CHAPITRE II
Au moment d'entrer dans la région du mal, l'âme se sent pénétrée de terreur; elle hésite en présence de sa faiblesse. Elle comprend tout ce qu'il y a de triste ou de redoutable dans cette initiation aux mystères de la perversité humaine, et que c'est tout à la fois un privilège et une épreuve réservés à ceux qu'attend une grande et rare destinée (1). Elle s'arrêterait donc, si deux réflexions ne venaient la secourir, en lui rappelant l'impossibilité de sortir de ses propres égarements , si ce n'est par cette issue, et l'assistance divine assurée à l'exécution d'un dessein divinement inspiré (2) . C'esl pour ceux qui, déjà morts à la vérité et à la justice, abordent cette science du mal et descendent dans ses profondeurs entraînés par une coupable avidité, c'est pour ceux-là seulement qu'il est écrit sur la porte, en
(1) In fer no, n, 4.
(tijlbid., i, 38. Purgatorio, i, 21; xxx, 46. —Cf. Virgil. JEneid., vi, 150.
sombres caractères : c< Vous qui entrez, laissez toute espérance (1). »
Le mal n'est pas seulement l'absence, c'est la privation du bien. Le bien est la perfection. La perfection absolue est l'être porté à sa plus haute puissance : c'est Dieu. Dieu appelle les créatures à se rapprocher de lui selon les proportions diverses, selon la diversité même des forces dont il les doua : c'est la mesure de leur perfection relative. Leur résistance à cet attrait divin, le détournement de leurs tendances naturelles, c'est ce qui constitue leur perversité. Ce fait, aisément reconnaissable dans l'homme isolé, se représente sur une plus grande échelle dans l'histoire des sociétés, grandit encore en se reproduisant hors des conditions de la vie terrestre, se résume enfin d'une manière souveraine en des êtres plus qu'humains.
I. Comme la vérité est le bien suprême de l'intelligence (2), le mal intellectuel est l'ignorance et l'erreur. L'ignorance et l'erreur varient comme leurs causes ; de ces causes, les unes sont au dedans de l'homme, les autres au dehors.
(1) Inferno, m, 40, 5.
2) Ibid., m, 6.
La première classe se divise en quatre catégories. Il y a d'abord les défauts du corps, dont il faut dis» tinguer deux espèces : les désordres de l'organisme, qui dérivent des sources mystérieuses de la génération; et les altérations du cerveau, déterminées par des faits accidentels. De là le mutisme et la surdité, la frénésie et l'aliénation mentale (1). — Viennent ensuite les infirmités natives et universelles de l'âme : faiblesse des sens, faiblesse de la raison. Si le témoignage delà vue ou de l'ouïe sur les qualités sensibles qui sont de leur ressort trompe rarement, les sensations multiples qu'un seul objet fait naître, et qu'il faut rassembler, ne se combinent pas toujours avec justesse (2) . D'ailleurs, la sphère des sens est restreinle ; et si la raison s'y renferme, elle se fait des ailes bien courtes. Mais encore qu'elle prenne tout son essor, elle arrive à des limites qu'il lui est interdit de franchir : au terme de sa route laborieuse, elle voit s'ouvrir devant elle la voie infi-
(1) Convito, i, 1. Veramcnte da qucsta nobilissima perfeziono, molti sono privati per moite cagioni che dentro delT uomo, o di fuori da esso, lo rimuovono dalfabito di scienza, etc. Ibid., iv, 15.
(2) Convito, iv, 8. Conciossia cosa chéU sensuale parère, secondo la mia mente, sia moite volte falsissimo, massimamente nelli sensibili communi, là dove il senso è spesse volte ingannato. — Purgatorio, xxix, 16.
L'obietto conmn che'1 senso inganna.
Cf. Àristot. De Ajrimâ, n, 6.
nie des mystères, qui monte et s'élève de toute la hauteur des cieux (1). — Il est une autre sorte d'infirmités moins générales, mais plus graves, parce qu'elles sont volontaires : la jactance, la pusillanimité, la légèreté. La jactance fait que beaucoup présument de leurs forces, jusqu'au point de prendre leurs conceptions personnelles pour mesure de toutes choses ; dédaignent d'apprendre, d'écouter, d'interroger ; rêvent sans sommeil, et s'en vont philosophant par des sentiers téméraires que chacun se fraye à son gré, s'isolant pour être vu (2). La pusillanimité fait qu'un grand nombre croient la science au-dessus de la portée de l'homme : incapables de la chercher eux-mêmes, insouciants des
(1) Paradiso, ir, 19.
