‹ Œuvres complètes de A. F. Ozanam (volume 3)Chapitre 10 sur 51 · DAME · texte numérisé non relu

DAME

170 PAUÎ1E 11. — CHAPITRE II.

Circé, si célèbre dans la poésie antique. Mais l'enchanteresse devenue invisible n'a pas cessé d'être présente, ou du moins, avec d'autres apparences, ses transformations magiques ne cessent pas de s'accomplir. Sous des figures derrière lesquelles une âme pensante semble devoir habiter, se développent les instincts vils et méchants des animaux : il n'est pas besoin de pénétrer bien avant dans les mœurs des peuples pour y reconnaître ces types hideux : les habitudes immondes du porc, l'humeur colère du chien, la perfidie du renard (1).

Des effets du vice, si l'on remonte aux causes, on rencontre une nouvelle et peut-être plus savante division. L'amour, principe nécessaire de toute activité, peut errer dans son objet, en s'écartant vers le mal ; il peut errer aussi dans l'excès ou l'insuffisance de son énergie, en demeurant dirigé vers le bien. — Or5 comme l'amour ne saurait cesser de tendre à la conservation de l'être en qui il réside, nul ne peut se haïr soi-même; et comme on ne saurait concevoir aucun être entièrement détaché de

(1) Purgatorio, xe, 35.

Ond' hanno si mutata lor natura Gli abitator délia misera valle Che par cbe Circe gli avesse in pastura, etc.

Cf. Cicer., de Officiis, i, 42. -— Surtout Boëce, de Consolatione, lib. IV, pros. 5. — Ricardus à Sanclo Vietore, de Eruditione in~ levions haminis, lib. III, cap. n.

l'éternelle esseftced'où tout émane, la haine de Dieu est aussi une heureuse impossibilité. Il ne reste donc à aimer d'autre mal que celui du prochain, et cet amour corrompu se forme de trois manières dans le limon du cœur. Tantôt c'est l'espérance de s'élever qui lui fait souhaiter l'abaissement d'autrui; tantôt c'est la crainte de perdre puissance, honneur ou renom, qui le fait s'attrister des succès d'un autre; ou bien encore c'est la blessure laissée dans l'âme par une offense imméritée. Orgueil, envie, colère, voilà les trois modes de l'amour du mal. — L'amour pressent confusément l'existence d'un bien véritable, dans lequel il trouverait le repos; il s'efforce d'y atteindre : si l'effort est insuffisant, la paresse est son nom. — Enfin il est d'autres biens qui ne font pas le bonheur : richesses, plaisirs sensuels, jouissances qui laissent toujours la rougeur au front : l'amour qui s'y abandonne sans réserve devient coupable ; il est avarice, gourmandise et luxure. Or, comme ces sept vices capitaux descendent d'un même principe, c'est à eux aussi que se rattache par une funeste généalogie la foule des vices subalternes (1).

(1) Purgatorio, xvn, 52.

(L'a more) puole errar per maie, obbietto, 0 per iroppo, o per poco di vigore.

.... 'L mal ehe s'ama è del prossimo, e desso Amor nasce in tre modi in vostro limo... Ciascu-n confusamente un bene apprende

Mais, encore que rien ne soit plus libre que l'amour, son premier mouvement ne lui appartient pas. Ce mouvement, quand il est mauvais, se nomme concupiscence, et Ton en distingue trois sortes : la concupiscence des sens, qui est la volupté ; la concupiscence de l'esprit, qui est l'ambition; et la dernière, qui tient de l'une et de l'autre, parce qu'elle a pour objet les moyens de les satisfaire, la cupidité. Ce sont là les trois monstres menaçants que l'homme rencontre à mesure qu'il s'enfonce dans la forêt de la vie. La volupté, pareille à la panthère légère et lascive, et qui ne cesse pas de fasciner les regards qu'une fois elle a captivés ; l'ambition, qu'on peut comparerait lion superbe; la cupidité, semblable à la louve, dont la maigreur accuse les insatiables désirs : c'est elle qui fait les plus nombreuses victimes. Mais ces bêtes redoutables ne sont point originaires du monde qu'elles ravagent; filles de

Nel quai si quieti l'animo, e désira... Se lento amore in lui veder vi tira

0 a lui acquistar, questa cornice

Dopo giusto penter ve ne martira...

