SECTION VII
Sous un régime de droits protecteurs destinés à concéder le monopole du marché national à nos cultivateurs de blé, les prix sont nécessairement soumis à de continuelles fluctuations.
Les droits protecteurs dirigés contre l'importation des céréales, doivent toujours être fondés sur la supposition que les blés étrangers sont moins chers du montant même de ces droits, et que, sans cette charge additionnelle, ils pénétreraient sur notre marché. Les droits protecteurs seraient parfaitement inutiles, si le prix des blés étrangers n'était pas inférieur au nôtre, car , par le fait seul de la liberté du commerce, ces blés seraient exclus de l'importation. On doit donc toujours supposer que la valeur ordinaire et moyenne des céréales, dans le pays protégé, excède le taux des marchés étrangers du montant même des droits restrictifs ; et l'on doit aussi en conclure que dans l'hypothèse d'une brillante récolte , on ne pourra exporter le blé qu'au moment où les prix ordinaires et moyens auront baissé non-seulement du montant de la taxe, mais encore de la somme des dépenses causées par l'exportation. Sous un régime de liberté commerciale, le taux des céréales tendrait constamment à s'équilibrer. La seule différence qui pût l'atteindre alors ne dépasserait jamais sensiblement les dépenses nécessaires pour transporter le blé d'un pays à l'autre. Dans le cas où l'un des pays aurait seul été favorisé par une belle récolte, il trouverait immédiatement à relever ses prix avilis
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par raJ)oiidaiice, et le surplus de sa production s'écoulerait au dehors.* Mais sous un régime de droits protecteurs ou prohibitifs, la baisse, que déterminent une ou plusieurs années d'abondance, a le temps de sévir contre le cultivateur et d'entamer sa ruine avant le jour où il peut se relever par l'exportation. M. AVebb Hall a proposé d'établir à l'importation un droit fixe de 40 sh. , qui représente, selon lui, la différence du prix naturel du blé en Angleterre et dans les autres pays à céréales. Si nous adoplions sa proposition et ses données, il faudrait que dans toutes les circonstances d'une belle récolte , le prix du blé tombât de 40 sh. avant qu'il pût y avoir avantage à l'exporter sur le continent. Eh bien , cette baisse est tellement considérable, que si les fermiers avaient à la subir, il leur serait impossible d'acquitter leurs rentes dans les années abondantes sans s'imposer d'énormes sacrifices.
La même observation s'applique aux lois qui prohibent l'importation jusqu'à ce que le prix ait atteint 80 P. L'effet immédiat de cette législation est d'élever habituellement le prix de nos blés bien au-dessus de celui des autres pays. C'est pourquoi il faut que, dans l'éventualité d'une riche moisson, nos prix soient graduellement descendus au-dessous de la limite étrangère avant que le cultivateur puisse chercher dans l'exportation le moyen de racheter ses sacrifices. Sous ce point de vue, ses effets se confondent entièrement avec ceux que nous avons déjà reconnus pour les droits fixes et élevés.
Mais la législation actuelle renferme un autre vice capital qui n'existe pas dans le système des droits fixes. Lorsque létaux moyen du froment a atteint 80 sh. par quarter, nos ports s'ouvrent pour trois mois à une importation illimitée et libre de tous droits. Cette faculté d'écoulement doit exercer une immense influence sur le continent où la moyenne des prix est d'environ 40 sh. ; et la tentation qu'elle y inspire, pendant les trois mois de franchise, doit nécessairement amener l'importation de quantités énormes.
