‹ Œuvres complètes de A. F. Ozanam (volume 2)Chapitre 19 sur 30 · L EPOQUE ACTUELLE · texte numérisé non relu

L EPOQUE ACTUELLE

Ici les disciples de Saint-Simon nous arrêtent: « Les croyances, disent-ils, vont s'affaiblissant de

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« jour en jour, le temps vient où il n'y aura plus a de foi dans le monde, le protestantisme et la phi- « losophie ont enlevé à l'Eglise toute sa vieille au- « torité. Aussi les catholiques ne sauraient-ils ex- « pliquer les attaques dirigées depuis trois cents « ans contre elle, et, méconnaissant la perfectibi- « lité humaine, ils sont obligés de considérer « comme un égarement immense les trois siècles c< écoulés depuis Luther jusqu'à nous. »

Cette objection soulève une question grave, philosophique : l'appréciation de l'époque actuelle. Le catholicisme, qui proclame l'homme perfectible, ne saurait se trouver en contradiction avec luimême; sûr de ses destinées et de celles du genre humain, il s'avance d'un pas calme et majestueux à travers les tempêtes, parce qu'il en connaît les causes et en prévoit le terme.

Posons d'abord cet axiome, que l'humanité, soit qu'elle apparaisse dans l'homme individuel, soit qu'on la considère dans la société tout entière, est toujours la même, composée de mêmes éléments, soumise à la même loi, aux mêmes progrès. Le genre humain vit et se meut comme un homme ; lui aussi a sa raison et son intelligence; sa naissance, son enfance et sa jeunesse, sa santé et ses maladies.

Cette vérité étant reconnue, jetons nos regards

sur la vie de l'homme, et nous y trouverons le mystère de la vie du genre humain.

Voyez comme l'homme est faible aux premiers jours de son existence, combien son intelligence est débile, comme sa raison semble assoupie! Que de peines, que d'enseignements répétés ne faut-il pas pour l'enfanter à la vie intellectuelle et morale ! Mais aussi voyez-vous comme il est timide, simple et crédule, comme il accepte avec empressement tout ce qui lui est enseigné, comme il y ajoute ses propres exagérations, ses propres erreurs! Trop faible encore pour apprendre par lui-même, il se courbe volontiers sous le joug de l'autorité, il croit. Bientôt un jour viendra où l'intelligence plus développée sentira sa force, se demandera compte de ses idées et scrutera ses croyances : c'est l'âge du doute, de Y examen. Que si, désespérant d'atteindre à la vérité, et pressé d'ailleurs par ses passions naissantes, l'homme renonce à sa haute destinée pour se plonger tout entier dans les jouissances matérielles, malheur à lui! mais si, au contraire, il aspire à la découverte du vrai, s'il s'applique sans relâche à reconnaître ce qu'il y a de certain et de douteux, de primitif et d'altéré dans ses vieilles croyances, alors le temps n'est pas loin où, débarrassant la vérité qui lui avait été enseignée, des préjugés et des erreurs qui avaient pu s'y mêler et

la corrompre, il la rétablira dans tout son éclat, il croira, non plus par instinct, mais par conviction; c'est là le plus bel âge de l'homme, l'âge où il s'avance d'un pas sûr dans les voies de la vérité et de la vertu.

Foi instinctive, examen, foi raisonnée ou conviction : telles sont les trois époques, telle est la loi de la raison humaine dans l'homme individuel, telle doit-elle être encore dans la société.

Le genre humain aussi fut faible aux premières années de sa vie : le Créateur lui devait secours et appui comme un père à son enfant. Il (allait lui donner non-seulement une vie matérielle, mais une existence morale. Aussi avons-nous montré les traces d'une révélation antique, première éducation de l'homme, rappelée sur les hauteurs du Sinaï, puis développée et consommée par les enseignements du Fils de Dieu. Toute l'antiquité païenne, toute la lutte du Christianisme et du polythéisme, ne fut que le long combat de la chair et de l'esprit, le laborieux enfantement de la société à la vie intellectuelle. Enfin la matière fut vaincue, le Christianisme triompha, l'Eglise fut chargée du vénérable dépôt de la doctrine, et les peuples crurent dans la simplicité de leur cœur. Mais un jour la société se demanda compte des idées qu'elle avait reçues, elle aussi eut son époque de doute etd'exa-

men, et, comme cet examen se pouvait faire de plus d'une manière, il était naturel qu'ici il fût sagement borné, et là excessif; que les uns, après avoir fait table rase de leurs croyances, tombassent dans le découragement, qui en est la suite, tandis que d'autres marcheraient de toutes leurs forces dans les routes de la science pour parvenir à la vérité.