Altro ben è che non fà l'uom l'elice...

L'ainor, ch' ad esso troppo s'abbandona

Di sovra noi si piange per tre cerchi.

Cette classification des péchés capitaux, différente de celle communément reçue et aussi de celle de saint Thomas, prima secundœ, q. 84, a. 7, se retrouve dans saint Bonaventure, Compendhim, m, 14. — Hugo à S. Victore, Âllegoriae in Matthœum, 5, 4, 5. Saint Grégoire, Moralium, xxxi, 31 ; — et, avec de légères différences, Cassien, de Institut, cœnob., lib. V, cap. i.

l'enfer, l'envie leur en ouvrit les portes (1); ou plutôt, pour parler un langage plus rigoureux, la concupiscence est encore un de ces faits impersonnels, universels, constants, dont la présence annonce un pouvoir étranger. Ce pouvoir s'exerce à des degrés inégaux, d'abord comme simple inspiration contre laquelle la résistance est facile; puis, comme préoccupation dominante après que la volonté s'y est abandonnée. Et lorsque enfin la volonté s'est laissé conduire aux derniers abîmes du vice, elle semble en quelque sorte y périr : la vie morale expire avant que la vie physique ait accompli sa dernière heure ; on peut dire que l'âme est déjà ensevelie dans la prison infernale à laquelle elle s'est condamnée. Le corps où elle résidait est désormais comme possédé d'une autre âme, d'une autre vie, d'une autre volonté sataniques. Ce n'est pas seulement la mort, c'est une damnation anticipée; à la place de l'homme, ce n'est plus un animal qui reste, c'est un démon (2).

(1) Inferno, i, 11, 15,17, 32,37.

Ed una lupa, che di tutte brame Sembiava carca, con la sua magrezza, E moite genti fe' già viver grame.

'nferno

Là onde 'nvidia prima dipartilla.

Voyez aussi Paradiso, xx, 1.

(2) Purgatorio, xiv, 49.

L'umo

DelP antico avvorsario a se vi tira.

La multiplication de l'individu dans l'espace forme la société, et l'évolution de la société dans le temps est l'objet de l'histoire. Les mêmes faits qui viennent d'être étudiés au cœur de la personne humaine doivent donc se retrouver sur la scène historique, mais avec des proportions plus vasles. Le mal de Pinlelligence et celui de la volonté, l'erreur et le vice, s'y sont reproduits, l'une dans les doctrines philosophiques et religieuses, l'autre dans le gouvernement temporel et spirituel des nations.

1 . Les égarements du genre humain commencent au sortir de son berceau et dans ce trouble qu'avait fait en lui le péché du premier père. Alors, déchu du bonheur de converser ici-bas face ci face avec la Divinité, l'homme la chercha dans les astres du firmament, dont il ressentait les influences en même temps qu'il admirait l'éclat de leurs feux. C'est pourquoi les noms de Jupiter et de Mercure, de Mars et de Vénus, furent salués par des vœux et des sacrifices. C'est l'origine de l'idolâtrie, la première

Inferno, xxvn, 59 ; xxxm, 43.

, . , . . Tosto che l'anima trade Corne i'ec' io il corpo suo l'è tolto Da un dimonio che poscia il governa.

Cf. S.Thomas, p. sect.,q. 414, a. 4, — S. Bonavenhire, Serm., in feriam iv Pentecostes.

erreur des premiers peuples (1). Plus tard, le besoin de la vérité absente s'empara de quelques nobles intelligences. Après les sept illustres Grecs qui reçurent le titre de sages, un autre se rencontre, Pythagore, qui, plus pénétré du sentiment de l'infirmité humaine, se fait appeler Ami de la sagesse. Les écoles se forment, et la philosophie est née (2). Ces efforts ne demeurent pas sans résultat, mais ils viennent échouer au pied des questions qu'il importait le plus de franchir. La souveraine raison attend pour se révéler l'avènement du Fils de Marie (5). Dieu, méconnu du plus grand nombre, ne reçoit point de ceux à qui il se laisse entrevoir les hommages qui lui sont dus (4). Tandis que

(1) Paradiso, iv, 21 ; vm, 1.

