‹ Œuvres complètes de A. F. Ozanam (volume 3)Chapitre 17 sur 51 · CHAPITRE TV · texte numérisé non relu

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ANALOGIE DE LA PHILOSOPHIE DE DANTE AVEC LA PHILOSOPHIE MODERNE, EMPIRISME ET RATIONALISME.

C'est sans doute un beau spectacle que celui des savantes écoles de l'Asie, de la Grèce et de l'Europe occidentale, environnant le poëte italien de leurs souvenirs et de leur autorité, pareilles à ces ombres illustres avec lesquelles, dès les premiers pas de sa visite aux enfers, il se représente échangeant de mystérieux discours (1). On aime à voir l'exilé évoquer autour de soi, par la magie de son savoir, ce magnifique cortège : on ne se lasse pas d'admirer comment son esprit put saisir et retenir, rassembler

(1) Inferno, iv, 33.

Da ch' ebber ragionato insieme alquanto,

Volsersi a me con salutevol cenno,

E '1 mio maestro sorrise di tanto.

E più d' onore ancora assai mi fenno,

Ch' ci si mi fecer délia loro scliiera,

Si ch' i' fui sesto trà cotanto senno. Cosi n' andammo insino alla lumiera,

Parlando cose che '1 tacere è belle-,

Si com' era '1 parlar, cola dov' ero.

et coordonner tant de conceptions, de maximes et de symboles, au milieu des obstacles qui rendaient encore l'étude si laborieuse et si méritoire : on est presque effrayé de contempler ainsi ramassé sur une seule tête le passé intellectuel du moyen âge, et peut-être de l'humanité tout entière. — Cependant il n'y a là que la moitié des devoirs d'un grand homme : il faut qu'il résume le passé avec la force d'une pensée originale, et qu'il devance le présent en préparant l'avenir. Il est comme un de ces voyants que le ciel suscitait autrefois, dépositaires des traditions et des prophéties, pour lier ensemble les âges finis et ceux qui allaient commencer. En réunissant les temps , il les domine , il échappe à l'oubli qui marche à leur suite : c'est par là qu'il devient immortel. — Quelle est donc la gloire personnelle de Dante? quelle est la valeur propre de sa philosophie, ce qui la distingue des doctrines antérieures et la recommande à l'attention de la postérité? Nous essayerons de le dire.

1 . Deux génies paraissent dans l'histoire de l'esprit humain : le génie des méthodes et le génie des découvertes. De là deux sortes de grands esprits. Les uns ont signalé des routes et proposé des recherches ; les autres ont trouvé des faits, des lois ou des causes. Ceux-ci ajoutent de nouvelles connaissances à celles de leur temps, qu'ils enrichissent par addi-

tion ; ceux-là les fécondent pour plusieurs siècles, et les étendent par voie de multiplication. Comme les sciences particulières ont à constater certaines vérités qui leur sont propres, c'est à leur service que se rencontrent d'ordinaire les auteurs de découvertes ; et comme la philosophie paraît surtout appelée à conduire les sciences elles-mêmes dans leur commun effort vers la vérité, c'est à elle qu'appartiennent principalement les maîtres des méthodes. Dans ce nombre il faut compter les noms les plus fameux : Bacon, Descartes, Leibnitz, les trois auteurs du Nouvel Organe, du Discours de la méthode, et de Técrit sur l'Amendement de la philosophie première. Tel fut aussi Dante; et, quelque lumière qu'il ait pu répandre sur plusieurs points, son mérite éminent est d'avoir agi sur tous les points à la fois, en faisant sortir la philosophie de l'ornière scolastique où elle était engagée, en lui imprimant une direction pratique dont jusque-là rien n'avait égalé la vigueur.

