CHAPITRE III
Le mal en toute son horreur, et le bien dans toute sa pureté, ne sauraient se découvrir qu'à leur origine et à leur terme, situés l'un et l'autre au delà de l'horizon du temps. Mais tous deux se sont donné rendez-vous dans le temps comme sur un terrain libre, et c'est là qu'ils se rencontrent, tantôt opposés, tantôt confondus. Il convient d'étudier les circonstances et les effets de cette rencontre, soit dans les vicissitudes de la vie individuelle ou sociale, soit dans cette prorogation de la vie où d'efficaces expiations s'accomplissent ; soit dans la nature, qui est le théâtre de tous les faits temporels, et qui se ressent toujours en quelque manière de leur passage.
1. C'est ici le lieu de faire connaître l'intime constitution de l'homme, sujet commun de ions les
phénomènes heureux ou funestes, instrument alternatif du bien et du mal. Ici il n'est permis de reculer devant aucun secret, ni ceux de la génération, ni ceux de l'union de l'âme et du corps, ni ceux de leur mutuelle séparation.
Trois pouvoirs concourent à l'œuvre de la génération. D'abord, les astres exercent la puissance de leur rayonnement sur la matière, et dégagent, des éléments combinés en des conditions favorables, les principes vitaux qui animent les plantes et les bêtes. Ensuite, il y a dans l'homme une puissance d'assimilation qui se communique aux aliments digérés, se distribue avec le sang dans tous les membres, et va répandre la fécondité au dehors. Enfin, la femme porte en elle une puissance de complexion qui dispose la matière destinée à recevoir le bienfait de la naissance. — Les veines altérées n'absorbent pas dans le travail de la nutrition tout le sang qui leur est donné. Une portion de ce liquide alimentaire, épurée, séjourne dans le cœur, s'y imprègne plus profondément d'une énergie assimilatrice ; il fermente, en descend par des canaux où son élaboration s'achève; et, à l'heure où s'accomplit le mystère conjugal, le sang du père, actif et organisateur, va féconder le sang passif et docile recelé dans le sein de la mère. Là se façonnent les éléments du corps futur, jusqu'à ce qu'une prépara-
tion suffisante les fasse se prêter à l'influence céleste qui produit en eux la vie. Cette vie, végétale d'abord , mais progressive, se développe par son propre exercice ; elle fait passer l'organisme de l'état de plante à celui de zoophyte, pour parvenir ensuite à la complète animalité. Là se borne l'action des pouvoirs de la nature : la mère qui donne la matière, le père qui donne la forme, les astres d'où vient le principe vital. — Pour faire franchir à la créature l'intervalle qui sépare l'animalité de l'humanité, il faut recourir à Celui qui est le premier moteur. Aussitôt donc que l'organisation du cerveau est arrivée à son terme, Dieu jette un regard plein d'amour sur le grand ouvrage qui vient de s'achever, et le touche d'un souffle puissant. Le souffle divin attire à soi le principe d'activité qu'il rencontre dans le corps de l'enfant : des deux il se fait une seule substance, une seule âme, qui vit, qui sent et qui agit sur elle-même (1).
(1) Convito, ix, 21. E perô dico che quando l'umano semé cade nel suo recettacolo, esso porta seco la vertu dell'anima generativa, e la vertu del cielo. E la vertu degli elementi legata, cioè la complessione, matura e dispone la materia alla vertu formativa la quale diede l'anima générante, e la vertu formativa prépara gli organi alla vertu celestiale, che produche délia potenzia del semé Tanirna in vita; la quale incontanente produtta, riceve délia vertu del Motore del cielo lo intelletto possibile.
Cette doctrine est plus développée dans le célèbre passage, Purgatorio, xxv, 13 :
Sangne perfetto che mai non si beve, etc.
L'âme est donc unique en son essence, car l'exercice (Tune de ses facultés à un certain degré d'intensité suffit pour l'absorber tout entière (1). En elle et distinctes entre elles, unies toutefois et se supposant mutuellement, existent trois puissances, végétative, animale, rationnelle : on peut les comparer dans leur ensemble au pentagone, qui se compose de trois triangles superposés (2). L'âme présente dans les membres, dans tous les atomes de poussière vivante dont ils sont formés, s'y révèle par l'exercice même de leurs fonctions. Elle est unie au corps comme la cause Test à l'effet, l'acte à la puissance, la forme à la matière (3). On la nomme
Cf. Aristote, de Gênerai, animal., h, 3. S. Thomas, 1\ q. 119, art. 2. —S. Bonaventure, Compendium, ir, 32.
(1) Purgatorio, iv, 2.
Quando per dilettanze, ovver per doglie
Che alcuna virtù nostra comprenda,
L'anima bene ad essa si raccoglie, Par ch'a nulla potenzia più attenda.
E questo è contra quello error, che crede
Ch'un anima sovr'altra in noi s'accenda, etc.
Cf. S. Thomas, la, q. 76, art. 3. L'argument est littéralement le même.
(2) Purgatorio y xxv, 26.
Vive e sente, e se in se rigira
Convito, ii, 8 ; iv, 7. Le potenzie delF anima stanno sopra se corne la figura del quadrangolo sta sopra lo triangolo e lo pentagono sta sopra lo quadrangolo. -—Cf. Aristot., de Anima, n, 3; m, 12. S. Thomas, 1% q. 78. S. Bonaventure, Compendium, n, 32.
(3) Inferno, xxvn, 25. —Paradiso, n, 45.
Mentre ch'io forma fui d'ossa e di polpe.
Forme Substantielle, parce que seule elle fait que l'homme soit, et que sa seule retraite fait perdre à ce merveilleux composé son existence et son nom (1 ) . Elle a son siège dans le sang (2) ; néanmoins, elle fait du cerveau comme un trésor où elle dépose les images qu'elle veut retenir. C'est la face qu'elle choisit pour se manifester au dehors : là elle travaille, elle façonne la chair, pour la rendre transparente aux clartés intérieures de la pensée ; elle dessine les traits avec une infinie délicatesse, elle crée la physionomie, elle fait les derniers efforts pour orner et embellir les deux endroits par où surtout elle se révèle : les yeux et la bouche. On pourrait les appeler les deux balcons où la reine qui habite l'édifice humain se montre souvent, quoique voilée (3). Enfin ses ministres sont les esprits animaux, vapeurs qui se forment dans le cœur et
Convito, m, 1. — Cf. Aristot., de Anima, h, 1. — S. Thomas, l%q. 75, 1.
(1) Purgatorio, xvm, 17. — Cf. S. Thomas, 1% q. 76, 4.
(2) Purgatorio, v, 26.
'L sangue in sul quale io sedea.
(3) Purgatorio, xxxiii, 27. Paradiso, i, 8. Convito, m, 8. Quelle massimamente adorna (ranima) e quivi pone lo intento tutto a far hello se puote... Li quali due luoghi per hella similitudine si possono appellare balconi délia donna che nello edificio del corpo abita, cioè Tanima; per che quivi, avvegnachè quasi velata, si dimostra, ibid., 9. — Cf. Brunetto Latini, Trésor, 1. I, cap. xv, et surtout S. Bonaventure, Compendium, n, 37-59, où se retrouvent de curieuses anticipations de Lava 1er et de Gall.
se répandent par tous les membres, fluides subtils qui entretiennent les communications de l'organe cérébral avec les organes des sens (1). — Mais la reine peut devenir esclave. Il est des défauts de complexion qui s'opposent au libre développement de l'âme : il est des naturels sombres et grossiers, où pénètre mal le rayon de Dieu (2) . Les révolutions du ciel et des saisons obtiennent aussi, par l'intermédiaire des dispositions physiques qu'elles produisent, une influence incontestable sur les facultés morales. Et de même qu'aux quatre âges de la vie correspondent pour le corps quatre tempéraments qui résultent de la combinaison de l'humide, du chaud, du sec et du froid ; de même l'âme passe par quatre phases, dont chacune a son caractère distinct, ses charmes et ses tristesses, ses vices plus familiers et ses vertus de prédilection (3). La mort interrompt cette harmonie. — Mais entre toutes les opinions brutales répandues parmi les hommes, la plus insensée, la plus vile, la plus dangereuse, est celle qui nie l'existence d'une autre vie (4). Elle trouve sa condamnation dans la doc-
(1) Convito , h, 2, 14; in, 9. Vita nuova, 3, 6. Paradiso, xxvi, 24.
(2) Convito, iv, 20.
(5) Convito, iv, 2, 23-28. — Cf. Albert. Magn., Metauroritm,
iv. — iEgidius Columna, de Regimine princip . , 1. 1, part. I, cap. vi.
(4) Convito > il, 9. Dico che di tutte le bestialità quella è stoltis-
trine des plus illustres écoles, de tous les poètes de l'antiquité, de toutes les religions du monde, de toutes les sociétés qui vivent soumises à des lois ; dans cet espoir d'une autre vie que la nature a déposé au fond de toutes les âmes, et qui ne saurait être mensonger sans accuser une contradiction impossible au sein du plus parfait ouvrage de la création ; dans l'expérience des songes et des visions, où nous sommes en rapport avec des êtres immortels ; enfin dans les dogmes de la foi chrétienne, dont la certitude l'emporte sur toute autre, parce qu'elle émane de celui-là même qui nous départ l'immortalité. — Quand donc l'âme se détache de sa chair défaillante, elle emporte avec elle toutes les facultés divines et humaines qui lui appartinrent : les premières, c'est-à-dire la mémoire, l'intelligence et la volonté, devenues plus actives; les secondes, c'est-àdire toutes celles qui se réunissent sous le nom de sensibilité, momentanément inertes. Son mérite ou son démérite, comme une force qui l'entraîne, détermine le séjour de châtiment, d'expiation ou de récompense qu'elle occupera. Aussitôt parvenue au lieu qui lui est assigné, elle exerce autour d'elle
sima, vilissima e dannosissima cbe crede, dopo questa vita, altra vita non essere, perchioccè se noi rivolgiamo tutte le scritture, si de' filosofi corne degli altri savii scrittori, tutti concordano in questo, clie in noi sia parte alcuna perpetuale , etc... Ancora n'accerta la dottrina veracissima di Cristo...
dans l'air ambiant la puissance informante dont elle est douée, Et, comme l'atmosphère humide se colore des rayons qui s'y réfléchissent, ainsi l'air subit la forme nouvelle qui lui est imprimée ; il en résulte un corps subtil, où chaque sens a son organe, chaque pensée son expression extérieure ; où l'âme recouvre les fonctions de sa vie animale, et révèle sa présence par la parole, par le sourire ou par les larmes (1). C'est là ce que désignaient les anciens par ces ombres dont ils peuplaient le royaume de la mort : c'est l'opinion de plusieurs philosophes plus récents, qui ne conçoivent pas la possibilité des souffrances et des jouissances hors d'une enveloppe corporelle (2). — Mais l'ombre doit se dissiper un
(1) Purgatorio, xxv, 27.
Solvesi délia carne ed in virtute
Seco ne porta e l'umano, e '1 divino : L'altre potenzie tutte quante mute
Memoria, inlelligenzia, e voluntade,
In atto molto più che prima acute. ..
Tosto che luogo là la circonscrive
La virtù formativa raggia interno,
Cosi e quanto nelle membre vive...
