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ce pour ses disciples, redoutable à ses ennemis (1). » En se plaçant ainsi sous le patronage du saint docteur qui le premier, avec le nom de Maître du sacré palais, fut chargé du ministère de la censure, le poëte devait-il s'attendre que nous, postérité tardive et peu théologienne, nous viendrons discuter un jour l'exactitude et la sincérité de ses croyances?
Mais enfin un reproche subsiste contre lui : c'est l'opiniâtreté avec laquelle il poursuit de ses invectives la cour romaine et les souverains pontifes, versant l'injure à pleines mains sur la tête de ceux dont il devrait baiser les pieds. — On peut répondre d'abord en distinguant le souverain pontificat, indéfectible et divin, d'avec la personne sacrée, mais mortelle et fragile, qui en est revêtue, Jamais les catholiques ne furent tenus de croire à Pimpeccabilité de leurs pasteurs. Les défenseurs les plus ardents des droits du sacerdoce, saint Bernard par exemple, et saint Thomas de Cantorbéry, ne dissimulaient pas les vices qui le déshonoraient quelquefois. L'Église, couverte d'une inviolabilité plus sérieuse que celle dont on environne les rois, ne saurait être solidaire des iniquités de ses ministres. Sans doute il est plus pieux de détourner nos regards, et, comme les fils du patriarche, de jeter le manteau sur les turpitudes de ceux qui, dans la foi,
(1) Paradiso, xi etxn, pasâim.
sont nos pères. Mais si Dante l'oublia; si, dans les jours mauvais qu il passa loin de sa patrie , il accusa les chefs du parti qui lui en fermait les portes ; si, dans l'entraînement d'une indignation qu'il croyait vertueuse, il répéta souvent les calomnies de la renommée ; s'il apprécia mal la piété de saint Cèlestin, le zèle impétueux de Boniface VIII, la science de Jean XXII, ce fut imprudence et colère , ce fut erreur et faute, et non pas hérésie. Et d'ailleurs il faut pardonner beaucoup au génie, parce qu'il a, comme toutes les grandeurs d'ici-bas, des tentations plus fortes et des périls plus nombreux. — Néanmoins, il importe d'observer que Dante, contemporain de quatorze papes : en a loué deux, passé sous silence sept ; et que dans les cinq autres^il a prétendu blâmer les imperfections de l'humanité : il n'a jamais cessé de vénérer la sainteté du ministère (1). S'il veut immoler Boniface VIII à ses poétiques vengeances , il commence par le dépouiller du caractère auguste qu'il craint de profaner ; et , avec une témérité qui n'est pas dépourvue d'un reste de respect, il déclare de son chef la vacance du saint-siége (2). Puis tout à coup, lorsque ce même pape lui paraît entouré de la seconde
(1) Adrien V en purgatoire : Jean XXI en paradis. Voyez pour lef autres : Inferno, xi\? 54. Pargatorio, xix, 45.
(2) Purgatorio, xxxin, 12,
majesté du malheur, captif au milieu des émissaires de Philippe le Bel , il ne voit plus en lui que le vicaire et l'image du Christ une seconde fois crucifié (1). Toujours il s'incline devant la papauté comme devant une magistrature sainte, un pouvoir que Pierre a reçu du ciel et transmis à ses successeurs ; il en fait l'objet primordial des desseins providentiels, le secret des grandes destinées de Rome, le lien de l'antiquité et des temps nouveaux (2). Il insiste sur la nécessité de la monarchie religieuse, qu'il oppose à la monarchie temporelle; et, bien qu'il réclame l'indépendance réciproque du sacerdoce et de l'Empire, il veut que, dans l'ordre spirituel, l'héritier des Césars professe pour les successeurs des apôtres une déférence filiale (5). Si ce langage est celui qui flatte nos frères de la réforme, et les décide à compter le poëte comme un des leurs, qu'ils parlent de même, et à ce mot de ralliement le Midi et le Nord s'inclineront l'un vers l'autre; les docteurs de Londres et de Berlin se rencontreront aux portes de
(1) Purgatorio, xx, 29.
(2) ParadisOy xxx, 48 ; xxiv, 12. Inferno, n, 8.
(3) De Monarchiâ, ni. — Le livre de Monarchiâ fut mis à l'index, comme favorisant les prétentions excessives du pouvoir temporel. Mais jamais cette condamnation ne fut étendue à la Divine Co?nédie.\]ïi grand pape tenait pour esprit grossier quiconque n'admirait pas les beautés de ce poème. Voyez l'anecdote rapportée par Arrivabene, Amoii di Dante.