Il est vrai, comme on l'a déjà reconnu, qu'il y eut toujours dans le caractère italien un double penchant pour le beau et le bien, pour la forme poétique et pour l'application morale. Mais ces instincts, timides encore, hésitaient à se satisfaire. Les philosophes cédaient quelquefois aux séductions de la muse ; mais alors ils déposaient le bonnet doctoral ;

et, quand les poètes philosophaient, ils jetaient loin d'eux la couronne de laurier. Ou bien on rimait dans le mètre de Virgile des sentences techniques : une idée platonicienne se glissait furtivement sous les stances fugitives d'un sonnet. La langue de la science, on Ta vu, c'était celle d'Aristote. Depuis Charlemagne elle n'avait cessé de régner dans l'école, sévère, emprisonnant la pensée dans ses catégories, et la parole dans ses syllogismes. Les quatre figures et les dix-neuf modes du raisonnement syllogistique étaient les seuls rhythmes qu'elle admît ; et la chute monotone des prémisses et de la conséquence formait l'unique harmonie où elle pût se complaire. D'un autre côté, si quelques traités d'économie ou d'éthique étaient sortis de la plume des Italiens, si les docteurs scolastiques avaient beaucoup fait pour le perfectionnement de l'individu, et les sages de l'antiquité, beaucoup pour la prospérité des nations ; ces travaux partiels demeuraient sans lien, par conséquent sans force. Dans cette saison du moyen âge, qu'on peut comparer à une ardente adolescence^ l'enthousiasme des théories laissait peu de place aux soucis de l'action ; et la science, étonnée de ses propres développements, s'oubliait dans la contemplation d'elle-même. Des habitudes si générales et si profondes ne pouvaient être ébranlées par les velléités passagères de quelques esprits

d'élite. Il fallait une violente secousse, par conséquent une impulsion hardie, prolongée, étendue, telle que Dante était capable de la donner.

2. Et d'abord, s'il fut contraint de conserver quelques restes de la terminologie et des classifications péripatéticiennes, pour ne pas cesser d'être intelligible aux hommes qui s'y étaient attachés par un long usage, ce furent là les seuls sacrifices qu'il offrit à l'idole qu'on adorait autour de lui sous le nom de logique. 11 attaqua son culte en ce qu'il avait de superstitieux. Il contesta l'infaillibilité absolue du syllogisme; la vérité des conclusions lui parut accidentelle, et dépendante de l'exactitude des deux propositions d'où elle ressort (1). Par là même, il proposait la critique de ces majeures et de ces mineures mensongères qui circulaient dans toutes les écoles, comme autant d'axiomes indubitables et de faits constants. L'étude des mots devait donc céder à celle des choses. Dès lors il fallait faire descendre la dialectique à une place inférieure, étroite , obscure , dans la hiérarchie des connaissances humaines, et révéler les abus introduits à sa suite dans l'enseignement (2) . Mais, comme les vices de renseignement et de la dialectique remontaient tous ensemble à ceux de la nature humaine,

(1) Voyez ci-dessus, seconde partie, chapitre ri.

(2) Voyez ci-dessus, seconde partie, chapitre n,

il était nécessaire aussi de combattre ces derniers, soit qu'ils eussent leur origine dans l'esprit ou dans le cœur : présomption, pusillanimité, frivolité, passions orgueilleuses ou sensuelles. On se trouvait face à face avec les causes permanentes des erreurs de tous les temps (1). — Dante se laissa entraîner à ces courageuses conséquences ; et après les avoir suivies jusqu'au bout, il dut connaître qu'en réprouvant les règles reçues, il s'était engagé à en tracer de meilleures. Il le fit, et dicta, non dans un ordre systématique, mais sous l'inspiration libre de son génie, ces maximes courtes et fécondes, où il prescrit d'abord la détermination précise des limites de la raison et l'extirpation de toutes les racines du préjugé ; puis l'observation des faits , la prudence du raisonnement, l'opiniâtreté d'une méditation soutenue; enfin le discernement des divers modes de certitude propres aux différents ordres d'idées (2). — Ce n'est point assez pour attribuer au poëte le plan formel et complet d'une révolution intellectuelle ; mais c'est plus qu'il ne faut pour indiquer une tentative remarquable, une pierre d'attente qui, affermie ensuite par les efforts de Gerson, d'Érasme, de Ramus, de Louis Vives, pu! servir de point d'appui aux efforts plus heureux du