L'influence de ces mesures survit à la fermeture de nos ports , et s'exerce bien au delà des trois mois de liberté commerciale. Pendant toute sa durée , les cultivateurs nationaux et étrangers sont placés dans un état de libre concurrence, qui doit se résoudre par la ruine des premiers. En effet, quelle est la situation de nos producteurs? Encouragés par l'action des droits protecteurs , ils ont appliqué leurs capitaux aux terrains les plus pauvres de notre pays , là où des produits
' Nous avons exposé dans un chapitre précédent l'état actuel de la législation sur les céréales. A. F.
chétifs exigent de grandes dépenses. Et c'est au moment où, frappés par des saisons désastreuses , ils ont le plus besoin d'une valeur élevée pour leurs produits , c'est à ce moment qu'on leur livre en concurrence des cultivateurs pour qui un prix de 40 sh. est une rémunération suffisante de tous les frais de production. Le système des droits fixes protège le fermier contre ce danger particulier , mais il le laisse aussi exposé aux funestes conséquences des grandes récoltes. C'est là , d'ailleurs , un vice commun à toutes ces lois qui tendent à élever le prix du blé à l'intérieur beaucoup au-dessus du niveau qui lui est assigné dans tous les autres pays.
Il ne faudrait point penser cependant que , pour obvier à toutes ces difficultés, la loi dut permettre en tout temps l'importation libre et illimitée des céréales. Les circonstances actuelles exigent d'autres moyens. J'ai déjà fait sentir dans la section III les liens intimes qui unissent les intérêts du consommateur avec ceux delà société tout entière. Sur ces bases j'ai démontré que, lorsqu'on grève une industrie d'une taxe particulière qui ne frappe point les autres producteurs , il est juste, nécessaire, d'établir sur l'importation de la marchandise imposée un droit rigoureusement égal à la quotité de la taxe, et d'en favoriser l'exportation au moyen d'un draw-back équivalent. En supposant que le prix légitime du blé fût de 60 sh. par quarter en Angleterre et sur le continent, et que l'assiette d'un impôt territorial, tel que les dîmes , vînt à l'élever sur notre marché à 70 sh., il faudrait reporter ce droit additionnel de lOsh. sur les blés étrangers et les frapper à l'entrée. A l'exportation, on restituerait la totalité du droit prélevé sur les produits nationaux et sur ceux du dehors. A quelque chiffre que s'élève le montant collectif des draw-back, on n'aura fait que restituer à l'exportateur une taxe déjà payée, et lui donner la force de lutter sur les marchés du monde non-seulement contre les cultivateurs étrangers, mais encore contre les autres classes d'industries nationales. Cette restitution légale diffère essentiellement des primes d'exportation telles qu'onles entend généralement. L'idée de prime suppose généralement une taxe levée sur le pays , dans le but de fournir aux consommateurs étrangers notre blé à des prix excessivement modérés. Le système que je propose tend à nous faire vendre nos céréales au prix que permettent réellement toutes les conditions de la culture ; il abolit ces taxes qui , en haussant nos produits, tendent à conduire les consommateurs sur les marchés étrangers , et à nous enlever un commerce que nous aurions pu exploiter sous un régime de libre concurrence.
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Le droit que j'ai propose n'est , à vrai dire, qu'un droit d'équilibre et de eompensation ; il n'aura jamais pour effet d'éloigner les capitaux d'une industrie féconde, utile pour tous, ni de les attirer, par séduction, dans un commerce auquel ils n'eussent pas été consacrés dans de si larges proportions. Le mouvement général de nos affaires prendrait les allures d'un pays sans impôts , où tout citoyen aurait le droit de diriger sa richesse et son labeur dans la voie qui lui paraît le plus avantageuse. Nous vivons sous un régime de contributions écrasantes , et c'est là un malheur qu'il nous faut supporter. Mais pour donner à notre travail toute sa puissance, nous devons abolir ces tentations qui entraînent les capitaux et les talents de nos producteurs dans une autre voie que celle où ils les eussent dirigés si nous avions la félicité de vivre sans taxes , et de pouvoir donner à nos efforts , à notre activité, leur plein développement.
Le rapport du comité d'agriculture , formé en 1821 , contient à ce sujet des faits et des arguments remarquables.