Cosi l'aer vicin quivi si mette
In quella forma, che in lui suggella
Virtualmente l'aima, che ristette... Perocchè quindi ha poscia sua paruta,
E chiamat' ombra : e quindi organa poi
Ciascun sentire, insino alla veduta...
(2) Convitoy il, 9. E dico corporeo e incorporeo per le diverse opinioni ch' io trovo di ciô. — Cf. S. Augustin, Epist.y\'h, 159, 162, où il repousse comme téméraire cette opinion, tout en laissant subsister le doute. — Voyez aussi Origène et saint Irénée, cités par Brucker (Hist. crit. Phil., inPlatone), comme ayant admis l'exis-
jour devant la réalité, et ces corps fugitifs faire place à ceux qui, ranimés, sortiront du tombeau ; car si la corruptibilité est la loi commune des créatures, elle Test de celles seulement qui sont l'ouvrage d'autres êtres créés : ainsi périssent les choses que produit le concours de la matière première et de l'influence astrale ; mais ainsi ne périssent point celles qui sortent immédiatement des mains du Créateur. L'Eternel ne communique pas une vie tarissable : l'humanité est son œuvre ; l'humanité tout entière, âme et corps, fut formée de ses mains, animée de son souffle, au sixième jour du monde : au dernier jour, tout entière, corps et âme, elle revivra (1).
2. Une analyse détaillée nous fera pénétrer plus avant dans la connaissance de nous-mêmes.
Parmi les phénomènes intellectuels, les premiers,
tence d'un corps subtil qui accompagnait Pâme après la mort. On la retrouve avec de curieux développements dans les fragments du commentaire de Proclus sur le Xe livre de la République de Platon, publiés par le cardinal Mai. — Anctores classici, 1. Voyez aussi la Thèse sur Proclus par M. Berger.
(1) Paradiso,m, 23-49.
Ciô che da lei senza mezzo distilla
Non ha poi fine, etc.
E quinci puoi aigomentare ancora
Vostra resurrezion, se tu ripensi
Corne l'umana carne fessi allora.
Che li primi parenti entrambo fensi.
Cf. S. Bon aventure, Compendium, t, 1
qu'on peut appeler élémentaires, sont les sensations ; et entre celles-ci, les plus compliquées sont celles de la vue. Les objets eux-mêmes ne viennent point réellement visiter l'œil : ce sont leurs formes qui se transmettent par une sorte d'impulsion à travers l'air diaphane; elles vont s'arrêter dans le liquide de la pupille, où elles se réfléchissent comme en un miroir. Là, elles sont accueillies par les esprits animaux affectés au service de la vision, qui les transmettent à leur tour et les représentent au cerveau : et c'est ainsi que nous voyons. Toute sensation s'accomplit de la sorte par une communication de l'objet au cerveau à travers un ou plusieurs milieux continus (1). La partie antérieure du viscère cérébral est la source commune de la sensibilité. Là réside ce sens commun, où toutes les impressions reçues par les organes se ramènent et se comparent. Toutefois, la prédominance de l'une de ces impressions efface les autres : l'âme, retenue par le charme d'un spectacle qui enchante les yeux, ne s'aperçoit pas de la fuite du temps, que l'horloge fidèle annonce à l'oreille (2). La sensibilité se pro-
(1 ) Convito, m ; 9. Description détaillée du phénomène de la sensation .
(2) Purgatorio, iv, 3.
E pero quando s' ode cosa o vede Che tenga forte a se l'anima volta Vassene '1 tempo, e l'uom non se n'avvede, etc.
longe en quelque manière par le secours de l'imagination. Et néanmoins l'imagination, affranchie des influences de la terre, peut s'éclairer d'une clarté céleste. Souvent elle nous ravit hors de nousmêmes jusqu'à rester sourds au bruit de mille trompettes qui sonneraient à nos côtés (1). — Enfin les sensations n'indiquent au premier abord que des qualités sensibles, et cependant elles manifestent certaines dispositions de l'objet d'où elles émanent ; elles sont accompagnées d'un sentiment d'utilité ou de péril. Il y a donc une faculté qui s'empare d'elles, qui dégage et saisit les rapports implicitement perçus, et les propose aux opérations de l'entendement : on l'appelle, en ramenant à sa valeur primitive un nom depuis longtemps dénaturé, Appréhension (2). Ainsi, le fait sensible est l'élément nécessaire de toute notion intelligible. Cette initiative des sens dans les opérations de l'esprit humain est une des fatalités de notre nature, la cause principale de notre faiblesse; c'est eu
(1) Purgatorio, xvn, 9.
0 immaginativa che ne rube
Tal volta si di fuor, ch'uom non s'accorge
Perché d'intorno suonin mille tube Chi muove te se '1 senso non ti porge?
Muove ti lume, che nel ciel s'informa.
(2) Purgatorio, xvm, 8.
Vostra apprensiva da esser verace Tragge intenzionc, e denlro a voi lo spiega Si che l'aniuia ad cs^a volger lace.
202 PÀUTiti II. - CHAPITRE ïlf.
même lemps (chose merveilleuse) la condition de notre perfectionnement rationnel, et par conséquent de notre grandeur (1).
L'imagination et l'appréhension marquent deux points de transition entre la passivité et l'activité. Au-dessus de cette première et basse région de l'âme, troublée par des apparitions importunes et souvent mensongères, s'élève la région supérieure, où tout est spontané, pur et radieux. Les anciens l'appelèrent Mens : par elle l'homme se distingue des animaux (2). On y peut découvrir diverses facultés : celle qui constitue la science, celle qui conseille, celle qui invente, et celle qui juge. On peut aussi opposer entre eux l'intellect, qui marche hardiment à la recherche de l'inconnu ; et la mémoire, qui revient sur les traces laissées par lui, sans pouvoir toujours les suivre jusqu'au bout (3). On peut
(1) Paradiso, iv, 14.
Vostro higegno
. . . Solo da sensato apprende Ciô, che fa poscia d'intelletto degno.
Cf. pour tout ce paragraphe, Aristot., de Anima, u, 7; ni, 3, 4, 8.
— S. Thomas, 1% q. 78, 4; q. 84, 5, 6. -Boëce, lib. V, metr. 4.
— S. Bonaventure, Compendium, n, 45.
(2) Convito, m, 2; ... Solamente delFuomo e délie divine sussistenzie questa mente si predica... Cf. Boëce, lib. 1, pros. 4.
(3) Convito, ibid. Inferno, n, 3. Paradiso, i, 3.
Noslro intelletto si profonda tanto Che rétro la memoria non puô ire.
Cf. Aristot., de Anima, m, 3, 4.
encore distinguer l'intellect actif et Fintellect passif. L'intellect actif élabore et combine les perceptions reçues ; il les élève à l'état de notions, et combine les notions à leur tour. La pensée se pense ellemême, toutefois elle s'ignore à sa naissance (1) : c'est par un travail prolongé qu'elle prend connaissance et possession de soi ; l'activité, portée à son degré le plus haut, devient réflexion. L'intellect passif contient en puissance les formes universelles, telles qu'elles existent en acte dans la pensée divine. C'est par lui que toutes choses peuvent être comprises ; il demeure donc nécessairement indéterminé, susceptible de modifications diverses, et on l'appelle aussi l'intellect possible (2).
Il faut reconnaître encore dans l'esprit humain d'autres éléments qui offrent un caractère passif. On y aperçoit des idées premières dont on ne saurait expliquer l'origine, des vérités évidentes qui se
(1) Paradiso, x, 12.
Non m'accors 'io se non com' uom s'accorgc Anzi '1 primo pensier, dcl suo venire.
(2) Purgatorio, xxv, 21. Allusion à une erreur d'Averrhoes.
Si che pcr sua dottrina fè disgiunto Dali' anima il possibilc inlelletto.
Convito, iv, 21. Cf. Aristot., de A?iimâ, m, 5, 6; et pour la réfutation d'Averrhoes, S. Thomas, Sum. c. Gent., n, 75; et les deux écrits d'Albert le Grand et de S. Thomas, Contra Averrkoïstas.
croient sans se démontrer (1). Et, si Ton refuse de les avouer innées, du moins est-on contraint d'admettre comme telles les facultés qui composent le fond de notre être (2). 11 y a donc des principes qui ne nous viennent point du dehors, et que nous ne nous sommes point donnés. Il y a une création intérieure continuelle qui annonce la présence invisible de la Divinité (3). Par en haut comme par en bas, par la raison comme par les sens, l'homme touche à ce qui n'est pas lui, et trouve des limites qui resserrent son indépendance.
Ces faits constatés serviront à marquer la route qui conduira de l'ignorance et de l'erreur à la science véritable. Le premier acte d'une étude consciencieuse sera de fixer les bornes où elle doit s'arrêter, et au delà desquelles il serait téméraire de
(1) Pur 'gatorio , xvm, 19.
Perô là onde vegna lo 'intelletto
Delle prime notizie, uomo non sape, etc.
Cf. Aristot., Anal., post., i, 31.
Paradiso, u, 15.
..... Per se noto,
A guisa del ver primo, che l'uom crede.
Cf. Aristot., de Anima, m, 9. Topic, i, 1.
(2) Purgatorio, xvm, 2t.
Innata v' è la virtù che consiglia.
(3) Convito, iv, 21 . In questa cotale anima è la virtù sua propria, e la intellettuale, e la divina. — Cf. Platon, — Cicéron, de Senecttiie, 21. — Lib. de Causis, 3. Omnis anima nobilis habet très operationes... operatio animalis, intellectualis et divina.
vouloir poursuivre la raison des choses. Le second sera d'abdiquer les préjugés antérieurement admis ; car ceux qui n'ont rien appris parviennent à des habitudes vraiment philosophiques, plus facilement que d'autres qui avec de longs enseignements ont reçu beaucoup d'opinions fausses (1). — Ces conditions préliminaires étant remplies, il est permis de commencer des recherches efficaces. Le sage puisera d'abord aux sources de l'observation, puis il s'avancera lentement dans les voies du raisonnement; il portera du plomb à ses pieds : jamais il ne franchira, sans chercher l'appui d'une distinction secourable, les deux pas difficiles de l'affirmation et de la négation (2). Il ne se laissera pas retenir par les distractions qu'il rencontrera sur son chemin : si des pensées nouvelles viennent en quelque sorte croiser les pensées premières , elles se relardent mutuellement dans leur marche et s'éloi-
(1) De Monarchiâ, lib. I. Facilius et perfectius veniuntad habitum philosophiez veritatis qui nihil unquam audiverunt, quam qui audiverunt per tempora et falsis opinionibus imbuti sunt... Paradiso, xiii, 41.
(2) Paradiso, h, 52.
Esperienza
Ch' esser suol fonte a? rivi di vostre arte.
lbid.f xui, 38.
E queslo ti fia sempre piombo a' piedi, Pcr farli muover lento com'uom lasso, Ed al si ed al no che tu non vedi...
lantl, 12
gnent du but (1) . Trois mots résument ces préceptes : expérience, prudence, persévérance. — On entre par là dans cette calme possession du vrai qui constitue la certitude. La certitude repose sur des bases différentes, selon les divers ordres de connaissances où elle se rencontre. Elle est dans le témoignage des sens, lorsqu'il porte sur les objets propres à chacun d'eux ; elle est dans ces axiomes indémontrables déjà indiqués naguère; elle est dans le consentement unanime des hommes sur les questions du domaine de la raison : car l'hypothèse d'une déception universelle , qui envelopperait le genre humain dans un invincible aveuglement, serait un blasphème horrible à prononcer (2). Toutefois, au pied des vérités connues éclosent toujours de nouveaux doutes , comme au pied des arbres poussent de nouveaux rejetons. La certitude reste toujours entourée de ténèbres humaines. La seule lumière qui n'ait pas d'ombre est celle de la foi (3).