Ces considérations, qu'on ne doit point regarder comme une pure hypothèse, puisqu'elles reposent sur l'étude de l'esprit humain, expliquent tout ce qui s'est passé depuis trois cents ans : le protestantisme du seizième siècle, l'incrédulité du dix-huitième, les doctrines égoïstes d'Helvétius et de Diderot, et les saturnales impies de 93.

Mais, de plus, ce système rend raison de la tendance religieuse des travaux scientifiques actuels, et de la direction nouvelle qu'ont prise depuis quelque temps la philosophie, l'histoire et la littérature. Le temps n'est plus où l'athéisme était de mode, où l'épicuréisme passait pour le sceau des esprits forts : du fond de l'abîme, l'esprit humain a jeté un long regard vers la lumière, il a secoué ses ailes, il s'est élevé à des pensées morales, platoniques et chrétiennes. Des génies puissants, partis chacun d'une sphère d'idées particulières, sont arrivés au môme résultat : MM. de Maistre, de Bonald et Cousin ont fait suc-

céder des doctrines grandes et généreuses aux désolantes maximes de Condillac et de Volney. Des philosophes, même de l'époque de Condillac, se sont associés à ce mouvement, et la science s'est embellie des écrits de MM. Portalis, Degérando, Laromiguière. D'un autre côté, le catholicisme s'est choisi dans la personne de MM. de Chateaubriand et de Lamennais, de glorieux défenseurs. Et, tandis que MM. Cuvier et de Humboldt prouvaient l'accord des recherches savantes avec les Livres de Moïse, un professeur illustre, malgré son attachement à la secte protestante, proclamait loyalement les bienfaits de l'Eglise ; Benjamin Constant rendait un hommage éclatant à la religion chrétienne, dans un ouvrage entrepris sous une inspiration athée ; M. Michaud retraçait d'une main pieuse les nobles souvenirs des croisades ; M. Alphonse de Lamartine faisait entendre les accents d'une poésie vraiment chrétienne, semblable aux chants magnifiques des prophètes, semblable aux chœurs harmonieux de la vieille Jérusalem.

Tournez maintenant vos regards sur les peuples qui nous environnent : dites, quelle est cette main invincible qui entraîne dans le sein du catholicisme les savants de l'Allemagne protestante? quelle est celle énergie victorieuse qui a ramené au giron de l'Église les Creutzer, les Schlegel, les

Haller, les Stolberg, les d'Eckstein, devenus les appuis inébranlables de leur mère adoptive? cKtes, comment se fait-il que l'Angleterre émancipe le catholicisme, et se sente poussée elle-même vers cette grande unité dont un roi tyran la sépara ? Comment se fait-il qu'aux Etais-Unis le nombre des catholiques, qui était de cinq mille à l'époque de l'indépendance américaine, soit de cinq cent mille aujourd'hui? Jetez les yeux sur l'Irlande et la Pologne, et voyez ce que peut encore la vertu de la croix : ou bien encore retournez-vous vers la Suisse, vers les jeunes républiques de l'Amérique méridionale. Là, tandis que le protestantisme se montre surtout favorable à l'aristocratie, par laquelle il avait pénétré dans l'Europe, le catholicisme, fidèle à la cause des peuples, veille au maintien des antiques libertés : il règne encore dans les cantons de Schwitz, Ury, Unterwalden ; il fleurit dans les murs de Mexico et de Lima : Guillaume Tell avait murmuré sa naïve prière, le jour où il donna l'indépendance à sa patrie, et les derniers soupirs de Bolivar expirant se collèrent sur le crucifix.

Oh ! que c'est donc avoir la vue courte et l'esprit faible, que de s'en aller faisant l'oraison funèbre du Christianisme, parce qu'on a abattu quelques croix dans Paris, ou parce qu'une cabale

irréligieuse s'est opposée quelque part aux processions publiques ! Pour nous, nous acceptons l'époque actuelle comme la fin des temps de doute, comme l'heure où Y examen achève de s'opérer, où la conviction va avoir son tour. Nous osons le dire, et nous offrons de le prouver par des chiffres : lors même qu'on mettrait à part les ravages de la réforme protestante, l'Église a toujours vu augmenter le nombre de ses fils, et elle en compte aujourd'hui plus que jamais (1). Mais voici l'ins-

(1 ) En comparant le nombre des catholiques avant la venue de Lutber avec le nombre actuel, on obtient pour résultat un accroissement remarquable.

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