Je me reporte avec confiance à ce document pour appuyer les principes au moyen desquels j'ai essayé d'ébranler le système de nos droits protecteurs. Les arguments qu'il contient , relativement à la liberté commerciale, me paraissent irréfutables ; mais il faut avouer que les conclusions y sont quelquefois entièrement opposées aux principes. Après avoir condamné hautement les entraves commerciales , il recommande des mesures constamment prohibitives; après avoir démontré le danger de solliciter trop tôt les terrains inférieurs , il demande qu'à tout prix on les mette en culture. Ainsi, en théorie, it n'y aurait rien d'aussi odieux que le monopole et les prohibitions , et rien d'aussi salutaire, d'aussi désirable dans la pratique.
Le comité d'agriculture, de cette année , a abjuré les doctrines de son prédécesseur et a ressuscité, dans son rapport, tous les vieux principes. Il termine en ces termes ses recommandations à la Chambre : « Si les lois de notre pays ouvraient constamment tous nos ports au monde entier pour le commerce du blé ; si ces lois imposaient à l'importation un droit fixe et uniforme , destiné à compenser, avec les profits du capital , la différence qui peut exister entre les frais supportés par le cultivateur national pour produire le blé et l'apporter au marché , 3t ceux qui pèsent sur la production et l'importation des blés étrangers ; si , disons nous , un tel système était mis en vigueur, il serait mille fois préférable à toutes les combinaisons d'une échelle de droits ascendants et rétrogrades. En effet, il couperait court à ces accaparements, à ces spéculations avides , qui ont pour but
d'élever ou d'abaisser la moyenne des prix ; et il arrêterait ces erreurs dont la fraude ou l'inexpérience ont produit déjà et peuvent reproduire les funestes conséquences. Mais le comité considère ce projet comme un modèle offert à notre législation plutôt que comme une mesure réalisable sous peu de temps , et à une époque déterminée. »>
On nous dit bien que le système vers lequel nos législateurs doivent tendre constamment est celui d'un droit fixe ; mais sur quelles bases doit-on calculer ce droit ? On ne se fondera pas sur le principe de mes démonstrations, à savoir, que le droit doit compenser rigoureusement lés charges spéciales imposées aux cultivateurs; mais on adoptera un droit fixe destiné à balancer les charges du cultivateur national, et celles qui pèsent sur la production et l'importation des blés étrangers. Au lieu de laisser au consommateur l'espoir qu'un jour la législation lui permettra d'acheter son blé au taux le plus bas que puisse demander le producteur anglais ; au lieu de garantir le capitaliste contre ces hausses convulsives qui naissent dans les salaires du jour où le travailleur doit payer son blé cher; au lieu de lui donner une sécurité si puissante pour le maintien des profits ; au lieu de convier le fer mier à une situation qui le protégera contre des oscillations de valeur si fatales à ses intérêts, on nous dit que les errements actuels ne sont peut-être pas les plus propres à maintenir continuellement la valeur de nos céréales au-dessus des prix étrangers ; que l'on parviendrait mieux à ce but au moyen de droits fixes substitués à une échelle mobile, et que ce résultat, nous devons l'obtenir à tout prix. Un droit calculé d'après le principe du comité, aurait pour effet immédiat de perpétuer entre nos prix et ceux du dehors une différence égale à la distance qui sépare nos frais de production de ceux des autres pays. Si nous n'avions pas déjà poussé trop loin le fol espoir de suffire à nos approvisionnements ; si par nos propres efforts nous n'avions exagéré nos dépenses de culture, la loi du comité serait tout simplement insignifiante, parce qu'il n'y aurait aucune différence de frais. N'est-il pas évidemment absurde d'imaginer, d'abord , une loi qui crée la nécessité de cultiver les terrains inférieurs à des frais excessifs, et d'arguer ensuite du poids de ces dépenses pour interdire d'acheter le blé à ceux qui pourraient le produire à meilleur marché? Ainsi, je produis une certaine quantité de drap dont le prix rémunérateur s'élève à soixante livres : si je désire échanger le fruit de mon trasail contre 30 quarters de froment, au taux de 2 livres par quarter, je pourrai l'écouler au dehors ; mais la loi m'arrête : elle me force a
676 ŒUVRES DIVEHSFS.
consacrer le capital qui me produisait GO livres sterling en drap , à la culture de 1 5 quarters de froment valant 4 livres par quarter.