Solea creder lo mondo in suo periclo

Che la bella Ciprigna in folle amore

Raggiasse, volta nel terzo epiciclo, Perché non pure a lei faceano onore

Di sacrifici e di votivo grido

Le genti antiche nell'anlico errore, Ma Dione onoravano e Gupido...

(2)Convito, t. III, 11.

(5) Purgatorio, m, 13.

State contenli, umane gente al quia .

Che se potuto aveste veder tutto

Mestier non era partorir Maria.

E disiar vedeste senza frutto

Tai, che sarebbe lor disio quetato

Ch' eternamente è dato lor per tutto Dico d'Aristotile e di Plato

E di molti allri...

(4) hiferno, iv, 13, 43. Purgatorio, vu, 0.

cette obscurité générale couvre toutes les écoles, plusieurs s'entourent encore de ténèbres qui leur sont propres. Il serait long d'énumérer toutes leurs aberrations : depuis Parménide et ces présomptueux éléatiques qui s'enfoncent dans les profondeurs du raisonnement sans savoir où ils vont, jusqu'à Épicure et ses sectateurs, qui font mourir l'esprit avec le corps (1); depuis Pythagore, qui fait descendre les âmes à travers tous les degrés de la création, jusqu'à Platon qui les voit remonter aux étoiles dont elles sont émanées (2). Le monde moderne n'a point voulu laisser à l'ancien monde le triste privilège de croire et d'enseigner le faux : le faux y a son expression théologique dans l'hérésie, son expression philosophique dans de nombreux systèmes. Les grands citoyens des républiques chrétiennes ? les souverains du saint-empire et les cardinaux même qui leur servaient de conseillers, ont professé des

(1 ) InfernOy x, 5.

Con Epicuro tutti i suoi seguaci Che l'anima col corpo morta fanno.

lbid.y xi j, 14. Paradiso, xm, 42.

Parménide, Melisso, Brisso e molti I quali andavano e non sapan dove.

(2) Convito, iv, 21. Paradiso, îv, 8.

Ancor di dubitar ti dà cagione Parer tornarsi l'anime aile stelle Secondo la sentenza di Platone, etc.

dogmes impies (1). La foule, désertant les arts qu'on nomme libéraux, parce que le culte en est désintéressé, s'empresse, ignorante et sordide, aux leçons des décrétantes, ou à la suite des médecins, qui lui montrent le chemin de la fortune (2)é L'Ecriture et les Pères demeurent ensevelis dans leur poussière. La fable, la spéculation audacieuse, s'insinuent jusque dans la chaire sacrée, et sollicitent pour salaire l'étonnement stupide ou le rire sacrilège d'un auditoire digne d'elles (3).

2. Mais, si affligeants que soient aux regards du poëtc philosophe les écarts de la raison publique, il en trouve du moins la cause avec une sorte de consolation dans la fragilité de la nalure déchue : il réserve toutes ses tristesses et toutes ses colères pour déplorer la corruption des mœurs, dont il reconnaît l'origine dans la corruption des lois et des pouvoirs. Il voit les pasteurs des peuples conduire leurs troupeaux à des pâturages grossiers, où ils oublient la justice dont ils avaient faim (4) . Il compte le petit nombre de bons rois, et les agitations des cités populaires, et les déchirements intestins, et les flots de sang versés (5). Et comme si sa parole mise au

(1) ConvitOy iv, 11. Paradiso, ix, 1,5; xi, 2; xn, 28.

(2) Inferno, x, 8, 40.

(3) Paradiso, xxix,28.

(4) Purgatorio, xvi, 34.