Dietro a' sensi
Vedi che la ragione ha cor te l'ali.
Purgatorio, xxxiit, 50.
E vedi vostra via dalla divina Distar cotanto, quanto si discorda Da terra '1 ciel, che più alto festina.
(2) ConvitOj iv, 15. Secondo la malizia deir anima tre orribih infermitadi nella mente degli uomini ho vedute, etc. — Cf. Hugo à S. Vicîore, Eraditionis didascalicae, lib. V, 9.
Paradiso, xxix, 27.
Laggiùnon dormendo si sogna...
Voi non andate già per un sentiero Filosofando : lanto vi trasporta L'amor delT apparenza e '1 suo pensiero.
Cf. S. Thomas, Contra Cent., i, 5.
recherches d'autrui , obstinés dans leur inertie comme des animaux ombrageux, ils demeurent ensevelis dans l'aveuglement d'une vie grossière, parce qu'ils ont désespéré de la vérité (1). La légèreté entraîne ces imaginations trop promptes , qui toujours vont au delà des bornes logiques, concluent avant d'avoir raisonné, volent d'une conclusion à l'autre, nient ou affirment sans distinction, et pensent être subtiles parce qu'elles sont superficielles (2). — Enfin, si l'on veut pénétrer jusqu'aux derniers replis de la corruption humaine, on rencontre les vices du cœur, ennemis des bonnes pensées ; on aperçoit de honteuses jouissances qui fascinent l'âme jusqu'à lui faire tenir pour vil tout ce qui n'est pas elles : l'intelligence se laisse voir captive dans les chaînes de la sensibilité révoltée (5). La seconde classe, où se rangent les obstacles extérieurs, peut se diviser aussi en deux catégories distinctes. — 11 y faut compter premièrement la nécessité de la vie domestique et civile, la difficulté
(i)Convito, ibid. Inferno, n, 15.
(2) Convito, ibid. Paradiso, xm, 39.
E quegli c tra gli stolti bene abbasso Che senza distinzionc afferma o nicga.
(3) Convito, i, 1. L'anima si fa scguitattïce di viziose diletlazioni nelle quali riccve tanto inganno chc per quelle ogni cosatiene avile. — CL Saint Bonaventure, Compendium theologix, ni, 5. Suint Thomas, prima secundo, q. 85, art. 3.
des temps et des lieux, l'absence des moyens d'étude, des conseils et des exemples, les opinions vulgaires (1). Mais au delà de ces circonstances, matérielles pour ainsi dire, et faciles à reconnaître, qui nous dérobent la vérité, se cachent d'autres ennemis, perfides, insaisissables ; esprits jaloux d'une science qu'ils ont perdue, envieux: de faire partager à d'autres les ténèbres qui sont leur apanage. L'action de ces puissances étrangères et mauvaises explique seule ces faits involontaires, inévitables, qu'on ne saurait considérer comme providentiels, puisqu'ils ont toujours quelque chose de funeste, et qu'on nomme tentations. La tentation, dans l'ordre logique, prend deux formes. Elle suscite sur le chemin de nos recherches des fantômes qui nous semblent le fermer, des craintes, des tristesses qui ne se raisonnent point, un découragement douloureux qui, nous ramenant sur nos pas, nous ferait rentrer dans la nuit honteuse de l'ignorance. Ou bien, si elle ne peut détruire le désir de savoir qui est en nous, elle cherche à l'égarer par des apparences mensongères , elle nous engage dans une direction dont le terme est l'erreur (2).
(1) Convito, i, 1; iv, 8. Paradiso, xm, 40.
Più volte piega
L'opinion corrente in falsa parte.
(2) Inferno, vin, 28; xxiii, 47. Au chant ix (terz. 18), lesFuries
Or la fin de ces diverses maladies de l'entendement, c'est la mort ; car la vie est la manière d'être des êtres vivants : végétative dans les plantes, sensitive chez les animaux, chez l'homme elle est essentiellement rationnelle. Et comme les choses empruntent leur nom de ce qu'elles ont d'essentiel, vivre, pour l'homme, c'est raisonner ; et se départir du légitime usage de la raison, c'est mourir (1). Et si quelqu'un dit : « Comment peut-on appeler mort celui qu'on voit encore agir? » il faut répondre que l'homme est mort, et que la bête est restée (2).