Rome ; le Vatican élargira ses portiques pour recevoir les générations réconciliées ; et dans la joie d'une alliance universelle, se réalisera la prophétie écrite sur l'obélisque de Saint-Pierre : Christus vincit, Christus régnât, Christus imperat.
5. Notre tâche est accomplie. L'orthodoxie de Dante, complètement établie par les preuves qui viennent d'être rassemblées, nous semble résulter plus évidemment encore du travail tout entier que nous achevons. C'est la vérité dominante, où viennent aboutir toutes nos inductions et nos recherches. En étudiant les circonstances dans lesquelles le poëte fut placé , nous l'avons vu naître pour ainsi dire sur la dernière limite des temps héroïques du moyen âge, lorsque la philosophie catholique était parvenue à son apogée, et dans une contrée où elle répandait ses plus purs rayons. Au milieu de ces salutaires influences, et à travers les vicissitudes d'une vie pleine d'infortunes, d'émotions morales, d'études profondes, dont le concours avait dû puissamment développer en lui le sentiment religieux^ nous l'avons vu concevoir une œuvre magnifique, dont le plan, emprunté aux habitudes de la poésie légendaire, devait embrasser tout ensemble les plus sublimes mystères de la foi et les plus belles conceptions de la science. Une scrupuleuse analyse nous a fait connaître cet ensemble de doctrines qui,
sous les trois catégories du mal , du bien en lutte avec le mal, du bien enfin, comprend l'homme individuel, la société, la vie future, le monde extérieur, les esprits séparés, Dieu même. Si par de nombreux rapports il se rattache aux systèmes de l'Orient, à l'idéalisme et au sensualisme grecs, à l'empirisme et au rationalisme des derniers temps, il appartient surtout aux deux grandes écoles mystique et dogmatique du treizième siècle, dont il accepte avec docilité non-seulement les dogmes essentiels, mais encore les idées accessoires, et souvent même les expressions favorites. On a dit qu'Homère était le théologien de l'antiquité païenne, et l'on a représenté Dante à son tour comme l'Homère des temps chrétiens. Cette comparaison, qui honore son génie, fait tort à sa religion. L'aveugle de Smyrne fat justement accusé d'avoir fait descendre les dieux trop près de l'homme ; et nul au contraire mieux que le Florentin ne sut relever l'homme et le faire monter vers la Divinité. C'est par là, c'est par la pureté, par le caractère immatériel de son symbolisme, comme par la largeur infinie de sa conception, qu'il a laissé bien loin au-dessous de lui les poètes anciens et récents, et particulièrement Milton et Klopstock (1). Si donc on veut établir une
(1) Voyez, par exemple, la porte de l'Enfer chez Dante et chez Milton. Le chantre du Paradis perdu s'épuise en images gigan-
de ces comparaisons , qui fixent dans la mémoire deux noms associés pour se rappeler et se définir l'un l'autre, on peut dire, et ce sera le résumé de ce travail, que la Divine Comédie est la Somme littéraire et philosophique du moyen âge; et Dante, le saint Thomas de la poésie (1).
Ainsi nous trouvons-nous ramenés à notre point de départ, à cette fresque admirable du Vatican où
iesques. 11 forme ses portes de neuf couches de métal et de diamant; il y met une palissade de feu ; il y fait asseoir ces deux monstrueuses figures, la Mort et le Péché, et il ne réussit qu'à étonner ses lecteurs.
Hell bounds high reaching to the horrid roof,
And Lhrice thrëe fold the gâtes ; three folds were brass,
Three iron, three of adamantine rock
Impénétrable, impal'd with circling fire,
Yet unconsum'd. Before the gâtes there sat
On eitber side a formidable shape, etc.
Dante, au contraire, ne décrit rien. 11 n'a besoin ni du fer ni du feu; il lui suffit d'une inscription de neuf vers, et il nous laisse consternés.