(!) Voyez ci-dessus, seconde partie, chapitre 11. (2) Voyez ci-dessus, seconde partie, chapitre m.

chancelier Bacon. Aussi peu semblables en leur vie politique qu'en leur foi religieuse, le fier proscrit de Florence et le courtisan disgracié de Verulam se rencontrèrent pourtant dans un même partage de malheur et de gloire. Tous deux, condamnés par la société, la jugèrent à leur tour, dénoncèrent les idoles qu'elle adorait, accusèrent ses égarements, et lui annoncèrent les moyens qui devaient la conduire à des résultats scientifiques plus grands que ses espérances. Si le premier des deux fut moins écouté, c'est que le monde, troublé souvent par de fausses alarmes, a depuis longtemps pris le parti de ne répondre qu'au second appel.

Dante devait faire davantage. Comme cet ancien qui, pour confondre les objections des sophistes contre la possibilité du mouvement, marcha devant eux, il montra, par son exemple, qu'il était possible à la philosophie de se mouvoir hors des entraves où jusqu'ici elle avait été renfermée. Il la dépouilla des formes décolorées, roides et souvent fatigantes de la scolastique, pour la revêtir de tout l'éclat de l'épopée, et lui donner les souples et franches allures de la langue populaire. Ainsi, il mettait sa révolte légitime sous la protection de l'amour-propre national. Il réalisait son pieux désir de faire que le pain sacré de l'instruction pût être offert à ceux

même qui sortiraient de la mamelle (1), à tou ceux que l'humilité de leur rang, la multiplicité de leurs affaires, la faiblesse de leur tempérament moral, éloigneraient du banquet des sages. Mais surtout il établit victorieusement la liberté de la pensée , en lui faisant plier à son gré la parole , à laquelle trop longtemps elle avait obéi. 11 prouva l'indépendance réciproque des doctrines et des formes de l'école, et prévint de la sorte le mépris qui pourrait un jour retomber sur les premières, à cause de leur prétendue solidarité avec les secondes. Ainsi repoussait-il à la fois les exagérations du présent et les injustices de la postérité.

L'inspiration qui fait les poètes les ramène au ciel d'où elle est descendue. Par elle, ils atteignent quelquefois, sans calcul et sans peine, aux dernières hauteurs delà métaphysique. Or, comme toutes les sciences reposent sur des faits variés à l'infini, et s'élèvent par degrés jusqu'à la cause unique et première, on peut dire qu'elles forment entre elles une pyramide, dont la métaphysique est le sommet. Du haut de ce point où elles se touchent, on embrasse d'un coup d'œil toutes leurs faces : les principes paraissent communs où les phénomènes étaient différents. C'est pourquoi la plupart des grandes dé-

(1) Convito, i, 1. Voyez aussi la lettre de Fr. Ilario à Uguccione délia Faggiuola, qui se trouve dans plusieurs éditions de Dante.

couvertes se sont faites, à priori, par une intuition soudaine, par la considération des causes finales, par analogie, par des hypothèses que leurs auteurs n'eurent pas le loisir de justifier. C'est pourquoi les mystiques, en raisonnant de Dieu à l'homme, de l'homme à la matière, surprirent souvent en eux le pressentiment de ces lois de nature, dont la révélation complète était réservée aux âges suivants. Celui qui écrivit la Divine Comédie semble avoir éprouvé quelque chose de pareil. Plusieurs commentateurs, entraînés un peu loin par le charme des origines merveilleuses, ont cru retrouver dans ses vers le germe des plus fécondes conceptions de la physiologie : la circulation du sang, la configuration du cerveau, et ses lésions organiques mises en rapport avec l'ordre et la perturbation des facultés de l'âme (1). Mais on ne saurait lui contester d'autres rencontres plus heureuses. Lorsqu'il montre l'universalité des êtres enveloppés, attirés de toutes parts et dilatés en quelque sorte par l'amour, qui leur imprime une rotation sans fin ; l'action et la réaction mutuelles des cieux; la pesanteur, qui contracte le globe terrestre et fait s'y précipiter les corps graves; on dirait qu'il vient d'entrevoir les combinaisons mécaniques des forces qui meuvent