(5) Inferno, xn, 36.

défi était vaincue par ces sinistres spectacles, il emprunte le langage des prophètes de l'un et de l'autre Testament. — Le gouvernement des nations, considéré dans ses altérations successives, est comparable à la vision de Daniel. C'est la statue gigantesque d'un vieillard à la tête d'or, à la poitrine et aux bras d'argent, au tronc de cuivre, aux jambes de fer, aux pieds d'argile. Debout dans un antre du mont Ida, il tourne le dos à l'Egypte et regarde Rome. Chacune des parties qui le composent, la tête exceptée, est sillonnée d'une fente qui distille des larmes; et ces larmes réunies, se faisant une issue à travers les parois de la grotte, vont former dans l'intérieur de la terre les quatre fleuves infernaux. — La statue, c'est la monarchie telle que les mauvais princes l'ont faite ; l'Egypte est l'image des institutions du passé, Rome est le type des temps nouveaux. La succession des métaux représente celle des empires, des formes politiques, des âges qui vont dégénérant. Les blessures du corps social sont vraiment des sources de crimes et de douleurs, dont le débordement doit remplir l'enfer (1). La déca-

(1) Inferno, xiv, 31.

In mezzo '1 mar siede un paese guasto... Dentro dal monte sta dritto un gran veglio

Che tien volte le spalle inver Damiata

E Roma guarda siccome suo speglio.

La sua testa è di fin oro formata, etc.

L'interprétation que nous donnons de cette allégorie a été pro-

clence religieuse ne se présente pas sous de moins funestes aspects. La cour romaine est devenue pareille à cette femme que vit PÉvangéliste prophète, assise au bord des eaux et se prostituant aux rois. Jadis le pontife son époux, fidèle aux règles de la vertu, sut contenir la bête aux sept têtes el aux dix cornes, le péché, qui aujourd'hui n'a plus de frein (1). L'or et l'argent sont érigés en idoles, qui ne manquent pas de prêtres. Les clefs apostoliques se sont changées en armoiries ; on les a vues sur des drapeaux qui combattaient contre des croyants. La guerre se fait aujourd'hui en retirant aux populations chrétiennes le pain spirituel que le Père cé-

posée par Costa dans son commentaire de la Divine Comédie. Nous avons cru pouvoir l'admettre, quand nous avons trouvé le songe de Nabuchodonosor expliqué d'une manière presque identique dans Richard de Saint-Victor, de Erudit. int. kom., 1. I, cap. i. Mais nos derniers doutes se sont dissipés lorsque nous avons rencontré, dans le commentaire manuscrit de Giacopo di Dante, la glose qui

s lu

« Da considerare è che questo vecchio significa e figura tutta Te-

tade, e '1 corso del mondo, e tutto lo 'mperio e la vita degl' imperatori c de1 principi dal cominciamento del regno di Saturno infino a questi tempi... Vuol F autore dimostrare como lo 'mperio essendo tra li pagani e nelle parti d'Orienté fù transportai tra gli Greci... poi fù transporta)*) lo 'mperio dagli Greci nelli Romani; e perô dice l'autore che questo vecchio volge il dorso inver Damiata la quale è in Oriente, e §ruata Roma cioè verso Occidente. » (1) In fer no, xrx, 36.

Di voi paslor s'aceorse il Vangelista, etc.

C'est encore au commentateur Costa que nous empruntons l'explication de ce passage difficile. — - Cf. Ricard, à S. Victorc, sup. Apocalypse

leste a préparé pour tous (1). Sachent pourtant ceux qu'affligent ces scandales attendre l'heure providentielle qui doit y mettre fin. Le schisme déchire et ne guérit pas ; et ceux-là se préparent d'éternels remords, qui profitent des nuits sombres de l'Eglise pour semer l'ivraie dans son champ (2). — Mais la dépravation des deux puissances ecclésiastique et séculière est moins périlleuse encore que leur confusion. La crosse et l'épée se sont unies dans des mains violentes; le respect mutuel s'est perdu dans un rapprochement forcé (3) . Si l'ordre est le souverain bien de la société, la confusion, le désordre est pour elle la dernière expression du mal.