(1) Le journal universel de Hall (Allgemeine Literatur-Zeitung), où Ton a traité le livre et l'auteur avec une attention et une bonté bien flatteuse, attaque cependant ce chapitre de l'orthodoxie de Dante. Le critique se plaint qu'on n'ait eu aucun égard aux traces d'hétérodoxie qui se trouvent dans le poëme. Je regrette qu'il ne les ait point fait connaître, et qu'il n'ait pas présenté de nouvelles objections, que j'aurais soigneusement discutées. Jusque-là je me couvre par deux grandes autorités : j'ai pour moi la critique catholique, qui n'a jamais trouvé d'hérésie dans la Divine Comédie , et qui l'a réimprimée, commentée, louée, portée aux nues, à Rome même, avec toutes les approbations requises, sans crainte des rigueurs de l'Index. Je m'appuie aussi sur la critique protestante moderne, dont l'organe le plus compétent, M. W. Schlegel, blâme si vivement le paradoxe de Rossetti et de Foscolo.
Dante est confondu parmi les docteurs , à ces hommages solennels et populaires que l'Italie lui a décernés : nous savons maintenant la raison de sa gloire. C'est que la conscience qu'il avait de ses prodigieuses facultés ne lui avait pas fait oublier la fatalité commune delà nature, condamnée jusqu'à la fin à souffrir et à ignorer, par conséquent à croire et à servir. Si élevé qu'il fût au-dessus des autres, il ne pensait pas que la distance qui les sépare du ciel fût diminuée pour lui ; il leur portait trop de respect et d'amour pour chercher à leur imposer la tyrannie de ses opinions personnelles, pour vouloir se détacher d'eux en ce qu'ils ont de plus cher, leurs croyances : il demeura dans la communion des idées éternelles, où se trouvent la vie et le salut du genre humain ; il fit que les plus humbles de ses contemporains et les plus éloignés de leurs descendants pussent l'appeler leur frère et jouir de ses triomphes. — Cinq cent vingt-trois ans ont passé depuis que le vieil Àlighieri s'est endormi à Ravenne sous le marbre sépulcral. Depuis lors se sont succédé vingt générations « d'hommes parlants, » selon l'énergique expression des Grecs; et les paroles qui sont tombées de leurs bouches, plus encore que la poussière de leurs pas, ont renouvelé la face de l'univers. Le Saint-Empire romain n'est plus. Les querelles qui agitaient les républiques ita-
liennes se sont éteintes avec les républiques ellesmêmes. Le palais des Prieurs de Florence est désert; et, sur l'autre rive de l'Àrno, une dynastie étrangère, naturalisée par ses bienfaits, porte paisiblement le sceptre grand-ducal de la Toscane. On ne connaît plus le lieu où reposent les cendres de Béatrix ; et le nom même de sa famille serait perdu, s'il ne se trouvait inscrit parmi les fondateurs d'un hôpital obscur. Les chaires où dissertaient les maîtres de la scolastique sont restées muettes. Les navigateurs ont exploré ces mers lointaines, autrefois fermées par une crainte superstitieuse; et, au lieu de la montagne du Purgatoire et de ses immortels habitants , ils y ont vu des rivages et des peuples semblables aux nôtres. Le télescope a plongé dans les cieux, et ces neuf sphères qu'on supposait se mouvoir harmonieusement autour de nous se sont enfuies dans le vide. Ainsi se sont évanouis tous les genres d'intérêt politique, élégiaque, scientifique, dont le poëme de Dante était redevable aux choses passagères d'ici-bas ; il n'aurait plus que le mérite d'un document historique, difficile à juger, s'il n'empruntait ailleurs un attrait universel. Ces mystères de la mort, qui préoccupaient les hommes d'autrefois, n'ont pas cessé de solliciter nos méditations, et nulle autre lumière que celle du catholicisme n'est venue les éclairer. Comme il guidait
les imaginations ardentes de nos pères, il conduit encore nos intelligences adultes et raisonneuses ; il domine tous les développements des facultés humaines, immuable au milieu des ruines de la vieille science et des constructions de la science nouvelle : il n'a pas à craindre les Christophe Colomb et les Copernic de l'avenir; car, de même que ces deux grands hommes, en découvrant la forme véritable et les relations du globe, ont fixé, une fois pour toutes, les opinions incertaines sur ces deux points principaux du système du monde, et n'ont laissé aux astronomes et aux navigateurs futurs que des découvertes de détail : ainsi le catholicisme, en faisant connaître l'homme et ses relations avec Dieu? a révélé pour toujours le système du monde moral : il ne laisse plus à découvrir une nouvelle terre et de nouveaux cieux, mais seulement des vérités isolées, des lois subalternes : trop peu pour satisfaire l'orgueil, assez pour occuper jusqu'à la fin des temps l'assiduité laborieuse de l'esprit humain.