Le droit compensateur de 2 livres par quarter à l'importation arrête l'échange de mon drap contre le froment, et paralyse même ma production. Il m'oblige à consacrer à la culture du blé un capital que j'aurais converti en drap, si j'avais eu la faculté de l'échanger contre du froment étranger.
Il est vrai que, dans les deux cas, j'obtiens un produit équivalant à 60 livres, et pour ceux qui voient seulement dans l'argent Vargenty et non ce qu'il vaut, ces deux industries doivent paraître également fécondes. Mais un moment de réflexion suffit pour nous convaincre de la différence énorme qu'il y a à obtenir 30 quarters de froment au lieu de 15 avec la même quantité de travail, d'intelligence, en admettant même que, dans les circonstances données, ils aient une valeur égale de 60 livres.
Si l'on appliquait dans toute son étendue le principe recommandé par le comité, il n'est pas une seule des marchandises propres à notre sol qui ne dût être frappée à l'importation. Nous serions amenés à cultiver la betterave et à faire notre propre sucre, sous l'égide d'un droit protecteur égal à la différence de la production du sucre en Angleterre et aux Indes Orientales ou Occidentales. Il nous faudrait construire des serres gigantesques, cultiver la vigne dans le but de faire du vin national , et puis, protéger ensuite d'après le même système nos fabricants de vins. Ou cette doctrine est mauvaise appliquée au blé, ou elle est bonne dans tous les autres cas. Jamais le consommateur ne s'est informé des conditions auxquelles le producteur cultive ou fabrique ses marchandises. Son attention se porte exclusivement sur le prix auquel il peut les acheter. Une fois qu'il connaît ce prix , il connaît le procédé de production le moins coûteux. S'il peut créer lui-même ce produit à des conditions inférieures au prix d'achat , il le fera et il abandonnera la production de la marchandise qui lui servait primitivement à l'acheter.
Mais il est des personnes, — et parmi elles se trouvent des noms qui font autorité dans la matière, — il est des personnes qui soutiennent que ce raisonnement serait exact si nous en étions encore à solliciter la terre avec nos capitaux pour en obtenir plus de blé. Dans cette hypothèse, disent-elles, il serait certainement sage de se demander si les marchés étrangers peuvent nous fournir le blé à meilleur marché que nos propres cultivateurs, et cela bien posé, agir en conséqnence : mais nous sommes dans une autre situation. Le capital a été déjà cou-
sacré à la terre, il s'y est incorporé , et nous en perdrions la plus grande partie si nous préférions importer à bas prix des céréales que nous ne pouvons produire que chèrement à l'intérieur. 11 est indubitable qu'une certaine portion de capital disparaîtrait ; mais la possession et la conservation des capitaux sont-elles pour nous les moyens ou le but? Evidemment ce sont des moyens. Notre but principal est l'abondance des produits. Or, si l'on peut prouver que le sacrifice d'une partie de notre capital se résout en une augmentation annuelle des produits qui contribuent à nos jouissances et à notre bonheur , hésiterons-nous à consommer immédiatement ce sacrifice ?
M. Leslie a inventé un appareil ingénieux destiné à alimenter nos glacières. Supposons que nous ayons consacré au jeu de cet appareil un capital d'un demi-million , ne nous sera- 1 -il pas cependant plus avantageux de puiser notre glace gratuitement dans ces réservoirs qui entourent nos habitations , de perdre même les 500,000 1. qui ont été dépensées dans la construction des machines pneumatiques, plutôt que d'appliquer à la fabrication de la glace la somme de travail , d'ingrédients et d'acides qu'elle nécessite ?