(1) Purgatorio, v, 6.
Che sempre l'uom in cui pensier rampolla Sovra pensier, da se dilunga il segno, Perche la fuga l'un dell'altro insolla,
Cf. Hugo à S. Victore, Instit. Monast., iv.
(2) Convito, iv, 8; n, 9. Chè se tutti fossero ingannati, seguiterebbe una impossibilité, che pure a ritraerc sarebbe orribile. Cf. Aristot., Topic, lib. I, cap. i. S. Thomas, prima, q. 85, art. 6.
(3) Paradiso, iv, 44. —Convito, h, 9; iv, 15. La cristiana sentenza è di maggior vigore, ed è rompitrice d'ogni calunnia, mercè d; la somna luce del cielo, che quella allumina.
5. Dans Tordre moral, les premiers faits qui se rencontrent sont encore du nombre de ceux où l'âme se montre passive ; c'est pourquoi on les nomme Passions. Il serait long de les énumérer ; mais toutes se ramènent à des dispositions antérieures qu'on appelle appétits. Il y a trois sortes d'appétits. Le premier, naturel, qui n'a point conscience de soi, et qui est la tendance irrésistible de tous les êtres physiques à la satisfaction de leurs besoins ; le second, sensitif, qui a son mobile externe dans les choses sensibles, et qui est conçu piscible ou irascible tour à tour; le troisième, intellectuel, dont l'objet n'est appréciable qu'à la pensée. Ces appétits eux-mêmes peuvent se réduire à un seul principe commun, l'amour (1). Depuis le Créateur jusqu'à la plus humble des créatures, rien n'échappe à cette grande loi (2). — Les corps simples tendent par l'attraction, qui est une sorte d'amour, au point de l'espace qui leur fut destiné. Les corps composés ont une sympathie, un amour du même genre que le précédent pour les lieux où ils se formèrent : ils y acquièrent la plénitude de leur développement,
(1) Convito, iv, 21, 26. — Cf. S. Thomas, la 2*7 q. 20, 1 .
(2) Purgatorio, xvn, 31.
Ne Creator, ne creatura mai
Fu sanz' amore,
0 naturale o d'animo e tu ;1 sai.
Cf. Platon, Banquet. — Boëce, lib. NT, pr. 2; lin. IV, mot. &
ils en tirent toutes leurs vertus. Les plantes manifestent déjà une préférence, un amour plus marqué pour les climats, les expositions, les terrains plus favorables à leur complexion. Les animaux donnent des signes d'un attachement plus vif, d'un amour aisément reconnaissable qui les rapproche entre eux, et quelquefois les rapproche de l'homme. L'homme enfin est doué d'un amour qui lui est propre pour les choses honnêtes et parfaites ; ou plutôt, comme sa nature tient à la fois de la simplicité et de l'immensité de la nature divine, l'homme réunit en lui tous ces genres d'amour. De même que les corps simples, il cède à l'attraction, qui agit sur lui par la pesanteur ; il emprunte aux corps composés la sympathie qu'il ressent pour le lieu de sa naissance ; ainsi que les plantes, il a des préférences pour les aliments favorables à sa santé ; à l'exemple des animaux, il s'attache aux apparences qui flattent les sens ; enfin , et c'est là sa prérogative humaine, ou pour mieux dire angélique, il aime la vérité et la vertu (1). Or, les trois premières sortes
(1) Convito, m, 3. Onde è da sapere che ciascuna cosa corne detto è di sopra, ha suo spéciale amore, corne le corpora simplici hanno amore naturato in se al loro luogo propio, e perô la terra sempre discende al centro, etc. Gli uomini hanno lor propio amore, aile perfette e oneste cose, e perocchè Puomo (avvegnachè una sola sustanza sia tutta sua forma) per la sua nobiltà ha in se délia natura divina, tutti questi amori puote avère e tutti gli ha.
d'amour sont l'œuvre de la nécessité ; dans les deux dernières seulement , qui émanent des sens et de l'intelligence, l'être moral se retrouve. C'est là qu'une étude plus attentive fera découvrir le point où l'existence passive finit, où l'activité commence. Aussitôt qu'un objet capable de plaire se présente, il nous réveille par une sensation de plaisir. La faculté qu'on nomme appréhension entre en exercice, elle perçoit le rapport de l'objet avec nos besoins , elle le développe jusqu'à faire que l'âme se retourne vers lui et s'y incline : cette inclination est l'amour ; et le plaisir nouveau dont cette modification est accompagnée, nous la rend chère et en même temps durable. Puis l'âme ébranlée entre en mouvement : ce mouvement spirituel est le désir, ce désir ne trouve de repos que dans la jouissance, c'est-à-dire dans la possession de l'objet aimé(l). Tel est le fait universel, telle est, pour parler le langage de l'école, la matière de l'amour, toujours
(1) Purgatorio, xvm, 7-11.
L'animo ch'è creato ad amor presto
Ad ogni cosa è mobile che piace,
Tosto che dal piacere in atto è desto... E se rivolto in ver di loi si piega,
Quel piegare è amor, quello è natura
Che per piacer di nnovo in voi si lega. Cosi l'animo preso entra 'n disire
Ch'è molo spiritale, e mai non posa
Fin che la cosa amata il fà gioire.
Cf. Aristot,, de Anima, ht. — S. Thomas, ta 2*, g. 2(s 2.
bonne en elle-même, car c'est l'ouvrage d'une disposition spécifique, naturelle, qui ne se révèle que par ses effets, et dont le premier acte, instantané et irréfléchi, n'est digne ni de louange ni de blâme (1). — Mais l'amour devient vertueux ou coupable , selon le choix qu'il fait entre les choses qui le sollicitent. Avant que l'âme revêtît les formes corporelles sous lesquelles elle devait devenir enfant, Dieu la regarda avec complaisance. Heureux lui-même, il lui communiqua l'impulsion qui la fait revenir à lui en cherchant le bonheur ; il ne cesse de l'attirer encore, en faisant luire devant elle les rayons de son éternelle clarté. Elle, à son tour, ne saurait pas plus s'empêcher de l'aimer qu'elle ne saurait se haïr elle-même (2). Si elle participe
(t) PttrgatoriOy xvm, 17-20.
Ogni forma sustanzial che setta
E da materia ed è con lei imita,
Specifica virtude ha in se colletta, La quai sanza operar non è sentita...
E questa prima voglia
Merto di Iode e di biasmo non cape.
Ibid., 15,
Forse appar la sua matera
Sempre esser buona, ma non ciascun segno E bnono, ancor che buona sia la cera.
(2) Purgatorio, xvi, 29.
Esce di mano a m che la vagheggïa, Prima che sia, a guisa di fanciulla Che piangendo e ridendo pargoleggia,
L'anima simplicetta che sa nulla, Salvo, che mossa da lieto fattore Volentier loma a cio che la trastuHa.
plus que tout être terrestre à la nature divine, et s'il est de la nature divine de vouloir exister, Pâme aussi veut exister, elle le veut de toute l'énergie qui est en elle, et comme son existence tout entière dépend de Dieu, elle veut naturellement lui être unie, pour assurer son existence (1). Puis, les attributs de Dieu se réfléchissant dans les qualités et les vertus humaines, quand Pâme les découvre dans une autre âme sa pareille, elle s'y unit spirituellement, elle Paime aussi (2). Enfin la création tout entière lui apparaît comme le champ qui garde les traces de l'éternel cultivateur, et chaque créature comme digne d'être aimée selon la mesure du bien qu'il a produit en elle (5). Telle est la forme légitime de l'amour : elle consiste dans cette juste proportion de nos affections, qui les fait se porter d'abord vers le bien suprême, et se mesurer ellesmêmes pour les biens inférieurs (4). — L'amour
(1) Convito, m, 2. L'anima umanapiù riceve délia natura divina. E perocchè naturalissimo è in Dio volere essere, l'anima umana esser vuole naturalmente... e perocchè il suo essere dipendeda Dio naturalmente diri e vuole cou Dio essere unita... Platon, Phèdre. — Saint Thomas, la 2*, q. 10, 1.
(2) Convito y m, 2.
(5) Paradiso, xxvi, 22. — Cf. Hugo à S. Victore, Adnotationes in Ecclesiastem .
(4) Purgatorio, xvn, 55.
Montre ch' egli è ne' primi bon dirotto, E ne' secondi se stesso misura, Esser non pu6 cagion di mal diletto.
peut prendre des formes moins pures. L'âme ignorante, aux premières et plus viles jouissances qu'elle rencontre, s'y trompe, et les poursuit avec une ardeur téméraire (1). D'autres fois elle se ralentit dans la recherche du bien véritable, ou, plus malheureuse encore, elle se détourne vers le mal. On a déjà vu comment de ces trois sortes d'aberrations dérivent les sept iniquités capitales (2). — Il est donc vrai de dire que l'amour est la semence commune de la justice et du péché (3). Comment énumérer tous les fruits bons ou mauvais qu'il portera ? La jalousie, le soin de la conservation de l'objet aimé, le zèle de sa gloire, enfin l'union avec lui, l'union qui assimile deux êtres entre eux et les confond en un (4) ? Comment décrire l'action bienfaisante, régénératrice, d'une tendresse chaste ? Comment expliquer la contagion réciproque des affections
(1) Purgatorio, xvi, 31.
(2) Vpyez ci-dessus, ch. n.
(3) Purgatorio, xvn, 35.
, , . . , Esser conviene
Amor semenfa in voi d'ogni virtute,
E d'ogni operazion che merta pêne.
Cf. Platon, Banquet. — S. Augustin : Boni aut mali mores sunt boni aut mali amores.
(4) Purgatorio, xxx, 13.
Convito, m, 2 ; iv, 1... Onde Pittagora dice : Nell1 amistà si fà uno di più. Cf. Cicer., de Officiis , i, 16. — S. Thomas, la 2*, q.28,1.
sensuelles (1) ? En opérant dans le secret des cœurs de si étonnantes révolutions, l'amour, quelque passif qu'il soit à son origine , se montre actif en ses résultats.
Mais, si cette activité ne se détermine qu'en présence des sollicitations du monde extérieur, peut-on dire qu'elle soit libre? — Une opinion commune et trompeuse attribue tous nos actes à des astres, comme si le ciel entraînait tous les êtres dans une direction nécessaire. Le ciel exerce sans doute une sorte d'initiative sur la plupart des mouvements de notre sensibilité ; mais cette initiative peut rencontrer en nous une résistance qui, laborieuse d'abord, devient invincible après avoir fidèlement combattu (2). Une puissance plus grande, celle de Dieu, agit sur nous sans nous contraindre, En nous il a créé cette partie meilleure de nous-mêmes, qui n'est point soumise aux influences du ciel. Il nous
(1) Inferno, v, Sb. — Purgatorio, xxx, 41; xxxi, 8. — Convito, m, 8. — Vita nuova, passim. — Cf. Platon, Banquet, Phèdre.
(2) Purgatorio, xvi, 25.
Voi che vivete ogni cagion recate
Pur suso al cielo, si come se tiitto
Movesse seco di necessitate...