Jusqu'ici le mal ne s'est révélé que d'une manière doublement imparfaite, limité dans l'homme par la liberté, qui ne périt jamais entièrement; dans la société, par les protestations toujours retentissantes de la conscience publique. Il faut le voir

(l)Inferno, xix, 38. Paradisof ix, 44; xxvm, 41 ; xvn, 15.

(2) Inferno, xxvm, 12. Voyez, pour des explications plus complètes et qui corrigeront l'amertume des reproches précédents, IIIe partie, ch. v.

(3) Purgalorio, xvi.

È giunta la spada

Col pasturale, e l'uno e l'altro insieme Per viva forza mal con vieil che vada ; Perocchè giunti, l'un l'altro non terne.

maintenant dégagé des obstacles que lui opposent le retour possible et la présence simultanée du bien; il faut le voir dans une condition d'isolement, d'immutabilité. La cité des méchants, invisible en ce monde où elle est confondue avec la cité de Dieu, va devenir visible dans le monde des morts.

1. La tradition populaire, inspirée peut-être par les phénomènes volcaniques, a placé l'enfer dans les entrailles du globe terrestre. La science antique représentait ce lieu comme le plus bas de l'univers et le plus éloigné de PEmpyrée : il était naturel d'y reléguer les âmes que le péché éloigne pour toujours du séjour de la Divinité (1). Toutefois, l'enfer garde encore les vestiges de l'omniprésence divine. La puissance, l'intelligence et l'amour le préparèrent dès le commencement : l'amour lui-même, car il est juste que des douleurs éternelles soient le partage de ceux qui méprisèrent l'éternel amour (2) !

Si l'enfer est l'accomplissement de l'œuvre de

(1) Infemo, passim. Cette opinion fut aussi celle du moyen âge. *— Cf. Hugo à S. Victore, Erudit. didascal., 1, 3. — S. Bonaventure, Compendium Theologix, vu, 21.

(2) Infemo, ni, 2.

Giustizia mosse '1 mio alto fattore Fecemi la divina Potestate La somma sapienza, e '1 primo Amore.

Ibid.} 22. Paradiso, xv, 4.

Ben è che senza termine si dog.ia Chi, per amor di cosa che non duri, Elerualmentc, quell' Amor si spoglia!

dame. 11

réprobation dont l'ébauche est déjà tracée sur la terre, les principaux traits doivent se trouver communs, et les mêmes divisions convenir. Les réprouvés de l'autre vie se rangeront donc dans les mêmes catégories que les pécheurs de la vie présente. Neuf cercles creusent l'abîme, se resserrant à mesure qu'ils s'enfoncent. Le premier reçoit dans sa large circonférence ces hommes qui ne furent jamais vivants, qui passèrent ici-bas sans infamie et sans gloire, neutres entre Dieu et ses ennemis, et qui ne furent que pour eux-mêmes. Au-dessous d'eux se presse la foule de ceux qui coulèrent hors du christianisme des jouis irréprochables, mais à qui manqua la connaissance de la vérité, ou le courage de la servir. L'absence d'un bonheur infini auquel ils aspirent sans espoir jette un voile de tristesse sur leur destinée, qui n'est du reste ni sans consolation, ni sans honneur. Les quatre cercles qui suivent contiennent les victimes de l'incontinence; sur les confins de l'incontinence et de la malice est châtiée l'hérésie, qui tient de l'une et de l'autre. Le septième cercle, subdivisé en trois zones, renferme ceux qui furent violents. Le huitième est sillonné par dix larges fosses où la fraude est punie. Dans le neuvième gémissent les traîtres (1).

(1) InfernOy passim; mais surtout xi, 8.