Nous devrions conclure du rapport du comité , qu'en établissant des mesures propres à perpétuer la différence de nos prix avec ceux du dehors, il n'a point admis la possibilité des maux dont elles menacent accidentellement le pays. Mais, au contraire, il reconnaît toute l'éminence du danger, et il s'en réfère aux faits énoncés dans un rapport précédent pour louer l'esprit des arguments qu'on en a tirés. Jl parle ainsi : « Les inconvénients et les vices^de notre système actuel ont été exposés d'une manière si complète et si satisfaisante dans le rapport déjà cité (p. 10-12 ) , que nous n'avons qu'à en adopter les termes. Nous ajouterons seulement que tout ce qui s'est passé depuis la lecture de ce rapport, joint à toutes nos expériences depuis 1815, a fait ressortir de plus en plus l'incohérence de mesures qui proclament la prohibition absolue jusqu'à concurrence d'un certain prix, et passent, aussitôt cette limite franchie, à la concurrence la plus illimitée ; de mesures qui , loin de répandre la fixité sur nos marchés, réduisent tantôt nos prix, déjà trop faibles, au-dessous de la limite qu'amène la liberté du commerce, et tantôt élèvent sans nécessité des prix déjà trop considérables, — aggravant ainsi à la fois les maux de la disette et la dépression des profits aux époques d'abondance. »
Les inconvénients de notre législation des céréales ont été vigoureusement dépeints dans ces quelques lignes. Le comité a même proposé contre le danger de la concurrence illimitée qui s'cta-
blit à 80 sh. un remède qui, sans être le meilleur, aurait pu cire établi transitoirement. Mais, au lieu d'indiquer un moyen propre à pallier ou à détruire les maux qui procèdent de l'abondance, le comité a recommandé à l'adoption immédiate et temporaire de la Chambre, ou à son Yote définitif, diverses mesures qui auraiei^t pour but de perpéluer le mal, en maintenant le prix de nos blés à un prix constamment supérieur à celui de tous les autres pays environnants.
Un des principaux arguments émis par les défenseurs des droits à l'importation consiste à dire, que des tarifs élevés protègent le manufacturier contre la concurrence étrangère, et qu'il est juste de protéger aussi le cultivateur national contre l'invasion du blé étranger. 11 est impossible de rétorquer un argument d'une manière plus satisfaisante que ne l'a fait lord Grenville.
« Si les mesures qui ont été adoptées dans le but de protéger le commerce et les manufactures sont bonnes , qu'on les conserve ; si elles sont mauvaises, qu'on les abolisse. Apportez dans cette réforme tout le soin qu'exige un système vicieux, sans doute, mais qui a pour lui l'autorité du temps. Soyez prudents; mais établissez comme un grand principe de législation que, dans aucun cas, les protections que l'on demandera à la Chambre ne devront être motivées sur celles qui ont été déjà concédées à d'autres intérêts. » En fait, il ne pouvait concevoir comment des mesures, qui avaient paru à un noble Lord mauvaises par rapport aux manufactures, devenaient légitimes et salutaires, appliquées à l'agriculture.
<■' Ce serait un singulier moyen de distribuer la justice , que de dé clarer que par cela seul que la majorité du pays a été déjà accablée par les largesses octroyées à une classe particulière , elle doit l'être encore plus pour le bien d'une autre classe particulière. » Discours de mars 1815.
Si quelque chose est encore nécessaire pour ruiner les vues des partisans de la protection territoriale , nous citerons le passage suivant du rapport rédigé par le comité d'agriculture de l'année dernière :
« Le comité observe qu'un des témoins , dans le but de donner plus de poids à ses idées et aux désirs des pétitionnaires, soumit à l'assemblée un tableau des droits établis sur les produits des manufactures étrangères. Parmi ces produits, il en est qui sont soumis au dedans à des impôts de consommation , et sur lesquels , comme i)our le verre par exemple , le droit protecteur se mesure presque rigou-
reusemeiit sur la quotité de l'impôt dont l'article est grevé dans le pays même.