Lo cielo i vostri movimenti inizia,
Non dico tutti, ma posto ch' io '1 dica
Lume v'è dato a bene ed a malizia, E libero voler che, se fatica
Nelle prime battaglie del ciel dura,
Poi vince tutto, se ben si notrica.
Cf. Platon, Timée. — S. Thomas, 1% q. 85, 1; la 2*, q. 9, 5.
a départi la volonté libre : et ce don, le plus excellent, le plus digne de sa bonté, le plus précieux à ses regards, toutes les créatures intelligentes, et elles seules, l'ont reçu(l). La volonté ne saurait fléchir que par sa propre détermination ; pareille à la flamme que les efforts répétés d'une force étrangère ne peuvent contraindre à descendre, contre l'essor naturel qui la fait monter. Souvent, il est vrai, la volonté semble céder à la violence ; mais c'est encore en vertu de son choix, c'est un mal qu'elle subit par la crainte d'un mal plus grand (2) . Il est encore vrai que les mouvements instinctifs échappent à son empire, et que souvent, malgré elle, le sourire et les larmes trahissent les plus secrètes pensées (3). Mais, hors de ces circonstances, elle
(1) Ptirgatorio, xvi, 27.
A maggior forza ed a miglior natura Liberi soggiacete, e quella cria La mente in voi, che '1 ciel non ha in sua cura.
Ibid.y xvm, 23. -— Paradiso, v, 7.
Lo maggior don che Dio per sua larghezza
Fesse creando, ed alla sua bontate
Piùconformato, e quel che più apprezza, Fu délia volontà la libertate
Di che le créature intelligenti
E tutte e sole furo e son dotate.
Cf. Àristot., Etkic, in, 5. — Boëce, 1. V, pr. 2. — S. Thomas, prima, q. 59, 3.
(2) Paradiso, iv, 26-34.
(3) Purgatorio, xxi, 40
Ma non puô tutto la virtù che vuole, etc.
LE MAL ET LE BlEiN DAiNS LEUR MPP HOCHEMENT. k215
demeure souveraine dans son élection : placée en présence de deux objets qui exerceraient sur elle un égal attrait, elle demeurerait éternellement indécise (1) ; il faut donc admettre avec la volonté une faculté qui la conseille, et qui veille, comme dit le poëte, sur le seuil de l'assentiment, pour accueillir ou rejeter les affections bonnes ou mauvaises (2). Ainsi, en supposant qu'une nécessité fatale préside en nous à la naissance de l'amour, en nous aussi est une puissance capable de contenir ses débordements.
Or le conseil qui assiste à nos décisions, c'est le discernement. C'est lui qui saisit les différences des actes en tant qu'ils sont coordonnés à une fin ; on peut l'appeler l'œil de l'âme, et le plus beau rameau qui surgisse de la racine de la raison (3). C'est par lui que l'ordre moral se rattache à l'ordre intellectuel : la volonté ne peut en effet agir sans le con-
(1) Paradiso , iv, 1.
Intra duo cibi distanti e moventi
D' un modo, prima si morria di lame Che liber' uomo l'un recasse a' denti.
(2) Purgatorio, xvm, 21.
La virtù che consiglia
E deir assenso de lener la soglia.
Cf. S. Thomas, la2*,q. 14, 2.
(3) Convito, ii, 3; iv, 8. Lo più bel ramo che dalla radice razionale consurga, si ô la discrezione. Che conosccre Tordine d'una cosa ad altra èpropio atto di ragione. — Cf. S. Thomas, Prolog, in Ethic. Aristot.
cours de l' entendement ; mais ce concours ne saurait être parfait sans une parfaite égalité des deux puissances, qui ne se rencontre point dans notre nature déchue (1). Le discernement, quand il s'applique à la distinction du bien et du mal, reçoit le nom de conscience, et alors aussi on y sent quelque chose de passif, d'étranger à la personnalité humaine. Pour le méchant, il y a là un ver rongeur qui ne lui laisse pas de repos; une écume qu'il voudrait vainement rejeter loin de lui : pour l'homme de bien, le sentiment de son innocence est comme une armure solide, ou comme un compagnon fidèle dont la présence le rassure au milieu des dangers (2) .
Ici encore il importe de presser les observations qui viennent d'être recueillies, et d'en déduire les conséquences pratiques. L'antagonisme du vice et de la vertu était le sujet d'une fable qui fut chère aux poètes et aux philosophes de l'antiquité, comme symbole et comme leçon . Le poëte italien s'en empare et la rajeunit. — Deux femmes lui ont apparu. L'une était pâle, difforme et bègue ; mais le regard arrêté sur elle semblait lui rendre la beauté, la
(1) Paradiso,\, 2; vu, 20; xv, 27.
(2) Inferno, xxvm, 39 . — Purgatorio , xm, 30. — Cf. Platon BepttbL, passim. — Cicer. :Mea mihiconscientiaplurisquam omnium sermo. — S. Thomas, 1% q. 79, 13; la 2», q. 94, 1.
couleur et la voix : elle chantait, et, sirène harmonieuse, elle captivait déjà les oreilles imprudentes. L'autre se montrait à son tour simple et vénérable ; elle jetait un superbe regard sur sa rivale, et faisant déchirer ses vêtements, la laissait voir atteinte d'une infecte corruption. De ces femmes, Tune était la Volupté, l'autre la Sagesse (1).
Mais la lutte est facile à qui n'est point tombé ; pour la contempler dans tout son intérêt, il la faut saisir en son moment douteux, à ce point où, longtemps retenue dans le sombre empire du vice, l'âme en sort par une heureuse délivrance, et s'efforce de rentrer dans le domaine de la vertu. Le poëte s'est plu à décrire sous un voile allégorique, dont il est facile de percer le tissu (2), ce pèlerinage satisfactoire, cette route frayée par la miséricorde, qui conduit de la cité des méchants à la cité de Dieu. — L'homme, en son retour vers le bien, peut être arrêté par des obstacles de plus d'un genre. Le premier est l'isolement; c'est le sort de celui qui, par sa chute, s'est détaché de la société religieuse, seule capable de lui offrir le point d'appui nécessaire
(1) Purgatorio, xix, 10.
Mi venne in sogno una femmina balba, etc.
(2) Purgatorio, vm, 7.
Aguzza qui lcttor, bcn gli occhi al vcro Che '1 vclo c ora ben tanto sollilc, Certo, clic '1 trapassar dcntro è leggiero.
pour se relever. Ensuite vient la négligence, qui fait retarder jusqu'aux derniers moments les soupirs salutaires; puis la mort, qui arrive inattendue, et qui interrompt de stériles regrets ; et, d'un autre côté, la multitude des préoccupations temporelles, qui ne laissent aux intérêts spirituels qu'une place étroite et disputée. Toutefois, ces obstacles réunis ne sauraient légitimer le désespoir. Jusqu'au dernier soir de la vie, la tige de l'espérance est encore verte; la fleur du repentir y peut éclore (1). Trois conditions premières forment comme les trois degrés qui conduisent au seuil de l'expiation. Il faut une conscience fidèle, et qui réfléchisse dans sa transparence les fautes passées ; il faut une douleur puissante qui fende et calcine la dureté du cœur ; il faut une résolution sévère de satisfaire à la justice éternelle par un châtiment spontané. Mais le coupable ne saurait être juge de sa propre sincérité, arbitre de la mesure de pleurs qu'il doit répandre, seul exécuteur des peines qu'il encourut. De là, la nécessité d'un ministère extérieur, d'un tribunal des âmes? dont le juge, réunissant en ses mains les deux clefs de la science et de l'autorité, puisse ouvrir
(1) Purgatorio, m, 46; iv, 58; v, 19; vu, 31 .
Si non si perde
Che non possa tornar l'eterno amore Montre che la speranza ha fior del verde.
et fermer, selon le mérite, la porte de la réconciliation (1). Cette porte livre l'entrée d'une carrière humiliante et laborieuse, mais où la fatigue diminue et l'ignominie s'efface , avec le nombre de pas qui restent à faire pour arriver au terme. Malheur aussi à qui regarderait en arrière! pour lui s'évanouirait le fruit des épreuves accomplies (2). — Celui qui voudra marcher jusqu'au bout dans la voie s'appliquera d'abord à la méditation des exemples que l'histoire profane et l'Ecriture sainte lui fourniront, des vices auxquels il se livra, et des vertus contraires. Ainsi envisagés en des types vivants où ils eurent leur plus complète expression, le vice et la vertu ne sauraient se comparer sans déterminer une préférence énergique (3) . Dès lors on se portera sans retard à pratiquer les actes contraires à ceux dont on voudra détruire en soi la trace. L'habitude détruira par une force égale les dispositions perverses formées par l'habitude, et, seconde nature
(1) Purgatorio, ix, 43.
Vidi una porta, e tre gradi di sotto, Per gire ad essa di color diversi, Ed un portier ch' ancor non iacca motto, etc.
Cf. S. Grégoire, Homilia, xvi, in Ezechielem. S. Bonaventure, Compendiiim, vi, 25.
(2) Purgatorio, ix, 38, 44.
Di fuor torna ehi 'n dictro si guata.
(o) Purgatorio y passim, surtout xm, 13.
elle-même, elle neutralisera les tendances mauvaises de la nature (1). Ces efforts et les résistances qu'ils rencontreront conduisent à l'emploi de la souffrance volontaire comme moyen de réprimer, ou, pour parler le langage ascétique, de mortifier, d'anéantir les appétits déréglés. L'image de Dieu, qui remplissait l'âme innocente, a disparu devant le péché; elle a laissé à sa place un vide que la douleur réparatrice peut seule combler (2). Toutefois, les ressources réunies que la science la plus profonde du cœur humain peut mettre au service du plus austère courage, seraient encore insuffisantes. Il est de secrètes horreurs qui reviennent troubler la mémoire. Le démon de la crainte se glisse encore à travers les sentiers de la pénitence (5). D'ailleurs, l'œuvre de la régénération morale est une seconde création, elle ne saurait s'accomplir sans l'intervention divine. On la sollicitera par la prière; la
(1) Purgatorio, passim. Convito, ni, 8 : Questa differenza e intra lepnssioni connaturali e le consuetudinarie, chele consuetudinarie, per buona consuetudine del tutto vanno via... Ma le connaturali... del tutto non sene vanno quanto al primo movimento; ma vannosene bene del tutto quanto a durazione, peroccbè la consuetudine è equabile alla natura... — Cf. Aristot., Ethic, u, 1.
(2) Purgatorio, xix, 31. — Paradiso, vu, 28.
Ed in sua dignità mai non rinviene, Se non riempie dove colpa vota Contra mal dilettar con giuste pêne.
Cf. S. Bonaventure, Compendiurn, vu, 2.
(5) Purgatorio, vin, 31.
prière fait violence à la Toute-Puissance même, parce que la Toute-Puissance s'est fait une douce loi de se laisser vaincre par l'amour , pour vaincre à son tour par la bonté (1). Enfin, au terme de la carrière expiatoire comme au commencement, pour en sortir comme pour y entrer, il faudra se soumettre encore à une autorité religieuse, et subir ces mêmes conditions sans lesquelles Dieu ne traite pas avec nous : l'aveu pour l'oubli, les larmes pour la consolation, et la honte pour la réhabilitation définitive (2). La réhabilitation replace l'homme sur le haut degré qu'il occupait d'abord : elle le refait tel qu'il était au sortir des mains du Créateur ; elle lui reconstruit dans les joies de sa conscience une sorte d'Eden moral, une béatitude la plus grande qui se puisse goûter sur la terre. Cette béatitude terrestre consiste dans l'exercice vertueux des facultés humaines, dans une activité constante qui se rend témoignage de la légitimité
(1) Purgatorio, ix, c28; ix, 1, etc., etc. Purgatorio, vi, 10. — Paradiso, xx, 33.