(1) Voyez ci-dessus, seconde partie, chapitre m.

le monde, et la loi de l'attraction universelle que Newton lira dans les cieux (1). Le besoin d'une construction symétrique lui fait supposer dans un autre hémisphère des terres inconnues, où touchera Christophe Colomb (2) . Ou bien encore ses conjectures le conduiront à soupçonner d'anciens bouleversements qui auraient changé la face du monde, des révolutions antédiluviennes de l'Océan, des foyers profonds qui échaufferaient le sol sous nos pas. 11 ne va point toutefois jusqu'à l'hypothèse du feu central, car il donne au globe un noyau de glace, se jouant ainsi, cinq cents ans d'avance, entre les systèmes qu'enfantera la géologie depuis Buffon jusqu'à Cuvier (5).

L'essai d'une réforme logique et l'esquisse d'une nouvelle méthode : la liberté de l'intelligence reconquise et son premier exercice récompensé par la prévision de plusieurs vérités desquelles dépendaient tous les progrès des sciences physiques : voilà par quels services Dante s'associa aux progrès de l'empirisme moderne, mais il en sut éviter les aberrations; il laissa loin de lui les roules par où la foule alla plus tard se perdre dans la fange des doctrines matérialistes et des systèmes utilitaires.

(î) Voyez ci-dessus, seconde partie, chapitre ni. (2) Voyez ci-dessus, seconde partie, chapitre m, (r>) Voyez ci-dessus, page 24u2.

5. Une étoile meilleure le dirigait, ou plutôt, il était occupé de soins plus dignes. La religion et la douleur, ces deux bonnes conseillères, lui faisaient porter ses regards, au delà des scènes de la terre et des besoins matériels, vers les choses de la vie future. C'était là qu'il apercevait la raison de l'existence terrestre, la sanction des décrets de la conscience, la réalisation du malheur ou du bonheur contenu d'avance dans nos mérites et nos démérites, le terme fatal enfin de toutes les actions humaines. La conduite des actions devait dès lors lui sembler le seul emploi raisonnable des connaissances. Nonseulement donc il rattacha aux visions mystérieuses de son poëme toute une théorie ascétique du perfectionnement moral, mais il ramena à celle-ci les études les plus variées, et en apparence les plus étrangères. En se plaçant au point de vue de la mort, il avait conçu le plan d'une philosophie de la vie : il en fit le centre et le lieu de ralliement de toutes ses recherches ultérieures ; il en fit une science universelle. — Or, cette sagesse pratique, ce côté positif du savoir est précisément ce qui distingue les deux célèbres écoles du dix-septième siècle, celle de Descartes, d'où sortirent Nicole, Bossuet et Fé nelon; et celle de Leibnitz, où l'esprit germanique devait acquérir la profondeur et la gravité dont il s'enorgueillit.

DANTE. k2 1

Mais les pensées de Dante, encore qu'elles se portassent fréquemment du côté de la mort, n'étaient pas accompagnées de cet égoïsme qui souvent se cache sous les dehors de la mélancolie. D'ailleurs, l'extrême largeur de ses vues ne lui permettait point de méconnaître les rapports par lesquels le sort éternel des individus se lie aux vicissitudes temporelles des sociétés. De pieuses sollicitudes le reconduisaient donc au milieu de ces querelles politiques, où les passions de sa jeunesse l'avaient entraîné de bonne heure. Nulle part ses idées ne se développèrent avec plus d'énergie et d'originalité. Tandis qu'autour de lui les glossateurs de Bologne se perdaient dans une minutieuse interprétation du texte des lois, il remonte hardiment à l'origine divine et humaine du droit, et en rapporte une définition à laquelle on n'ajoutera jamais. Sans doute il emprunte aux publicistes de son époque plusieurs des arguments sur lesquels il appuie la monarchie du Saint-Empire. Mais l'empire tel qu'il le conçoit n'est plus celui de Charlemagne, couronnant de sa suzeraineté universelle les royautés particulières, qui à leur tour retenaient sous leur allégeance tous les rangs inférieurs de l'aristocratie féodale. C'est une conception nouvelle, qui touche à deux grandes choses : d'une part, à l'empire romain primitif, où le prince, revêtu de la puissance tribunitienne, re-