Mais les motifs principaux qui font penser au comité que la Chambre rejettera la prétendue solidité de ce principe, sont qu'il est permis de se demander d'abord si , à l'exception de la soie , les protections dont on couvre nos produits nationaux leur sont très-avantageuses. En effet , comment les manufactures étrangères de cotonnades , de lainages et de quincaillerie , pourraient-elles soutenir la lutte avec les produits similaires de notre pays, lorsqu'il est reconnu que nous pouvons les livrer à plus bas prix sur leurs marchés mêmes ; lorsque le coton et la laine , ces grands instruments de notre richesse industrielle, paient un droit d'importation direct qui n*est pas restitué à la sortie des matières fabriquées, et qu'ils sont soumis , de plus , à ces impôts indirects qui frappent aussi bien les capitaux in dustriels qu les capitaux apricoles. »
Ces raisonnements sont suivis d'autres passages qui tous sont execellents, et tendent à démontrer que la protection dont on croit les manufactures entourées n'est qu'imaginaire. Et dans le cas où elle ne le serait pas, nous avons les arguments de M. Grenville pour savoir qu'il n'y aurait pas là de motif suffisant pour étendre le même privilège à l'agriculture.
J'espère que, même dans la session actuelle du Parlement, nous annulerons quelques-unes de ces lois dangereuses. Des doctrines plus saines semblent s'introduire peu à peu dans le domaine législatif, et l'absurde jalousie qui animait le cœur de nos aïeux fera place à cette douce conviction, qu'en favorisant le progrès des autres nations au moyen de la liberté commerciale, nous contribuons plus énergiquement encore à développer notre propre richesse.
Le passage que nous avons emprunté au rapport a encore une autre utilité. Il démontre que celui qui l'a rédigé s'est formé une idée exacte de ce que peut et doit être un droit compensateur. Il y est dit en effet « que le droit sur l'importation du verre est destiné en grande partie à balancer la taxe dont l'article est grevé dans le pays même. » Par quel miracle d'argumentation pourra-t-on concilier ce passage avec cette recommandation formelle des deux rapports? " En établissant un droit sur les céréales, on devra le calculer de manière k ce qu'il comble la différence qui existe entre le chiffre de la production , du transport , des profits répartis au cultivateur national, et les sommes que le cultivateur des lieux ordinaires de nos approvisionnements doit recevoir pour le profit de ses capitaux, et
680 ULUVKES DIVERSES.
pour les dépenses qu'il a consacrées à produire le blé cl à le transporter sur nos marchés. »
SECTION VIll.
Examen du projet conçu dans le but de prêter de l'argent à bas Intérêt aux
spéculateurs sur les blés.
Le comité indique, dans son rapport , la part qu'eut dans ses décisions le principe « d'après lequel on doit laisser les marchandises s'équilibrer elles-mêmes, et se conformer aux lois de l'offre et de la demande. » Dominé par ce précepte, il renonça à engager le gouvernement à acheter de grandes quantités de blé pour les revendre à une époque de hausse. C'est là un des beaux résultats obtenus en économie publique. Mais comment le comité n'a-t-il pas renoncé aussi à cette recommandation dans laquelle il conseille au gouvernement de prêter de l'argent à bas intérêt, à des spéculateurs qui achèteraient le blé au dessous de 60 s. le quarter, pour le déposer dans les entrepôts.
Ces avances pécuniaires, faites à un taux inférieur et pour une échéance de douze mois, si les intéressés le désirent, n'auront elles pas pour effet d'altérer V équilibre de la marchandise et de réagir sur les proportions de V offre et de la demande?