Regnum cœlorum violcnza pale
Da caldo amore, c <l,i viva speranza,
Clic vince la divina volontate, Non a guisa clie l'uomo ail' nom sovranza:
Ma vince Ici, perche vuole esser vinta-;
E vinta vince con sua beninanza.
Cf. Boëce, 1. V, pros. G.
(2) Purgatorio, xxxi, 1, etc. —Cf. S. Thomas, 3% q. 84-90,
de ses actes (1). Néanmoins telle n'est pas la dernière limite qui ait été mise au bonheur de l'homme ; ou plutôt la raison l'avait posée là, la révélation l'a portée plus loin (2).
Le même drame qui vient de se dénouer dans l'individu va se représenter dans l'histoire, avec d'autres péripéties et sous des formes plus solennelles. Le poëte a contemplé, au milieu d'une vision magnifique (5), les destinées religieuses, par conséquent les destinées intellectuelles et morales du genre humain.
La scène s'ouvre dans le paradis terrestre, lieu de délices ineffables, prémices des complaisances de Dieu, séjour de cet âge d'or dont le souvenir imparfait charmait encore les rêves des anciens. Mais en présence des merveilles récentes de la création et de l'universelle obéissance que la terre et le ciel rendaient à leur auteur, une femme seule, et qui naguère n'était pas encore, ne voulut pas souffrir
(1) Purgatorio, xxvn et suiv. De Monarchiâ, in... Beatitudinem hujus vit» quse in operatione proprias virtutis consistit, et per terrestrem paradisum figuratur...
Convito, iv, 17. Félicita è operazione secondo virtù, in vita perfetta. — Cf. Aristot., Ethic, i, 8.
(2) Convito, iv, 22. —Cf. Platon, Epinomis, RepabL, vi.
(3) Purgatorio, xxix-xxxiii.
le voile d'heureuse ignorance qui couvrait ses yeux. L'homme fut son complice : banni, il échangea des joies sans amertume contre les maux et les pleurs. Toutefois un autre âge d'or devait refleurir, et la race déchue rentrer dans son héritage (1). — Ce retour triomphal est figuré par le miraculeux cortège qui vient prendre possession de l'Eden retrouvé. Au milieu des pompes de l'Apocalypse, précédé des vingt-quatre vieillards qui sont les écrivains de l'ancienne loi, entouré des quatre animaux prophétiques, image des quatre évangélistes, et suivi de sept autres personnages, où l'on reconnaît les auteurs des autres livres de la loi nouvelle (2), le Christ s'avance sous les traits d'un griffon, dont le corps terrestre et les ailes aériennes rappellent l'union hypostatique des deux natures humaine et divine (5) . Il conduit un char, emblème de l'Eglise, sur lequel une vierge se tient debout, parée de vêtements symboliques ; c'est la Thcolo-
(1) Purgatorio, xxix, 0.
... Là dovc ubbidia la terra c '1 cielo Femmina sola c pur teste formata Non soffersc di star sotto alcun veio.
Paradiso, xxvi, 39. — Cf. Hugo à S. Victore, Eradit. theolog., i, G. — S. Bonaventure, Compendium, u, 65.
(2) Purgatorio, xxix, 28, 31, 45. — Ci'. Richard à S. Victore, super Apocalypsim..
(3) Purgatorio, ibid., 56. — Cf. S. Bonaventure, in Psalm., 90; in Lucam, xki, 34.
gie(l) : à sa droite trois nymphes, et quatre à sa gauche, représentent les Vertus théologales et cardinales, marchant d'un pas harmonieux. Au son des hymnes que répètent les anges , le cortège s'avance et se dirige vers l'arbre de la science du bien et du mal, devenu, selon une belle tradition, l'arbre de salut, la croix rédemptrice (2). Le char y demeure attaché, et, tandis que la vierge glorieuse, avec ses sept compagnes, demeure pour veiller sur lui, le griffon s'éloigne avec les vieillards : le Christ abandonnant la terre, laissant l'Église sous la garde de la science et de la vertu (5). — Mais voilà qu'un aigle tombe comme la foudre sur l'arbre, dont il arrache l'écorce, et sur le char, qui fléchit sous son poids. Voici venir un renard qui s'insinue au dedans; voici qu'une portion en est arrachée par un dragon qui sort de la terre en tr' ouverte. Il est aisé de reconnaître jusqu'ici les persécutions impé-
(1) Purgatorio, xxx, 11.
Sovra candido vel, cinta d'oliva
Donna m'apparve, sotto verde rnanto, Vestida di color di fiamma viva.
(c2) Purgatorio, xxxu, 13. — Cf. S. Bonaventure, Serm., 1, de Invent. S. Crueis.
Il y a aussi dans cette allégorie un souvenir de l'arbre de la vision de Daniel, qui est encore une image de la croix. S. Bonaventure Compendhim, iv, 21.
(3) Purgatorio, xxxn, 17-50.
Sola sedeasi in su la terra vera Corne guardia lasciata li del plaustro.
riales qui ébranlèrent l'Eglise, l'hérésie qui la désola, et les schismes qui la déchirèrent, — Et déjà l'aigle avait reparu , moins menaçant , non moins funeste ; il avait secoué ses plumes sur le char sacré, qui tout à coup subit une monstrueuse transformation. Sur ses diverses parties sept têtes armées de dix cornes s'élèvent; une prostituée s'assied au milieu ; un géant se tient debout à ses côtés, échangeant avec elle d'impures caresses, qu'il interrompt pour la flageller cruellement. Puis, détachant le char métamorphosé, il l'emmène, et se perd avec lui dans les profondeurs de la forêt. N'est-ce point encore là l'Eglise, enrichie par les largesses des princes devenus ses protecteurs, tristement défigurée, enfantant dans sa corruption les sept péchés capitaux, dominée par des pontifes adultères? N'estce point la cour romaine échangeant avec le pouvoir temporel des flatteries coupables, que suivront de cruelles injures; et le saint-siége enfin, arraché du pied de la croix du Vatican, pour être transféré dans une contrée lointaine, au bord des fleuves étrangers (1)? Toutefois ces maux ne seront pas sans terme ni sans vengeance. On ne touche pas impunément à l'arbre qui perdit et qui sauva le
(t) Purgatorw, xxxii, 57-55. — Nous rappelons encore que nous n'acquiesçons pas à la sévérité de ces jugements dictés par la colère, écrits dans la douleur.
monde ; et si l'Église a été faite militante ici-bas, c'est avec la possibilité des revers passagers , mais avec l'assurance de la dernière victoire (1).
En poursuivant ce genre d'induction qui doit nous devenir familier, et qui conclut des faits variés du monde visible aux invariables lois du monde invisible, nous sommes conduits par la pensée dans ces lieux où les expiations, commencées ici-bas au milieu de beaucoup de trouble et d'interruptions, s'achèvent sous une règle inaltérable. En même temps que les âmes s'y purifient des souillures de la terre, elles sont initiées aux félicités du ciel. Et les peines, si rigoureuses qu'elles soient dans leur intensité, trouvent un adoucissement incomparable dans la certitude de leur fin.
I. On peut se représenter le Purgatoire comme une montagne dont les racines plongent dans l'Océan, et dont la cime touche an ciel. Conique en sa structure, elle se divise en neuf parties. La première est une sorte de vestibule dont les habitants expient par un délai proportionné les obstacles que rencon-
(1) Purgatorio, xxxn, 15 ; xxxiii, 12. —Cf. S. Bonaventure, in Psalm., 1; in Lucam, xin, 19. L'Église militante est figurée par le paradis terrestre.
tra leur tardive pénitence. Ensuite se succèdent sept zones concentriques, superposées, toujours plus étroites à mesure qu'elles s'élèvent, et dans lesquelles se purifient les sept principaux vices, les sept formes coupables de l'amour . Au sommet enfin et au terme des épreuves, le paradis terrestre étend ses ombrages déserts, sous lesquels seulement les âmes régénérées vont boire à deux sources l'oubli de leurs fautes et le souvenir de leurs mérites (1). 2. Ceux qui peuplent ces régions mélancoliques s'y montrent revêtus des corps subtils dont on a déjà expliqué la formation ; corps impalpables, échappant à qui les veut embrasser, n'interceptant point la lumière, et toutefois organisés pour que la souffrance soit possible au dedans et visible au dehors (2). C'est pourquoi des peines matérielles leur sont préparées, toutes mesurées aux fautes qu'elles réparent : les fardeaux énormes qui courbent les épaules des superbes ; le cilice et la cécité des en-
(1) Purgatorio, passim.
(2) Purgatorio, h, 27;
0 ombre vane, fuor che nelP aspetto !
Tre voile dictro a lei le manî avvinsi Tre vol te mi tornai con esse al petto.
Purgatorio, v, 9.
Quïindo s'nccorser, ch' io non dava loco Per lo mio corpo al trapassar de' raggï, Mutar lor canto in o lungo e roco.
Ibid., xxi, 49; xxv, 35; xxvi, 4.
vieux ; la fumée où sont enveloppés ceux qui se livrèrent à la colère ; la course incessante des paresseux; Tignominieuse posture des avares couchés sur la terre, dont ils aimèrent trop les trésors ; la faim, qui amaigrit le visage des gourmands; et la flamme, d'où les voluptueux sortiront purs. A ces peines se joignent les autres moyens pénitentiaires dont l'ascétisme chrétien fait déjà l'essai en cette vie : la méditation, la prière et l'aveu (1).
3. Dans cette condition sévère que la mort leur a faite, les justes souffrants ont conservé les souvenirs de leur vie passée, et, si la science du présent leur manque, une opinion respectable, parce qu'elle est populaire, leur attribue la connaissance de l'avenir. Ils se retrouvent donc avec leurs facultés, leurs inclinations, leurs affections d'autrefois, hormis ce qu'il pourrait s'y rencontrer de pervers (2). Pour eux les rivalités terrestres ont disparu avec les distinctions terrestres dont elles furent les conséquences. S'ils gardent quelque intérêt aux choses d'ici-bas, c'est par un commerce mutuel de compassion et de prières. Initiés à tous les mystères de la douleur, ils demandent que le ciel nous les épargne ; et, de notre côté, nos oraisons et nos œu-
(1) Purgatorio, passim. — Cf. Bonaventure, Compendium, vn, 2,3. — Cf. Boëce, lib. IV, pros. 4.
