CHAPITRE Y
Après avoir successivement parcouru les principales périodes de l'histoire de la philosophie, pour trouver parmi les systèmes qui s'y produisirent des termes de comparaison avec la doctrine de Dante, il reste à la considérer d'un point de vue supérieur, indépendant, immuable: celui de la foi. —Dante appartient-il par ses convictions à l'orthodoxie catholique? Ce problème, depuis trois siècles, a suscité de sérieuses discussions.
1. Le protestantisme, à sa naissance, avait senti le besoin de se créer une généalogie qui le rattachât aux temps apostoliques, et justifiât en luil'accomplissement des promesses d'infaillibilité laissées par le Sauveur à son Église. Aussi alla-t-il remuant les pierres de toutes les ruines et de toutes les sépultures, interrogeant les morts et les institutions éteintes, se faisant une famille des hérésies de tous les temps, cherchant les plus libres et les plus har-
dis génies du moyen âge, pour invoquer leur paternité. Il était sans doute peu sévère dans le choix des preuves : il lui suffisait de quelques paroles amères tombées de la plume d'un homme célèbre sur les abus contemporains, pour l'admettre immédiatement au catalogue des prétendus témoins de la vérité (1). Dante ne pouvait échapper à ces honneurs posthumes. Sa verve satirique s'était plus d'une fois exercée contre les mœurs du clergé et la politique des souverains pontifes. Plusieurs passages de son poëme, ingénieusement torturés, semblaient, disait-on, contenir des allusions dérisoires aux plus saints mystères de la liturgie catholique (2). Mais surtout on citait le dernier chant du Purgatoire, où se trouve prédit un envoyé du ciel qui châtiera la prostituée assise sur la bête aux sept têtes, aux dix cornes : il est désigné par des chiffres qui forment le mot latin DVX, et qui indiquent peut-être un des capitaines gibelins de la Lombardie ou de la Toscane. Cet envoyé, disait- on, n'était
(1) Francowitz (Flaccus Illyricus) : Calalogus testiumveritatis.
(2) Purgatorio, xxxm, 12.
Clic vendetta di Dio non terne suppo.
L'ineptie ou la malice de quelques commentateurs a pris ce vers pour un blasphème grossier contre le très-saint sacrifice delà messe. On sait maintenant que ce vers fait allusion à la coutume, alors répandue à Florence, de placer du pain et du vin sur le tombeau de ceux qu'on avait fait périr; on pensait conjurer ainsi la vengeance de leurs parents. Du reste, la coutume est d'origine païenne.
autre que Luther ; car ces chiffres donnaient le nombre de cinq cent quinze, lequel, ajoutant mille ans d'un côté et deux ans de l'autre, arrivait à la date de quinze cent dix-sept, qui est l'hégire des réformés (1). Tels furent les arguments principaux de ceux qui, dès le seizième siècle, tentèrent de populariser en Italie les opinions nouvelles, à l'ombre d'un nom vénéré (2). Le patriotisme italien répondit noblement par l'organe du cardinal Bellarmin ; et ce fameux controversiste, qui portait le poids de toutes les querelles religieuses, qui avait la papauté pour cliente, et des rois, comme Jacques Ier, pour adversaires, ne dédaigna pas de consacrer sa plume h la défense du poëte national (5). Les mêmes questions s'agitèrent en France, avec moins d'éclat sans doute, mais non moins d'érudition, entre Duplessis- Mornay et Coeffeteau (4) ; et ce fut peut-être sur une connaissance incomplète du débat que le père
(1) Purgatorio, xxxm, 14.
Ch' io veggio certamente e perô '1 narro, A darne tempo già stelle propinque Sicure d' ogn' intoppo e d' ogni sbarro,
Nel quale un cinque cento diece e cinque Messo di Dio anciderà la fuia.
(2) Avviso piacevole data alla Bella Italia dà un nobile giovine francese.