Si la ténuité du prix des blés dépend d'une abondance générale et non d'un encombrement momentané, produit par la détresse des fermiers, le remède que l'on propose ne fera qu'augmenter les difficultés de la situation. En effet, dans toutes les circonstances où le marché surabonde, avant d'arriver au moment où l'équilibre doit se rétablir entre l'offre et la demande, et oùlesprix reprendront un taux légitime, nous avons à traverser une période signalée par des prix avilis et par la consommation additionnelle qui en est toujours le résultat. L'encouragement accordé à l'accumulation du blé, pendant un an, pourra sans doute retarder la date de l'encombrement, mais il ne le préviendra pas.
Quant aux circonstances où les fermiers, alarmés ou appauvris, verseraient sur les marchés de trop grandes quantités de blé et prépareraiint ainsi la disette jusqu'au jour de la récolte nouvelle, je ferai observer que les spéculateurs privés, doués de cette promptitude de coup d'œil que donne l'intérêt, seront plus aptes que le gouvernement à apprécier les besoins de la consommation. 11 ne manque pas
DE I.A IMUITEGTION ACCORDÉE A L'AGKICLLTUllE. 081
(l'argent qu'on puisse eonsaerer à acheter tout le iroment jelé à la liàtc sur le marché. 11 ne faut plus, dès lors, pour éveiller l'esprit de spéculation que la probabilité d'un approvisionnement moin dre, d'une demande additionnelle ou d'une augmentation de valeur. Si cette probabilité acquiert quelque consistance, si elle se répand dans les esprits, nous aurons bientôt à signaler un redoublement d'activité parmi les spéculateurs sur les blés. Lorsque les prévisions de tous faisaient craindre des pluies continuelles avant la récolte de l'année dernière, n'avons-nous pas vu une hausse subite se manifester dans la valeur du blé? Sur quelles bases s'établit ce renchérissement immédiat si ce n'est sur la prévision d'une disette probable et d'une hausse future? Il n*est donc pas besoin des encouragements du gouvernement. Si avant la répartition de la récolte prochaine il se manifeste quelques symptômes de disette, il se trouvera, certes, des spéculateurs disposés à utiliser leurs capitaux. La différence entre un intérêt de trois pour cent et de cinq pour cent, est insignifiante dans des opérations aussi hardies et, relativement au public, on peut la négliger dans l'appréciation des avantages inhérents à une telle mesure.
On nous dit que des avances de ce genre ont été faites au com~ merceen plus d'une circonstance, et l'on en conclut qu'il serait injuste d'enlever à ragriculture les mêmes avantages. En premier lieu je nie que cette mesure puisse jamais être parfaitement légitime, et, d'ailleurs, il est évident que les réclamations des classes commerciales se fondaient sur des considérations bien différentes de celles qu'invoque l'agriculture.
Les classes commerciales sont assujetties à des moments de stagnation complète. La guerre peut leur fermer les marchés en vue desquels elles avaient donné un nouvel essor à la fabrication de leurs produits, et c'est seulement à ces époques de désordres politiques que l'Etat leur a fait certaines avances. Les commerçants règlent leurs négociations au moyen de lettres de change qu'ils comptent payer avec le produit de leurs marchandises. Les échéances marchent avec rapidité et il faut qu'ils y fassent honneur, sous peine de perdre leur réputation et leur fortune. Tout ce qu'ils réclament, c'est du temps; car en ayant soin de diminuer la production des objets qui sont moins demandés, ils sont toujours sûrs de pouvoir les écouler, en supportant probablement une perte considérable. La situation du fermier ne diffère-t-ellepascomplélemcnt de celle-ci? Où sont ses billets, où sont ses échéances inllexibles? L'avenir 4c ses opérations dépend il d'uu seul
i'^S'^ ŒUVUES DIVERSES.
moment d'hcsitalion dans la solidité de sa signature? A-t- il jamais vu tous les marchés se fermer à la fois contre lui? N'a-t-il besoin que d'un secours pécuniaire propre à rembourser ses effets? Ces deux situations sont diamétralement opposées et l'analogie qu'on a essayé d'établir entre elles disparaît sous tous les rapports.