présente dans son triomphe les plébéiens vainqueurs du patriciat ; d'autre part, à la monarchie française s'élevantparralliancedescommunessurlesruinesde la noblesse. Le dépositaire du pouvoir, même sous le nom de César et le front ceint du diadème impérial, n'est aux yeux de Dante que l'agent immédiat de la multitude, le niveau qui rend les têtes égales. Entre tous les privilèges, nul ne lui est plus odieux que celui de la naissance ; il ébranle la féodalité dans sa base, et sa rude polémique, en attaquant l'hérédité des honneurs, n'épargne point l'hérédité des biens. Il avait cherché dans les plus hautes régions de la théologie morale les principes générateurs d'une philosophie de la société : il en devait poursuivre impitoyablementlesdéductionsjusqu'aux plus démocratiques et plus impraticables maximes. Il avait fait à lui seul tout le chemin que les esprits ont parcouru, depuis Machiavel, qui le premier tenta de réduire en formes savantes l'art de gouverner, jusqu'à Leibnitz, Thomasius et Wolf, qui animèrent les notions abstraites de la métaphysique, en les transportant dans le droit public et civil ; et depuis Montesquieu, Beccaria et les encyclopédistes, jusqu'à la révolution sanglante qui tira les dernières conséquences de leurs enseignements. Et naguère encore, quand les disciples de Saint-Simon promettaient à chacun selon sa capacité, à chaque capacité

selon ses œuvres, ces hardis novateurs ne se rendaient que l'écho des vœux exprimés, dans un jour de mécontentement, par le vieux chantre du moyen âge.

Enfin, les intérêts des peuples, toujours restreints dans certaines bornes d'espace et de durée, n'offraient pas encore une carrière assez vaste à ses méditations. Le catholicisme, au sein duquel il était né, lui avait appris à embrasser dans un même sentiment de fraternité les hommes de tous les temps et de tous les lieux. Cette préoccupation généreuse ne le quitta point au milieu de ses travaux scientifiques, et sa pensée comme son amour s'étendit à l'humanité tout entière. Soit en effet que dans le Convito il s'efforce d'environner le dogme de l'immortalité de l'âme de preuves irréfragables, ce sont les croyances unanimes du genre humain qu'il invoque d'abord. Soit qu'il veuille réfuter les orgueilleux préjugés de l'aristocratie héréditaire, c'est au berceau commun de la grande famille qu'il remonte. Si dans le traitée Monarchie il croit proposer une forme parfaite de gouvernement, il la voudrait voir réalisée sur toute la face du globe pour hâter l'œuvre de la civilisation, qui n'est autre que le développement harmonieux de toutes les intelligences et de toutes les volontés. S'il raconte les conquêtes du peuple romain, il les montre rentrant dans l'économie des