(2) Purgatorio, n, 36; vin, 42; xiv, 24, 33.
vres pieuses montent vers Dieu qu'elles fléchissent, pour redescendre en bénédictions sur ces justes dont elles abrègent la pénitence (1). Toutefois la conscience, qui fut mise dans l'homme pour contenir l'impatience de ses désirs, justifie à leurs yeux les rigueurs qu'ils endurent ; elle leur fait accepter et presque chérir ces maux réparateurs (2). La pensée de l'accomplissement des décrets éternels, la certitude de l'heureuse impossibilité où ils sont de pécher désormais, l'espérance du glorieux héritage dont la possession ne saurait être différée pour eux au delà du dernier jour du monde, l'amour enfin qui ne les quitte pas ; puis aussi les cantiques fraternels chantés ensemble; les textes sacrés répétés en de fréquents entretiens ; la paix des journées sans nuages, les nuits passées sous la garde des anges (3) ; l'union de l'Église qui souffre avec celle qui combat et celle qui triomphe : c'est assez de consolations pour attendre l'heure de la délivrance. — ■ Alors l'âme surprendra tout à coup en elle le sentiment de sa pureté recouvrée et de sa liberté reconquise : elle en voudra faire l'épreuve,
(1) Pargatorio, vu, 46; xix, 45; xi, 7; m, 48; ?.v, 46; v, 25, etc. — Cf. S. Bonaventure, Compendium, vu, 4.
(2) PurgatoriOf \\iy 27; xxvi, 5;xix, 26.
(3) Pargatorio, vm, 9. — Cf. S. Bonaventure, Compendium, vu, 3. In magist. sent., lib. IV. Dist. 20, p. 1, q. 5. Les anges et les démons présents en purgatoire.
elle se trouvera joyeuse de l'avoir voulu : et, tandis que le mont sacré tremblera, et que d'innombrables acclamations se feront entendre, elle montera, portée par la seule volonté, vers les sphères du bonheur éternel (1).
Après avoir accompagné l'humanité dans toutes les phases de cette existence mêlée de biens et de maux qu'elle traverse, il faut connaître le milieu où elles s'accomplissent. Car, si l'homme réfléchit en soi la nature comme une image raccourcie mais vivante, il laisse à son tour dans la nature comme un reflet de lui-même, plus pâle et moins animé, mais plus vaste. Ce sont deux foyers qui se renvoient les rayons lumineux : le premier les concentre, le second les disperse.
1 . L'imperfection des connaissances contemporaines réduisait à un petit nombre les explications vraiment scientifiques des faits qui se succèdent dans la nature. La pluie, la foudre, les volcans, le
(1) Pargatorio, xxi, 25.
Quanclo alcuna anima monda
Si sente si che surga, o che si muova
Per salir su....
Délia mont&izia il sol voler fa prova,
Che tutta libéra a mutar convento
L'anima sorprende, e di voler le giova.
flux et le reflux de la mer(l), tous les spectacles qui, par leur grandeur ou par leur fréquent retour, appellent une attention plus active, donnaient lieu à des hypothèses inégalement satisfaisantes, rarement unies par un lien logique, et ne formant pas entre elles un corps de doctrines. — Au contraire, l'ensemble des phénomènes physiques, le plan, les rapports, Faction réciproque des grands corps de la création, le système du monde enfin, se prêtaient aisément aux aperçus généraux, aux déductions de l'analogie, aux pressentiments d'une haute métaphysique, aux raisonnements qui s'appuient sur la considération des causes finales. La philosophie se retrouvait là dans son domaine.
2. Une cosmographie inexacte, mais universellement admise, fixait les dimensions du globe terrestre, et lui donnait 6,500 milles de diamètre, par conséquent 20,400 de circonférence (2). — La configuration de ce globe n'était guère mieux connue. Jérusalem, centre moral de l'humanité, était considérée aussi comme le centre géographique du continent consacré à l'habitation des hommes (3).
(1) Purgatorio, v, 38. —Paradiso, vin, 25; xvi, 28.
E corne '1 volger dcl ciel délia lima Cuopre cd iscuopre i II ti sanza posa...
Paradiso, xxm, 21.
(2) Convito, ufl, in fine.
(5) Purgatorio, xwii, 1; n, 1.
Des sources de l'Èbre aux bouches du Gange, des extrémités de la Norvège à celle de l'Ethiopie, la terre habitée remplissait presque un hémisphère (1 ) : la mer embrassait l'autre ; et néanmoins une pensée prophétique faisait rêver au delà des colonnes d'Hercule des régions lointaines, protégées contre l'audace des navigateurs par une terreur superstitieuse qu'entretenaient de vieilles légendes (2). Restées en dehors de l'exploration savante, ces contrées antipodes devenaient le domaine et l'asile des imaginations mystiques. Il était naturel d'y marquer le site, désormais inaccessible, du paradis terrestre. Il était beau d'opposer le lieu où le premier père naquit pour perdre sa race, à cet autre lieu sacré où le Fils de l'homme mourut pour la sauver. Ainsi, la montagne d'Éden et la montagne de Jérusalem étaient comme les deux pôles du monde, et soutenaient l'axe sur lequel s'accomplissent ses révolutions. Il était convenable aussi de repeupler, en y plaçant les peines du purgatoire, réparatrices du péché, cette terre primitive devenue déserte par le péché même. Dès lors il convenait de la représenter, ainsi qu'on l'a fait, comme un cône élevé, divisé en plusieurs zones, au pied duquel expirent toutes les tempêtes qui pourraient interrompre le
(1) Purgatorio, ibid. — lnfemo, xxxiv, 42.
(2) Inferno, xxvi, 27.— Paradiso, xxvn, 28.
calme de la pénitence ; tandis que le faîte se perd dans la région de l'air pur, où la pesanteur cesse d'exercer son pouvoir, et d'où il est facile de s'enlever aux cieux (1) . — Au contraire, sous le sol que foulent nos pas s'ouvrent les gouffres de l'enfer. Au fond se trouve le point où tendent tous les corps (2). Là, nous avons vu l'esprit du mal résider dans un noyau de glace. Un vide semblable traverse dans sa profondeur l'autre moitié du globe. Ces abîmes souterrains attestent d'antiques bouleversements, antérieurs sans doute à l'espèce humaine, et pourtant conservés dans sa mémoire. Peut-être, quand l'ange mauvais tomba du ciel, la terre, qui occupait l'autre hémisphère , témoin de cette chute, s'effraya, et se fit de la mer comme un voile; puis, fuyant sous le poids du réprouvé, elle
(1) PurgatoriOiiv, 25; xxi, 20.
Immagina Sion
Con questo monte in su la terra stare, Si ch' amendue hann' un solo orizon.
E diversi emisperi...
Libero è qui da ogni altcrazionc.
Di quel che il cielo in se da se riccve
Esserci puotc, e non d'altra cagione.
Perché non pioggia, non grando, non ncve,
Non ruggiada, non brina più su cadc, etc.
Paradiso, i, 31. — Cf., sur la position géographique et météorologique du Paradis terrestre, Bède, cité par S. Thomas, la, q. 102, 4; S. Jean Damascène, cité par S. Bonaventurc, Compendium, n, 64; et Isidore, Etymol., xiv, 4.
(2) Voyez ci-dessus, p. 198.
creusa ces vides intérieurs, se réfugia vers notre hémisphère, et forma le continent où nous vivons (1). -
5. Les études astronomiques étaient déjà plus mûres. Du moins, les révolutions apparentes qui changent l'aspect de la voûte céleste se trouvaient décrites dans les livres de Ptolémée. Les observateurs arabes avaient découvert plusieurs constellations voisines du pôle antarctique (2). Quelques faits particuliers, tels que les éclipses, les taches de la lune, la voie lactée, avaient inspiré d'heureuses explications (5) . En méconnaissant la place qui appartient au soleil dans le système planétaire, on ne pouvait s'empêcher de pressentir la grandeur de son volume et l'importance de ses fonctions : il était salué le père de l'humanité, le premier mi-
(1) Inferno, xxxix, 41.
Da questa parte cadde giù dal cielo ;
E la terra, che pria di quà si sporse,
Per paura di lui le' del mar vélo, E venne ail' emisperio nostro : e forse
Per fuggir lui, lasciô qui il luogo voto
Quella, ch' appar di là, è su ricorse.
(2) Purgatorio, i, 8; vin, 28.
Io mi volsi a man destra e posi mente AU' altro polo, e vidi quattro stelle, etc.
Cf. M. Biagioli, commentaire sur ce passage.
(5) Paradiso, ii, 21; xiv, 34, — Convito, h, 14, 15. —Diverses notions astronomiques, Inferno, xxvi, 43; Purgatorio, iv, 21; xv, 2. —Paradiso, i, 15; xxvn, 27. —Cf. Aristot,, de Cœlo et Mundo, passim.
nistre de la nature ; on voyait en lui l'image de Dieu (1). Ce n'était pas non plus sans une impression de religieuse crainte qu'on avait contemplé les orbes innombrables suspendus dans l'immensité. — Ce qu'on n'accordait pas encore aux astres en distance et en dimensions, on le leur rendait en influences. Ils présidaient à la génération des êtres : c'était d'eux qu'émanait la vie répandue dans toutes les familles des plantes et dans toutes les tribus des animaux (2). Comme un sceau empreint la cire docile, de même leur vertu marquait d'un caractère ineffaçable les âmes des hommes au jour de Ja naissance; ils continuaient d'intervenir dans ces mouvements instinctifs qui précèdent l'exercice de la volonté : ainsi leur revenait une partie des honneurs du génie, et du mérite des actions bonnes ou mauvaises. Il fallait une sorte de hardiesse pour borner ainsi leur empire, et réserver le terrain de la liberté. La témérité n'allait pas jusqu'à nier la valeur des horoscopes, ou à contester la part des
(1) Paradiso, x, 10-18; xv, 20.
Lo ministro maggior délia natura,
Che del valor del cielo il mondo impronta.
Jbid.y xxvit, 46. — Cf. Platon, Timée, Rêpubl., vi. — Aristot., Physic, ii, 1.
(2) Purgatorio, xxxn, 18. — Paradiso, vu, 47.
L'anima d'ogni bruto c délie plante Di complession potcnziata tira Lo raggïo e '1 moto dclle luci santé.
mouvements célestes dans les événements qui agitent la terre (1). — On sait déjà quels étaient, dans les opinions de ce temps, Tordre et le nombre des cieux. Aux huit sphères des planètes et des étoiles fixes, le besoin d'expliquer la rotation universelle d'orient en occident avait fait ajouter un neuvième ciel, appelé le premier mobile (2). Celui-ci, à son tour, était supposé recevoir son mouvement de l'attraction qu'exerçait sur tous ses points le ciel empyrée enveloppant l'univers, séjour de la Divinité, rempli de lumière, d'ardeur et d'amour (3). L'amour, c'est le dernier mot du système du monde : c'est lui qui fait cette harmonie des sphères, si célèbre dans les doctrines de l'antiquité, et qui se résoudra dans les lois mathématiques de la science moderne (4) .
4. Mais l'objet de cet amour immense et multiforme, Celui qui meut continuellement les mondes
(1) Inferno, xv, 19. — Purgatorio, xvi, 25; xx, 5; xxx, 37. — Paradiso, îv, 20; xnr, 54, 44; xxii, 37.
0 gloriose sielle, o lume pregno Pi gran virtù, dal quale i riconosco Tutto quai che si sia, in mio ingegno.
Convito, il, 7. — Cf. Platon, limée.— Aristot., de Gen., u, 5.
(2) Paradiso, xxm, 38; xxvn, 34. — Co?ivito, u, 3, 4. — Cf. S. Thomas, 1% q. 68, 4.
(3) Purgatorio, xxvi, 20. — Paradiso, xxx, 14.— Cf. Cicéron, Somnium Scipionis. — Platon, Phèdre. — S. Thomas, 1% q. 66, 2.