2. La perfection de la volonté consiste dans la vertu. Le mal moral est donc le vice : le vice est la disposition de notre vouloir, contraire au vouloir divin.
Il y a trois dispositions que le ciel ne veut pas :
menacent Danle de l'apparition de la Méduse; et lui-même nous avertit du sens allégorique qu'il donne a ce mythe (terz. 21). Giacopo di Danle achève la pensée de son père, en expliquant, dans son commentaire inédit, les trois Gorgones par trois sortes de peur, dont la dernière et la plus terrible, représentée par Méduse, pétrifie en quelque façon les facultés de l'âme, et les frappe quelquefois d'une éternelle immobilité. — Au reste, ce passage offre un souvenir irrécusable de la nécyomancie de TOdyssée, lib. xi, vers 633.
(\) Convito, iv, 7. E perciocchè viverc è per molti modi; e le cose si dcono denominnre dalla più nobile parte; manifesto è che vivere negli animali è sentire... Vivere nelF uomo è ragione usare. Dunquc se vivere è Fessere dell'uomo, e cosi da quello uso partire è partire da essore, e cosi è esscre morto.
(2) Convito, iv, 7. Potrcbbc alcuno dire : Corne è morto e va? Rispondo che è morto uomo ed è rïmaso bestia. ///., il, 8, asino vive.
l'incontinence, la malice et la brutalité (1). — Sous le nom d'incontinence se placent la luxure et la gourmandise, qui asservissent la raison aux appétits de la chair ; l'avarice et la prodigalité, issues toutes deux d'un usage déréglé des biens temporels ; la colère, et celte mélancolie coupable qui énerve Famé et la retient dans une paresseuse inaction. — La malice est plus odieuse : la fin qu'elle se propose est l'injustice; les moyens dont elle use sont la violence et la fraude. On peut exercer la violence contre trois sortes de personnes : Dieu, soi-même et le prochain ; et de deux manières, selon qu'on les attaque dans leur existence ou dans les choses qui leur appartiennent (2). La violence qui porte atteinte au prochain se résout en meurtre et brigandage ; celle qu'on tourne contre soi-même se
(1) InfernOj xi, 27.
Non ti rimembra di quelle parole Con le quai la tua etica pertratta Le tre disposizion che ?1 ciel non vuole
Incontinenza, malizia, e la matta Bestialilade?...
Cf. iristot, Eth., lib. VII, cap. i.
(2) Inferno, xi, 8.
D'ogni malizia, ch'odio in cielo aequista Ingiuria è il fine, e ogni fin cotale 0 con forza, o con frode altrui contrista. . .
A Dio, a se, al prossimo si puone Far forza, dico in se, ed in loro cose...
Cf. Cicer., de Officiis, i, 12. S. Bonaventure, Compendium, m, 6.
traduit en suicide ou en dissipation ; celle qui s'adresse à la Divinité s'annonce soit par le blasphème qui est un déicide moral, soit par des actions lubriques qui outragent la nature, soit par l'usure enfin, qui implique le mépris de l'industrie, fille de la nature comme la nature est fille de Dieu (1). La fraude, encore plus criminelle, parce que nulle autre créature n'en donne l'exemple à l'homme, peut s'employer contre ceux avec lesquels on n'est uni que par le lien général de l'humanité, ou ceux dont la confiance est captivée par les liens plus étroits de la parenté, de la nationalité, de la bienfaisance, de la subordination légale : alors, parvenue à son degré le plus odieux, la fraude s'appelle trahison. — Enfin on a déjà vu l'homme, par l'abdication de sa raison, descendre au rang de la brute. Or n'est-ce pas abdiquer que renoncer à l'empire de soi pour subir l'esclavage des passions? Comme donc, en dehors des limites ordinaires de la nature humaine, il est un point sublime où la vertu devient héroïsme, il est aussi un point infime où le vice devient brutalité. Tel est le sens de la fable de
(1) Inferno, xi, 35.
Filosoûa, mi disse, a chi i' intende Nota non pure in una parte Corne natura lo suo corso preiide Dal divino 'ntellctto, e da sua arte, etc.
Cf. Aristot., Phys.y 4.