpréter et de travestir une opinion. Personne n'a dit que de brillantes récoltes étaient fatales à tout un pays, mais bien qu'elles nuisaient souvent aux producteurs de la marchandise devenue abondante. Si ce que les cultivateurs produisent était des tiné à alimenter leur consommation personnelle, l'abondance n'aurait jamais d'influence fâcheuse sur leur situation : mais ils ont à acq uérir une foule d'autres marchandises, et si la valeur du blé avec la-
quelle ils abordent les marchés , a été considérablement réduite par un excès d'approvisionnement, ils n'ont évidemment plus les moyens de se procurer leurs jouissances habituelles. Ils se trouvent en définitive avoir en abondance un produit de peu de valeur. Si nous vivions dans un des parallélogrammes de M. Owen, où règne la communauté des produits et des jouissances, personne n'aurait à souffrir de l'abondance des céréales ; mais tant que la société restera assise sur les bases actuelles, l'abondance se traduira toujours en pertes, et la disette en bénéfices pour les producteurs.