Figliuol mio; dentro da colesli sassî, etc.

c2. C'est dans cet espace que va se développer l'appareil des douleurs physiques, intellectuelles, morales. La douleur, issue du péché, garde son caractère primitif, et demeure un mal quand elle n'est pas expiatoire. — Mais la souffrance physique suppose l'existence des sens, qui semblent à leur tour ne se point concevoir séparés de leurs organes. Ainsi, avant que la résurrection générale ait rendu aux réprouvés la chair en laquelle ils se corrompirent autrefois, des corps provisoires leur sont donnés : ombres, si on les compare aux membres vivants qu'ils remplacent, et pourtant réalités visibles ; ne déplaçant pas les objets étrangers qu'ils rencontrent, et dérobant l'aspect de ceux devant lesquels ils s'interposent ; vanités en eux-mêmes, mais donnant prise aux tortures. Ils perdent quelquefois la forme humaine pour en revêtir de plus sinistres, ramper sous des figures de serpents, se ramifier sous une écorce trompeuse, s'agiter en tourbillon de flammes (1). Dès lors, tout ce qu'il y

(i)Inferno,vi9 6,12; xvu, 29, 33; xn, 27; xix, 15,43; xxm, 13; xxiv, 8; xxxn, 27, etc.

Graffia gli spiriti, gli scuoia, cd Lsquadra...

Ponevam le pianlc

Sopra lor vanità che par persona...

Con le braccie m'avvinse e mi sostenne.

Passeggiando tra le teste

Forte percossi '1 piènel viso aduna...

Bisse a'compagni. Siete voi accorti

a de plus terrible dans la nature, tout ce qu'a pu inventer de plus affreux l'imagination des hommes, tout ce qu'a dû se réserver d'inénarrables rigueurs la vengeance divine, se réunit pour des supplices dont chacun représente, symbole infernal, le vice auquel il correspond. Ces souffrances s'accroîtront encore lorsque les tombeaux ouverts auront rendu les morts à une vie qui ne finira point. Car plus un être est complet, plus complètement s'exercent ses fonctions : plus l'union de l'âme et du corps se resserre, plus vive doit devenir la sensibilité qui en résulte (1).

Maintenant, comment dire la peine des intelligences ? La mémoire leur reste du passé ; mais la mémoire du crime, sans repentir, n'est qu'un malheur de plus (2). Le présent leur est inconnu, bien que souvent l'avenir se découvre à leurs regards : pareils à ces vieillards dont la vue affaiblie aper-

Che quel di dietro muove ciô ch'ei tocca ? Cosi non soglion fare i pie' de* morti .

S. Augustin (de Civit. Deiy xxi, 10) semble exprimer un doute sur le point de savoir si les damnés ont des corps.

(1) lnferno, vi, 40.

..... Ritorna a la tua scienza Che vuol quanto la cosa è più perfetta, Più senta '1 bene, e cosi la doglienza.

Cette maxime est empruntée à saint Augustin, qui la tient d'Aristote.

(2) Inferno,x, 16,26;xv, 19, etc. — Cf.S. Thom& Summa Iheol. p. 1, q. 89, art. 6.

çoit les choses éloignées, et ne saurait les saisir lorsqu'elles s'approchent. Mais cette clarté prophétique, seul reflet qui tombe jusqu'à eux de la lumière éternelle, s'éclipsera lorsque, les temps étant finis, se fermeront les portes de l'avenir. Alors en eux toute connaissance sera morte (1). Les notions mêmes qui y subsistent encore à l'heure présente, confuses, ténébreuses, n'y sont point à l'état de science, bien moins à l'état de philosophie; car la philosophie se compose de savoir et d'amour, et là tout amour s'éteint. Les esprits infernaux sont donc privés de la contemplation de cette chose si belle, qui est la béatitude de l'entendement, et dont la privation est pleine d'amertume et de tristesse (2). L'absence de l'amour, c'est le dernier supplice des volontés coupables. De là cette haine mutuelle qui les fait s'entre-maudire (3), cette haine d'elles-

(1) Inferno, vi, 22; xv, 21; xxvm, 26; x, 33.

E' par che voi veggiate, se ben odo, Dinanzi quel che '1 tempo seco adduce, E nel présente tenete altro modo.

Noi veggiam corne quei, ch' a mala luce Le cosse, disse, che ne son lontano :

Cotanto ancor ne splende '1 sommo Duce, etc.

Cf. S. Thomas, loc. cit., art. 8.