(5) Bellarmin, Appe?idix ad Libros de Summo Pontifice; Responsio ad Librum quemdam anonyminn,
(4) Duplessis-Mornay, le Mystère d'Iniquité, p. 419. — Coeffeteau, Uéponseau livre intitulé le Mystère, etc., p. 1052,
Hardouin prononça l'arrêt bizarre où il déclare la Divine Comédie l'œuvre d'un disciple de Wiclef. Plus tard, lorsque la littérature italienne, affranchie de la funeste influence des seicentisti, revint à des traditions meilleures, le culte des vieux poètes de la patrie fut habilement mis à profit par les sociétés secrètes, et rattaché à leurs théories politiques être» ligieuses. Et de nos jours enfin, quand les chefs d'un parti vaincu, et vraiment digne d'une respectueuse pitié, allèrent demander un asile à l'Angleterre, le besoin de charmer les tristes loisirs de l'exil, et peut-être aussi le désir de reconnaître en quelque manière l'hospitalité protestante, inspirèrent le nouveau système proposé par Ugo Foscolo et soutenu par M. Rossetti, non sans un vaste déploiement de science et d'imagination (1). Il faut d'abord se rappeler qu'après la destruction de l'hérésie albigeoise, ses cendres, dispersées par toute la chrétienté, y firent germer les sectes nombreuses qui, sous le nom de Pastoureaux, de Flagellants, de Fratricelles, préparèrent les voies des Wicléiistes et des Hussites, précurseurs eux-mêmes de Luther, de Henri VIII et de Calvin. Plus prudente que ces sectes diverses, mais dominée par le même esprit antipapal, une
(i) La Commedia di Dante Âlighieri, illustrata da Ugo Foscolo. — Rossetti, StUlo spirito anti-papale cke produsse la informa.
association mystérieuse se serait formée, à laquelle Dante, Pétrarque et Boccace auraient prêté leurs serments et leur génie. Dès lors tous leurs écrits recèleraient un sens énigmatique dont la clef est perdue : les femmes célèbres qu'ils ont chantées, Béatrix, Laure, Fiammetta, deviendraient les figures de la liberté civile et ecclésiastique, dont ils pensaient établir le règne; la Divine Comédie, les Rime et le Décaméron seraient à la fois le Nouveau Testament et la Charte constitutionnelle destinés à changer la face de l'Europe. Dante particulièrement se constituerait le chef de cet apostolat ; il s'en ferait donner la mission spéciale dans une de ces visions où il se représente interrogé, applaudi, béni par les trois disciples privilégiés du Christ, Pierre, Jacques et Jean. Ainsi le pauvre proscrit n'a pas trouvé dans sa couche funèbre le repos qui, là du moins, attend le reste des hommes. On l'en a tiré, pour le jeter, encore couvert de son linceul, dans l'arène des factions?pour en effrayer comme d'un fantôme les esprits vulgaires. Heureusement des mains pieuses sont venues l'arracher à ces profanations. Foscolo a trouvé en Italie de savants contradicteurs (1); e! l'oracle de la critique allemande, A. W. Schlegel,
(1) Air edizionepadovana del Convito di Dante, prefazione degli editori milanesi. Voyez aussi Cesare Balbo, Vita di Dante, Fab. Zinelli, Intomo allospirilo religioso di Dante.
en réprouvant les paradoxes de M. Rossetti, a effacé pour toujours la flétrissure de déloyauté qu'ils imprimaient au front de trois grands hommes (1).
2. Maintenant, si l'on nous permet de venir, après tant de graves autorités, déposer notre suffrage, nous ne ferons que reproduire sommairement les textes qui nous semblent décisifs ; nous laisserons la parole à l'accusé lui-même, nous fiant à lui pour son apologie.