(4) Paradiso, i, 26. — Cf. Platon, Rép., x. — Cicero, Somnium Scipioîiis. — Platon, Banquet. — Boëce, lib. II, pros. 5.
en les attirant à soi , celui-là n'est autre que Dieu même(l). Il a mis sa ressemblance dans l'ordre admirable qui est la forme de la création ; il a laissé son vestige dans les êtres qui la composent, en leur donnant, selon leur degré de perfection, un instinct qui les fait contribuer pour une part proportionnelle à Tordre général. Ainsi une impulsion puissante fait courir chaque créature dans une direction déterminée à travers la grande mer de l'existence, dilate le feu, condense la terre, fait battre les cœurs, éveille les esprits (2). Ainsi la nature peut être considérée comme un art divin qu'exerce l'artiste éternel. L'art se peut considérer sous trois rapports : dans la pensée de l'artiste, dans l'instrument dont il se sert, dans la matière qu'il façonne.
(1) Paradiso, t, 25.
...... Amor che '1 ciel governi
La rota, che lu sempiterni
Desiderato, a se mi fece atteso
Con l'armonia, che temperi e discerni.
Cf. Àristot., Métaphys., xu. — Boëce, lib. I, metr. 5. — S. Thomas, 1% q. 2, art. 3.
(1) Paradiso, i, 55.
Le cose tuttc quanlc
Hanno ordine tra loro ; e qucsto è forma
Che Funiverso a Dio fa simigliantc...
Onde si muovono a diversi porti
Per lo gran mar dell' essere, e ciascuna
Con instinto a lei dato che la porti.
Ibid.f vin, 4. — La grande mer de l'existence est une expression de S. Jean Damascène. — Cf. S. Thomas, la, q. 5, 3.
De même la nature est d'abord dans la pensée de Dieu, elle est Dieu lui-même, et, sous ce point de vue, elle est inviolable, irréprochable, indéfectible. Elle est ensuite dans le ciel comme dans l'instrument au moyen duquel la bonté suprême se reproduit au dehors ; et, comme cet instrument est parfait, la nature est aussi sans défaut. Elle est enfin dans la matière façonnée; et c'est là seulement que l'action divine et de l'influence céleste rencontrent un principe radical d'imperfection qu'elles peuvent corriger, mais non détruire : c'est là seulement que se retrouve dans la nature l'antagonisme du bien et du mal (1).
(1) Paradiso, i, 1; x, 4; xxxi, 8; vin, 39. — In fer no, xi, 33.
— De Monarchiâ, 11; Quemadmodum ars in triplici gradu invenitur, in mente scilicet artificis, in organo, et in materia formata per artem; sic et naturam possumus intueri. Est enim natura in mente primi Motoris, qui Deus est; deinde in cœlo tanquam in organo : quo mediante similitudo bonitatis seternœ in fïuctuantem materiam explicatur. Et quemadmodum perfecto existente artifice, atque optime se habente organo , si contingat peccatum in forma artis , materiae tantum imputandum est; sic, etc.. — Cf. Platon, Theœte, limée,
— Ghalcidius, in Timœum, 4, 399, 408. de Cansis, 20: « Diversificantur bonitates et dona ex concursu recipientis... » Ibid., 24. Et, comme les grandes pensées se perpétuent chez les grands esprits, voyez dans les Élévations sur les Mystères, de Bossuet, l'élévation 7e, seconde semaine : De la Fécondité des arts.
Déjà plusieurs fois, dans le cours de ces recherches, le bien s'est laissé entrevoir sous l'ombre et le nuage, il est temps de le contempler face à face, et d'aller à lui en s'élevant du connu à l'inconnu : de l'homme à la société, de la vie mortelle à l'immortalité, des créatures renfermées dans les conditions delà matière et du temps, aux êtres supérieurs qui en furent toujours affranchis.
1. Le bien pour l'homme, c'est ce qu'il doit être, c'est la fin dernière de son existence. Cette fin peut être considérée tour à tour comme extérieure, puisqu'on y tend ; et comme intérieure, puisqu'un moment vient qu'on y touche. Le bien aperçu au dehors, à la possession duquel on s'efforce d'atteindre,
est le bonheur ; le bien conçu au dedans, et qu'on réalise en soi, s'appelle perfection.
La fin de l'homme lui est manifestée par un instinct que la bonté divine déposa dans lui comme un germe, obscur dans le principe, et facile à confondre avec les appétits vulgaires des animaux (1). Il perçoit d'abord l'existence d'une chose inconnue à laquelle il aspire, en laquelle seule ses désirs se reposeront. Puis il la cherche : entre les êtres dont il est environné , il se distingue et se préfère luimême. Ensuite, distinguant en soi plusieurs parties, il préfère celle qui est la plus noble, c'est-à-dire l'âme : et comme il est naturel de se complaire dans la jouissance de la chose aimée, il se complaît surtout dans l'usage des facultés dont son âme est pourvue (2). Il apprend donc qu'il n'est pas né pour la vie grossière des brutes, mais pour aimer et connaître (3). Or, si les deux principales facultés
(1) Convito, iv, 22. Délia divina bonta in noi seminata e infusa del principio délia nostra generazione, nasce un rampollo che li Greci chiamano hormen, cioè appetito d'animo naturale, etc.
(2) Purgatorio, xvn, 43. — Convito, iy, 22. Dico adunque che dal principio se stesso ama, avvegnachè indistintamente ; poi viene distinguendo... e conoscendo in se diverse parti, quelle che in lui sono più nobiïi più ama... Dunque se la mente si diletta sempre nell1 uso délia cosa amata... L' uso del nostro animo è massimamente dilettoso a noi. — Cf. Platon, Banquet, Phèdre. — S. Thomas, la 2œ,q. 10, art. t.
(5) hiferno* xxvi, 40.
Considéra te la vostra semenza ;
de l'âme sont l'intelligence et la volonté, il faut lui attribuer deux sortes de fonctions : les unes spéculatives, et les autres pratiques. Dès lors, il y a pour l'homme deux destinées ici-bas : l'une active, où il s'efforce d'opérer lui-même; l'autre contemplative, où il considère les opérations de Dieu et de la nature. Ces deux destinées, figurées dans l'Ancien Testament par Lia et Rachel, dans le Nouveau par Marthe et Marie, sont représentées dans le poëme par Mathilde, la grande comtesse, infatigable alliée de Grégoire VII, et par Béatrix, la sainte inspirée ( 1 ) . La vie active, en développant la volonté de l'homme, le conduit à un premier degré de perfection , et la conscience qu'il a de cette perfection obtenue lui donne une première mesure de bonheur. Mais la vie contemplative est la meilleure part, puisqu'elle consiste dans l'exercice de la faculté la plus excellente, l'intelligence. Or l'intelligence ne saurait parvenir ici-bas à son exercice le plus complet, qui est de contempler l'être souverainement intelligible, Dieu. Donc la fin vraiment dernière, la perfection, le bonheur, dignes de ce nom, ne s'obtiennent pas en ce monde. — Les trois femmes qui allèrent visiter
Fatti non fosle a viver corne bruli, Ma pcr scguir virtute e conoscenza.
(1) Purgatorio, xxvn, 33; xxvm, 15; xxx, 11. —Convito, iv, 17; ii, 5, etc. — Cf. Aristot., Ethic, i, G; x, 8; vir, 14. — Lia et Rachel, Richard de Saint-Victor, de Prxpar. ad contempl., 1.
le Sauveur au sépulcre ne l'y trouvèrent pas, mais à sa place un ange qui leur dit : Il n'est point ici ; vous le verrez ailleurs. De même trois écoles : celles d'Epicure, de Zenon et d'Aristote, vont chercher dans ce tombeau terrestre que nous habitons le souverain bien qu'elles n'y trouvent point. Mais le sentiment intérieur, qui vient d'en haut comme un messager divin , nous fait savoir qu'en une autre vie ce bien nous attend (1).
Ainsi l'instinct confus dont nous avions signalé la naissance n'est autre chose que l'amour du bien, que la soif innée et perpétuelle d'une félicité sans bornes. Il neutralise en nous la puissance des lois de la nature, qui nous retiennent enchaînés sur la terre ; il nous entraîne dans une sphère plus haute et plus pure ; il nous fait sortir des conditions ordinaires de l'humanité, et, pour exprimer en un mot nouveau la nouvelle existence à laquelle il nous initie, il nous Iramhîimane (2). Nous ne
(1) Convito, iv, 22. Per queste tre donne si possono intendere le tre setie délia vita atiiva, cioè gli Epicurei, gli Stoici, e gli Peripatetici, che vanno al Monimento, cioè al mondo présente ch' è ricettacolo di corruttibili cose, e domandano il Salvatore, cioè la beatitudine, e non la trovano; ma un giovane trovano in bianchi vestimenti, il quale... è questa nostra nobiltà che da Dio viene.. . e dice a ciascuna di queste sette, cioè a qualunque va cercando Beatitudine nella vita attiva, che non è qui . . . — Cf. Platon, Epinomis. — S. Thomas, la 2», q. 3, art. 8.
(2) Paradiso, iv, 42; xxxm, 10. —Ibid., n, 7, et i, 24.
La concreata e perpétua sete
sommes que des insectes défectueux ; mais un jour, notre formation s'achevant, des ailes nous seront données pour voler vers le bien suprême. Nous ne sommes que des vers ; mais de ces vers des papillons doivent sortir, qui seront des anges (1).
2. Si la science est la souveraine béatitude de l'intelligence, elle ne saurait manquer d'attirer tous les hommes, en suscitant chez eux le besoin insatiable de connaître; et, d'un autre côté, elle doit satisfaire ce besoin, en se répandant sans jamais tarir, se donnant en partage sans se diviser. Elle ne peut donc se laisser acquérir qu'à la condition de se faire communiquer au dehors ; ainsi elle donne lieu à deux sortes d'exercices de la pensée : l'étude et l'enseignement (2). Or l'étude et l'ensei-
Del deiforme regno cen' portava Veloci quasi corne '1 ciel vedete...
Trasumanar signifiear per verba Non si poria
Cf. Boèce, lib. IV, metr. 1.— S. Bonaventure, Itin. mentis ad Deum.
(1) Pargatorio, x, 42.
Non v'accorgcte voi? che noi siam vcrmi Nati a formar l'angelica farfalla Che vola alla giustizia senza schermi ?
Di che l'animo vostro in alto galla, Poi sietc quasi entomala in diffettô, E corne vermè in cui formazion falla?
(2) Paradiso, n, 4.
Voi altri pochi, che drizzaste '1 collo. Per tempo al pan degli angeli dèl quale
Vivesi qui, ma non s' en vicn satollo...
gnement, pour parvenir à leur but, ont besoin d'une direction que seule peut leur donner une longue habitude. Les habitudes qui dirigent la pensée prennent le nom de vertus intellectuelles. Elles ont leur récompense dans la possession de la vérité, où elles conduisent ; et plus ces vérités sont sublimes, plus la possession en est douce et précieuse. Ainsi les notions rares et incertaines qu'on peut avoir des choses invisibles répandent plus de joie dans l'esprit humain, que les connaissances nombreuses et certaines qui s'obtiennent par les sens (1). — Nous avons dit ailleurs les découragements et les illusions qui semblent nous dérober l'accès des vérités philosophiques. Il ne faut pas oublier l'assistance merveilleuse qui nous fait triompher de ces obstacles : les clartés soudaines qui illuminent l'entendement obscurci, les inspirations qui raniment l'imagination épuisée, et cette puissance qui se manifeste en quelques-uns, inattendue, impersonnelle, irrésistible, et que les hommes ont cru descendue du ciel, puisqu'ils l'ont appelée du nom de génie (2).