(2) Convito, m, 13. Le intelligenzie che sono in esilio superna patria filosofarenonpossono; perocchè amore in loro è tuttospento, e a filosofare è necessario amore, perché si vede che dello aspetlo di questa bellissima son private ; e perocchè essa è beatitudine dello 'ntelletto, la sua privazione è amarissima e piena d'ogni tristizia.

(3) Inferno, passim.

mêmes qui les presse comme l'éperon, et les fait se précipiter au-devant des tourments (1), cette haine de la Divinité qu'elles bravent au milieu de leurs peines (2) . De là ce blasphème éternel contre le Créateur, contre le genre humain, contre le lieu, le temps, les auteurs de leur naissance ; et ce désir du néant, qui ne s'exaucera jamais (3). Leurs passions de ce monde les ont accompagnées : avides comme autrefois de louanges, de voluptés et de ven geances, elles ne cessent pas de mériter des châtiments qu'elles ne cesseront pas de subir (4) ; et ces douleurs qui tiennent de l'infini par leur durée, en tiennent aussi par leur intensité, puisque toutes procèdent de la perle du souverain bien, c'est-à-dire de Dieu .

Nous avons reconnu, dans les erreurs et les transgressions de la vie, l'origine des châtiments qui suivent la mort. Le mal s'est trahi tour à tour comme cause et comme effet, sous sa forme volontaire et sous sa forme pénale. En dehors de cette al-

(1) InfernOy m, 40.

(2) Inferno, xix, 18; xxv, 1.

(3) Inferno, m, 34.

(4) Inferno, v, 26; xxxi, 26. —Cf. S. Thomas, 2a 2*, q. 15, art. 3. Summa contra gentes, xv, 92-05.

ternative de la mort et de la vie, il est des êtres en qui se réunissent plus étroitement la cause et l'effet, la malice et la peine; qui dominent l'humanité coupable, coupables avant elle ; provocateurs de ses fautes en ce monde, exécuteurs de ses supplices dans l'autre, types achevés de la perversité : ce sont les démons. Il semble qu'en tombant des hauteurs du monde spirituel, où ils étaient au premier rang, ces anges déchus aient subi la honte d'une transformation matérielle, et que des corps aussi leur aient été donnés (1). En même temps on leur attribue un empire presque souverain sur la nature. Les tempêtes leur obéissent, la foudre et les eaux s'assemblent à leur gré (2) ; ils assouvissent quelquefois leur vengeance sur les restes des morts, quand les âmes leur échappent. A cette intervention surnaturelle se rattachent les coupables entreprises de la magie. Mais ils exercent une action plus générale et plus constante sur les destinées humaines : la tentation est leur ouvrage. Nous les avons vus couvrir de pièges les chemins périlleux de la science ; nous les avons vus ouvrir aux trois concupiscences les portes de l'enfer. Pareils à des pêcheurs qui ne se fatiguent jamais, ils cachent sous de perfides

(1) Infemo, passim. Surtout xn, xvn, xxxi. — Cf. S. Augustin, de Civitate Dei, IX, cap. xxm; et Sup. Genesim.

(2) Purgatorio, v, 37. — Cf. S. Thomas, p. q. 110, art. 5.

appâts T hameçon qui attire les volontés flottantes (1). Ils poursuivent leur proie jusqu'au delà du tombeau : ils ne craignent pas de la disputer aux anges et de renouveler ainsi leurs combats des anciens jours (2).

Le châtiment est leur second ministère. Ils régnent sur le peuple perdu dans les régions infernales, dont chacune est placée sous les auspices de quelques-uns d'entre eux. Ainsi, dans le vestibule, parmi la foule des égoïstes, se trouvent ces anges ingrats qui, au temps de la révolte des cieux, restèrent neutres (3). Ainsi, par une réminiscence de la poésie païenne, que la théologie ne condamnait pas, Caron, Minos, Cerbère, Plutus, Phlégias, les Furies, les Centaures, les Harpies, Géryon, Cacus, les Géants, transformés en démons, sont établis les gardiens d'autant de zones successives (4). D'innombrables légions sont répandues, soit sur les remparts de la cité douloureuse, soit dans ses diverses parties, et se jouent parmi les terribles spectacles qui s'y donnent (5) . — Mais ces légions sont les esclaves d'un seul maître. Celui-là est le pre-

(1) Voyez ci-dessus, p. 165.