desseins providentiels pour la rédemption dumonde. La Divine Comédie, à son tour, est vraiment Pébauche d'une histoire universelle. Au milieu de cette immense galerie de la mort, nulle grande figure n'échappe : Adam et les patriarches, Achille et les héros, Homère et les poètes, Aristole et les sages ; Alexandre, Brutus et Gaton ; Pierre et les apôtres, et les Pères et les saints ; et toute la suite de ceux qui portèrent avec opprobre ou avec honneur la couronne ou la tiare, jusqu'à Jean XXII, Philippe le Bel et Henri de Luxembourg. Les révolutions politiques et religieuses sont représentées par des allégories qui se traduisent en de sévères jugements. En même temps que l'on envisage ainsi l'humanité à travers les transformations extérieures qu'elle ne cesse de subir, on la découvre aussi en ce qu'elle a de constant : au milieu de la diversité se révèle l'unité; au milieu du changement, la permanence. Au fond des zones infernales, sur la voie douloureuse du Purgatoire, dans les splendeurs du Paradis, c'est toujours l'homme qu'on rencontre, déchu, expiant, réhabilité; et lorsque à la fin du poème le dernier voile se lève, et laisse contempler la Trinité divine, on aperçoit dans ses profondeurs le Verbe éternel uni à la nature humaine. Celle-ci n'est donc plus seulement, comme disaient les anciens, un microcosme, un abrégé de l'univers : elle remplit

l'univers même, elle le dépasse, et se perd dans l'infini.— 11 y a là toute une philosophie de l'humanité, qui est en même temps une philosophie de l'histoire. — On sait de quelle faveur jouit encore ce genre d'étude inauguré par l'évêque deMeaux, enrichi par les veilles de Vico, de Herder, de Frédéric Schlegel, et destiné à recueillir les fruits de tous les labeurs qu'une érudition infatigable entreprend autour de nous.

Dante peut donc être compté parmi les plus remarquables précurseurs du rationalisme moderne, pour avoir le premier donné aux sciences philosophiques une direction morale, politique, universelle. Toutefois, il n'alla pas aux excès qui se sont vus de nos jours. 11 ne divinisa pas l'humanité en la représentant suffisante à soi-même, sans autre lumière que sa raison, sans autre règle que son vouloir, îl ne l'enferma pas non plus dans le cercle vicieux de ses destinées terrestres, comme le font ceux pour qui tous les événements historiques ne sont que les causes et les effets nécessaires d'autres événements passés ou futurs. Il ne plaça l'humanité ni si haut ni si bas. Il vit qu'elle n'est point tout entière dans ce monde, où elle passe, en quelque sorte, par essaims ; il aila tout d'abord la chercher au terme du voyage, où les innombrables pèlerins de la vie sont rassemblés pour toujours —

On a dit que Bossuet, la verge de Moïse à la main, chasse les générations au tombeau. On peut dire que Dante les y attend avec la balance du jugement dernier. Appuyé sur la vérité qu'elles durent croire, et sur la justice qu'elles durent servir, il pèse leurs œuvres au poids de l'éternité. Il leur montre à droite et à gauche la place que leur ont faite leurs crimes ou leurs vertus ; et la multitude, à sa voix, se divise et s'écoule par la porte des enfers ou par les chemins des cieux. — Ainsi, avec la pensée des destinées éternelles, la moralité rentre dans l'histoire; l'humanité, humiliée sous la loi de la mort, se relève par la loi du devoir; et si on lui refuse les honneurs d'une orgueilleuse apothéose, on lui sauve aussi l'opprobre d'un fatalisme brutal.

4. Ainsi, les tendances logiques et pratiques du poëte philosophe s'accordaient avec les nôtres, sans se laisser détourner vers les mêmes erreurs. Or, il y a dans nous un amour-propre qui nous fait chérir au dehors notre ressemblance, et qui nous fait aussi accepter la supériorité d'autrui comme une consolation , parce qu'elle nous apprend à ne pas désespérer de notre nature. De là ces admirations et ces sympathies universelles qui, dans ces derniers temps, ont rappelé de l'oubli le grand homme dont nous venons d'étu-

dier l'œuvre. « Dante, a dit M. de Lamartine, c< semble le poëte de notre époque, car chaque « époque adopte et rajeunit tour à tour quelce qu'un de ces génies immortels, qui sont toujours « aussi des hommes de circonstance; elle s'y réce fléchit elle-même, elle y retrouve sa propre ce image, et trahit ainsi sa nature par ses prédileccc tions (1). »

(1) Discours de réception à F Académie française.

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