Coîivito, i, 1. — Cf. Aristote, Métaphys,, 1. S. Denys l'Aréopagite, de Cœlesli Hierarchiâ, vu.
(1) Convito, iv, 4 7; it, 5. Quello tanto che Fumana ragione ne vede, ha più dilettazione, che '1 molto e '1 certo délie cose, délie quali si giudica per lo senso. — Cf. Vertus intellectuelles, Aristot., Ethic, ii, 1; ^vi passim.
(2) Voyez ci-dessus, Paradiso, xxn, 57. —Inferno, ix, 22, etc.
3. Au besoin de connaître correspond le besoin d'aimer. Ou plutôt le même germe d'amour qui, par une sage culture intellectuelle, se tourne vers le vrai, entouré d'une culture morale, se dirigera vers ce qui est bon (1). Une initiative providentielle s'exerce à notre insu dans nous-mêmes : elle s'annonce par des dispositions heureuses qui varient avec les âges de la vie. L'adolescence a pour elle l'obéissance et la douceur, la modestie et la beauté : la modestie, qui comprend l'humilité, la pudeur et la honte; la beauté, qui consiste dans la proportion et dans la santé de toutes les parties du corps, dans leur fidélité à rendre les impressions de l'âme, à subir ses impulsions. Les ornements de la jeunesse sont : la tendresse, la courtoisie, la loyauté, la tempérance et la force. On peut dire que ces deux dernières sont le frein et l'éperon dont la raison se sert pour gouverner l'appétit, ainsi que l'écuyer gouverne un cheval généreux. La vieillesse est l'époque où les acquisitions laborieuses des années écoulées doivent se communiquer : c'est l'heure où la rose s'ouvre et répand ses parfums. Les qualités qui lui sont propres sont : la prudence, la justice, la bienfaisance et l'affabilité. Enfin le dernier âge se repose dans l'attente pieuse et sereine de la mort, dans un retour reconnaissant sur les jours passés,
(1) Convito, iv, 22. — Cicéron, Tuscul., m.
dans une affectueuse aspiration vers Dieu, qui est proche (1). — Jusqu'ici nous n'avons constaté que de simples dispositions qui peuvent se rencontrer innées dans l'âme. Mais, d'une part, quand elles ne s'y trouvent pas déposées comme une semence, elles peuvent être greffées par l'éducation (2) . D'un autre côté, la volonté coopère à leur floraison et à leur fructification définitive. Par des actes répétés, elle les fait passer de l'état de simples dispositions à l'état d'habitudes. Or une habitude volontaire qui fait choisir le milieu entre les vices opposés, c'est en quoi consiste la vertu (5). On peut compter onze vertus morales : le courage, la tempérance, la libéralité, la magnificence, la magnanimité, l'amour modéré des charges publiques, la mansuétude, l'affabilité, la véracité, l'aménité, la justice enfin (4).
On peut encore, s'attachant à une classification plus célèbre, distinguer les vertus cardinales et les
(1) Convito, iv, 24-28. I/ordine debito délie nostre membra rende un piacere non so di cbe armonia mirabile... L'appetito conviene esser cavalcato dalla ragione... la quale guida quello col freno e con isproni... Conviensi aprir l'uomo quasi corn' una rosa che più cbiusa stare non pu 6.
(2) Convito, iv, 21, 22. Se di suanaturale radiée uomo non acquista sementa, benela puô avère per via d'insettazione.
(5) Convito, iv, 17. Cf. Aristot., Ethic, n, 6. S. Thomas, prima secundae, q. 154, art. 3.
(4) Ibid. Cf. Aristot., Ethic., m, 6; ivpassim.
vertus théologales. Les premières sont au nombre de quatre : la prudence, la tempérance, la force et la justice. Elles ont leur racine dans la nature, et leur salaire dans le bonheur d'ici-bas. Elles existèrent donc parmi les hommes de tous les temps ; avant-courrières de la révélation, préparant les voies devant elles (1) . Les trois autres vertus, inconnues de ceux que la révélation ne visita pas, descendirent du ciel avec elle, destinées à y retourner un jour. Ce sont la foi, l'espérance et la charité (2) . La foi peut se définir : la substance des choses qu'il faut espérer, l'argument des vérités invisibles : substance, car elles n'ont pour nous, en ce monde, d'autre réalité que celle que notre croyance leur prête; argument, car ces croyances deviennent les prémisses essentielles de tout syllogisme ultérieur (5).
(1) Purgatorio, xxix, 44.
Quattro facen festa
In porpora vestite dietro dal modo D'una di lor, eh' avea tre occhi in testa.
Paradiso, x, xiv, xvm, xxi, passim. De Monarchiâ, m. Convitoy iv, 22. -- Cf. Platon, Lois, 1. — Cicéron, de Officiis, 1.
(2) Purgatorio, xxix, 41; xxxi, 57. De Monarchiâ, m.— Cf. sur les sept vertus, Hugo à S. Victore, Sermo 59, et S. Thomas, prima secund;e, q. 61-62.
(5) Paradiso, xxiv, 22.
Fede è sustanzia di cose sperate, Ed nrgomento délie non parventi...
Che l'essor lor v'è in solacredenza...
E da quesla credenza si conviene Sillogizzar
Cf. S. Thomas, prima seeundae, q. 4, 1.
L'espérance est l'attente certaine de la rémunération future, fondée sur la connaissance de la bonté divine et sur la conscience des mérites acquis (1). Enfin vient la charité, l'amour de ce bien ineffable que le raisonnement philosophique et l'autorité sacrée s'accordent à faire reconnaître comme l'objet nécessaire de nos affections ; de ce bien vivant qui court lui-même au-devant de l'amour, comme la lumière court au-devant du corps capable de la réfléchir; qui se multiplie parle partage, qui se donne avec d'autant plus d'effusion qu'il est recherché avec plus d'ardeur, et se fait plus aimer quand un plus grand nombre l'aime (2) . Mais cet amour, le seul
(1) Speme, diss'io, è uno attender certo Délia gloria futura, il quale produce Grazia divina e précédente merto.
Paradiso, xxv, 23. — Cf. S. Thomas, prima secundœ, q. 62, 4.
(2) Paradiso, xxvi, 9.
Per lilosofici argomenti
E per autorità che quinci scende
Cotale amor conyien ehè 'n me s' imprenti.
Che '1 Bene, in quanto ben, corne s' intende Cosi accende amore, e tanto maggio Quanto più di bontate in se comprende...
Piirgatorio, xiv, 29; xv, 23.
Quello infinito ed ineffabil bene
Che lassù è, cosi corre ad amore,
Corn 'a lucido corpo raggio viene.
Tanto si dà quanto truova d'ardore,
Si che quantunque carità si stende
Cresce sovr' essa 1' Eterno valore.
E quanta gente più lassù s' intende,
Più v' è da bene amare, e più vi s' ama,
E corne specchio l'uno a 1' altro rende.
qui sans jalousie soit aussi sans déception, et l'espérance et la foi qui l'accompagnent, vertus divines, ne sont point les étincelles d'une flamme ordinaire : ce sont de purs rayons immédiatement venus de Celui qui est le soleil des âmes, qui les éclaire et les échauffe ici-bas, en attendant qu'il les attire plus près de lui, et qu'il les enveloppe de ses splendeurs. Cette action surnaturelle et gratuite, génératrice et rémunératrice de la vertu, qu'il faut bien avouer, si l'on a examiné sérieusement les phénomènes mystérieux du monde moral, est un mystère elle-même : on l'appelle la Grâce (1).
1 . Au commencement des choses, toute l'espèce était contenue dans un seul homme : et les perfections qui viennent d'être décrites se trouvaient réunies dans le premier père, type du genre humain dont il devait être l'auteur. Aussi la toute-puissance qui le créa voulut-elle épancher en lui tout ce que peut contenir de science une âme en un vaisseau de
Cf. S. Bernard, de Deo diligendo. — S. Thomas, secundasecundœ, q. 25, q. 45, 2.
(1) Pargatorio, vm, 52. — Paradiso, x, 20; xxviii, 57.
Lo raggio dclla grazia, onde s7 accoude
Vero amore, e che poi cresce amando, etc., etc
S. Thomas, prima secundœ, q. 110, 1.
chair. La pensée exubérante avait besoin de se produire au dehors : il lui fallait une expression saisissable à l'esprit, transmissible par les sens. Cette nécessité engendra le langage. Et le langage primitif créé avec la première âme fut parfait comme elle : il désigna tous les êtres, non par des termes arbitraires, mais par des mots qui portaient avec eux leur définition (1). — Mais, après la chute, la science et la langue primitives se perdirent ensemble; les idiomes, abandonnés aux caprices des races diverses, varièrent, et se renouvelèrent ainsi que les feuillages des forêts. Seulement, comme la première parole, racine de la langue originelle, avait été un élan vers Dieu et le nom de Dieu même (£7); ainsi la racine des langues déchues est un soupir, une interjection de douleur (Heu!) (2). — Nous avons vu se multiplier aussi les systèmes et les écoles, sans rien de commun que leur insuf-
(1) Paradiso, xm, 18.
Tu credi che nel petto, onde la costa
Si trasse? per formar la bella guancia
Il cui palato a tutto '1 mondo costa... Quantunque alla natura umana lece
Aver di lume, tutto fosse infuso...
Cf. S. Bonaventure, Compendium, ii, 62. — Dante au Paradiso, xxvi, 42-44, suppose l'origine naturelle du langage et l'extinction de la langue primitive. Au contraire, dans le livre de Vulgari Eloquentiâ, il enseigne que la première langue fut créée avec l'homme, et que ce fut l'hébreu, lib. I, 5-5.
(2) Paradiso, xm, 45. De Vulgari Eloquentiâ, lib. I, 4.
fisance. La plénitude de la science ne pouvait se retrouver que dans un nouvel homme : elle habita la poitrine sacrée qui fut ouverte sur le Calvaire par la lance d'un soldat (1). De là elle devait se répandre parmi ces sages du sanctuaire, pères et docteurs de l'Eglise ; dans cette école catholique, où devaient se rencontrer et se succéder tant de nobles esprits. Tels furent Denys l'Àréopagite, celui qui, avec des yeux mortels, pénétra le plus avant dans les choses célestes ; Boëce, qui, à la veille du martyre, dévoilait et consolait tout ensemble les douleurs recelées sous les illusions du monde; Isidore, Bède, Raban le Maure, Anselme, Bernard, Pierre Damien ; et Pierre Lombard qui se trouvait heureux, disait-il, de jeter ses sentences, comme le denier de la veuve, dans le trésor du temple ; Hugues et Richard de Saint-Victor, qui, dans leurs contemplations, se montraient plus que des hommes. Tels furent encore, en des temps plus rapprochés, Pierre l'Espagnol et Albert le Grand ; et Bonaventure, qui porta, dans les fonctions d'un ministère actif, la haute préoccupation de la sagesse chrétienne ; et Thomas d'Àquin, dont le nom est au-dessus môme de la louange (2).