(2) Inferno, xxvii, 38. Purgatorio, v, 36.

(3) Inferno, m, 13.

(4) Inferno, m, v, vi, vin, ix, xii, xm, xvn, xxv, xxxi, xxxiv.— Cf. Virgile, Mneid., vi. — Cf. S. Thomas, 2a 2* , q. 94.

(5) Inferno, vin, 28, xxi. —Cf. S. Thomas, la, q. 63, art. 9.

mier-né, et jadis le plus beau, des esprits : aujourd'hui, c'est le Mauvais Vouloir, qui ne cherche que du mal, celui de qui toute douleur procède, l'antique ennemi de l'humanité (1). Divinité de triste et mensongère parodie, empereur du royaume des souffrances : il a son trône de glace en un point qui est tout ensemble le milieu et le fond de l'abîme : autour de lui s'échelonnent les neuf hiérarchies de la réprobation ; sur lui repose tout le système de l'iniquité (2). Le péché et la douleur, qui sont pour

(1) Inferno, xxxiv, 6.

(2) PurgatoriOy xrv, 49; Inferno, xxxiv.

Lo 'mperador del doloroso regno

Da mezzo '1 petto uscia fuor délia ghiaccia. 0 quanto parve a me gran meraviglia

Quando vidi tre facce alla sua testa :

L'una dinanzi, e quella era vermiglia ! E la destra parea tra bianca e gialla

La sinistra a vedere era tal quali

Vengon di là, ove '1 Nilo s'avvalla.

Dans ce hardi portrait que Dante trace de Lucifer, on ne peut s'empêcher de remarquer les trois visages qu'il lui attribue, et qui rappellent la triple Hécate de la mythologie ancienne. Toutefois, une intention plus profonde semble se révéler dans les trois couleurs qu'il donne à cette triple figure, et qui s'opposent aux trois couleurs des cercles mystérieux où Ton verra plus loin se représenter la divine Trinité. Le commentaire de Giacopo di Dante offre sur ce point une explication symbolique, dont l'originalité nous a paru digne d'intérêt.

« Queste tre faccie signifîcano le tre impotenzie che ha Lucifero, da cui nasce ogni maie, e sono contrarie aile tre parte che ha Iddio. La prima parte che ha Iddio si è prudenza per la quale provvede e coordina ogni cosa : contra questa ha Lucifero ignoranza, cioè che niuna cosa conosce e discerne; e questo significa la faccia nera. La seconda parte che ha Iddio si è amore lo quale gli fece fare tutto

les âmes ce que la pesanteur est pour le corps, Tout précipité au lieu qui est le centre même de la terre, où tendent tous les corps graves. La gravitation générale l'enveloppe, pèse sur lui, le presse de toutes parts : son crime fut de vouloir attirer à lui toute créature : son supplice est d'être accablé sous le poids de la création (1).

il mondo e reggere e mantenere : contra questo ha Lucifero odio e invidia per la quale tutto il mondo corrumpe à mal fare ; e questo significa la faccia rossa. La terza cosa che ha Iddio si è la potenzia colla quale l'eterne cose e tutte quelle del mondo governa corne a lui piace e siccome vuole ragione e giustizia : contra questa si ha Lucifero debilezza e impotenzia, cioè che non puô fare niente..., e questo significa la faccia ira hianca e gialla. » (1) Inferno, xxxiv, 2, 7, 10, 30.

E s' io divenni allora travagliato,

La gente grossa il pensi, che non vede Quai era il punto, chi avea passato.

Paradiso, xxix, 18.

Colui che tu vedesti

Da tutti i pesi del mondo costretto.

Cf. S. Bonaventure, Compendium, n, 23. — S. Thomas, 4% q. 64, art. 4.

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