Et d'abord nousl'avons entendu se séparer hautement du naturalisme moderne, quand il proclamait la révélation comme Je suprême critérium de la vérité logique et de la loi morale ; lorsque à son gré la plus noble fonction de la philosophie est de conduire, par les merveilles qu'elle explique, aux miracles inexplicables sur lesquels s'appuie la foi ; lorsque enfin il rend gloire à cette foi venue d'en haut, par laquelle seule on mérite de philosopher éternellement au sein de la céleste Athènes, où les sages de toutes les écoles s'accordent dans la contemplation de l'intelligence infinie (2). — Plus sévère encore pour l'hérésie et le schisme, il leur apprêté les plus affreux supplices de son Enfer, Les
(1) Lettre de M. À. W. Schlegel sur l'ouvrage de M. Rossettî, Revue des Deux Mondes, 15 août 1856. Les interprétations de M. Rossetti ont été savamment réfutées par le P. Pianciani, dans les Annali délie scienze religiose.
(2) Convito, nr, 7, M; iv, 15. De Mortarchiâ, m.
sympathies politiques, les vertus guerrières et civiles, ne peuvent le fléchir; il enferme en des sépulcres brûlants Frédéric II et le cardinal Ubaldini, idoles du parti impérial; Farinata et Cavalcante, deux des plus glorieux citoyens de Florence : il fait plus, et, comme pour réfuter d'avance les calomniateurs de sa mémoire, il prophétise la fin malheureuse et prononce l'éternelle damnation du moine Dolcino, le principal chef de ces Fratricelles, dont on a voulu lui faire partager les erreurs. Au lieu de ce moine obscur, si le poëte, vraiment doué de cette seconde vue qu'il feint quelquefois, eût aperçu dans l'avenir le professeur de Wittemberg jetant au bûcher la bulle de sa condamnation, certes il luiaurait marqué sa place entre les semeurs de schisme et de scandale, et nous lirions avec un frémissement d'horreur admiratrice l'épisode de Luther auprès de celui <l'Ugolin(l).
Si ces indications générales ne suffisent pas, et qu'il soit besoin d'une profession de foi expresse sur chacun des points contestés, cette exigence sera satisfaite. Pierre de Bruys, Valdo, Dolcino, el les autres novateurs de la même époque, avaient attaqué la hiérarchie ecclésiastique, la forme des sacrements, les honneurs rendus à la croix, la prière
(1) Inferno, ix et xxviii, passim.
pour les morts (1). Dante rend hommage à l'Église, épouse et secrétaire de Jésus-Christ, incapable de mensonge et d'erreur (2). Il met la tradition à côté de l'Écriture sainte, et leur partage également l'empire des consciences (3) ; il reconnaît la puissance des clefs, la valeur de l'excommunication et celle des vœux (4). C'est avec une sorte de prédilection qu'il décrit l'économie de la pénitence ; il ne doute ni de la légitimité des indulgences, ni du mérite des œuvres satisfactoires (5). Lui-même a justifié le culte des images ; il ne se lasse point de recommander aux suffrages des vivants les âmes souffrantes ; sa confiance en l'intercession des saints redouble en s'adressant à la Vierge Marie (6). Enfin, les ordres religieux et l'institution même du Saint-Office trouvent grâce à ses yeux, et saint Dominique est célébré, dans ses chants, « comme l'ace mant jaloux de la foi chrétienne, plein de douceur
(1) Voyez Pierre le Vénérable, contra Petrobusios. — Bossnet, Hist. des variations, liv. XI. — Raynaldus, continuateur de Baronius, Annales ecclcs., 1100-1200. Reinerii, Contra valdenses Inereticos, liber in Bibliotheca Patrum maxima. Muratori, Antiquitates, dissert. 40, de Hœresibus.
(2) Convito, ii, 4, 6.
(3) ParadisOy v, 25.
(4) Pnrgatorio, ix, 26; m, 46; v, 19,
(5) Pnrgatorio, ix, passim; n, 25. — Paradiso, xxv, 23, xxvm, 37.
(6) Paradiso, iv, 14. — Pnrgatorio, passim. — Paradiso ,