‹ Œuvres complètes de A. F. Ozanam (volume 3)Chapitre 20 sur 51 · OU GIBELIN · texte numérisé non relu

OU GIBELIN

On a vu le poëte florentin mêlé aux discordes civiles de sa patrie ; on comprend que les historiens aient dû être tentés de le rallier à l'une des deux factions qui se partagèrent l'Italie au moyen âge : l'opinion générale l'a rangé parmi les Gibelins (1). Cependant, comme il semblait appartenir aux Guelfes par sa famille et par ses premiers engagements, plusieurs critiques ont distingué dans sa vie

(1) F. Schlegel (Histoire de la littérature, t. II) reproche à Dante « la dure empreinte de l'esprit gibelin qui se trouve dans tout son poème. »

politique deux périodes, vouées à la défense des deux causes contraires, et séparées entre elles par le jour fatal de son exil (1). Sans méconnaître l'autorité de la critique et de l'opinion, nous ne pouvons nous empêcher de concevoir et d'exprimer quelques doutes : nous craignons que la question n'ait été compromise par l'incertitude des termes où elle est renfermée ; et nous allons examiner d'abord quelles significations différentes prirent successivement ces noms rivaux de Guelfes et de Gibelins, ensuite à quel titre Dante aurait mérité l'un ou l'autre.

1 . Le nom des Guelfes vient de bien haut ; on le voit commencer aux grandes invasions barbares. Parmi les compagnons d'Attila, les historiens connaissent un chef germain appelé Eticho, auquel ils donnent deux fils ; Odoacre est l'aîné, Welf le second. On voit les descendants de Welf s'établir au comté d'Àltdorf en Souabe (2), dans les duchés d'Alsace et de Zaehringen, dans le marquisat de Toscane. Àdelbert Ier, marquis de Toscane (850),

(1) Voyez spécialement le savant opusule du comte Troja : Del Veltro allegorico di Dante.

(2) Mémoire sur l'origine de la maison de Brunswick.

fut le chef d'une branche qui, dotée plus tard du marquisat d'Esté, devint assez puissante pour donner en 1071 des ducs à la Bavière. Vers la même époque (1080), le duché deSouabe était conféré aux comtes de JHohenstaufen, originaires du château de Weibling, au pays de Wurtemberg. L'avènement de Conrad de Souabe à l'empire, et la rébellion de Henri le Superbe (1138), commencèrent entre les deux familles une sanglante querelle, qui, suspendue quelque temps, se renouvela plus terrible sous Frédéric Barberousse et Henri le Lion (1180), et finit par diviser l'Allemagne entre Philippe et Othon IV, compétiteurs à la couronne impériale. Welf et Weibling furent les cris de guerre auxquels se réunirent les armées des deux maisons ennemies : on dit qu'ils furent entendus pour la première fois à la bataille de Winsberg (1 140) ; bientôt ils se répétèrent des bords de la Baltique aux rives du Danube ; mais, arrêtés par les Alpes, ils n'agitaient pas encore la Péninsule italienne.

2. Depuis longtemps cette contrée servait d'arène à des luttes plus solennelles, celles du sacerdoce et de l'empire. — La papauté, pour exercer plus sûrement son action sanctifiante et civilisatrice sur le monde chrétien, où s'agitaient tant d'instincts barbares, avait besoin d'occuper un point central indépendant : de là, pour elle, la nécessité d'un

domaine temporel. Les titres juridiques ne lui manquaient pas non plus. Depuis le temps où le peuple de Rome s'était placé sous le patronage de Grégoire II, la donation de l'exarchat et de la Pentapole (751), l'hommage de Robert Guiscard pour le duché de Fouille (1059), le legs de la comtesse Mathilde (1102), avait affermi la puissance apostolique. Elle avait aussi pour elle les vertus héroïques de plusieurs pontifes, la sagesse et la douceur des lois ecclésiastiques, l'inclination naturelle des consciences à recevoir dans l'ordre civil une autorité déjà reconnue en matière religieuse. Elle avait enfin tout ce qui peut créer le droit là même où il ne serait pas encore : le respect, l'amour, l'admiration des peuples. — D'un autre côté, les empereurs étaient salués rois des Romains ; ils ceignaient le diadème de fer des Lombards, ils avaient sans opposition distribué des fiefs en Italie, et les décrets de la diète de Roncaglia (1 158) leur attribuaient la plénitude des droits régaliens. Ils alléguaient aussi l'acte prétendu par lequel Othon le Grand (965) aurait obtenu pour lui et ses successeurs le privilège d'intervenir dans l'élection des papes. Ils ne dédaignaient pas non plus l'appui des traditions et des doctrines. Tandis qu'ils se montraient comme les gardiens et les chefs de la féodalité, ils se donnaient aussi pour les continuateurs du vieil empire romain,

dont ils invoquaient les lois, remises en honneur par les jurisconsultes de Bologne. Le César germanique, héritier de Charlemagne et successeur d'Àuguste (semper Aîiguskis), se prétendait, à ce titre, le seul maître de la terre (1). — La question des investitures mit aux prises ces deux pouvoirs souverains de la chrétienté, en la personne de Henri IV et deGrégoire VII. Le pontife, attaqué par les armes, trouva un auxiliaire inattendu. Ce fut Welf Ier, duc de Bavière (1077). Welf II épousa la comtesse Mathilde, bienfaitrice de l'Église. Quand Frédéric Barherousse, franchissant les Alpes pour la troisième fois , menaçait d'écraser d'un seul coup Alexandre III et la ligue lombarde formée sous ses auspices, la défection d'Henri le Lion à la bataille de Lignano (1176) les sauva d'une perte assurée. Le fils de ce prince, Othon IV, fut soutenu dans ses prétentions au trône par la reconnaissance d'Innocent III. En même temps les marquis d'Esté ne cessèrent de rendre par leur fidélité le vieux nom de Welf respectable et cher au parti papal. D'autre

(1) Nous avons un monument curieux des prétentions de la monarchie impériale, dans la constitution de Henri VII, insérée au Corpus juris civilis, et dont voici le début : « Ad reprimendum « multorum facinora qui ruptis totius fidelitatis habenis, adversus « Romanum imperium, in cujus tranquillitate totius orbis regula- « ritas requiescit, bostili animo armati, conantur nedum bumana, « verum eliam divina prsecepta, quibus jubetur quod ominis anoia « Romanorum pringipi sit subjecta, demoliri, etc. »

part, jamais la domination impériale ne sembla plus assurée en Italie que sous le règne des Hohenstaufen, surtout lorsque le mariage de Henri IV avec Constance (H 90) eut fait entrer dans leur maison la couronne de Sicile. Les devises des Weiblingen rallièrent alors les ennemis du saint-siége. Ainsi se popularisèrent, modifiées par une traduction conforme aux habitudes de la langue italienne, les dénominations de Guelfes et de Gibelins. Appropriées désormais aux défenseurs du sacerdoce et de l'Empire, elles gardèrent cette signification nouvelle jusqu'à l'époque où Frédéric II, dans l'orgueil de ses victoires, fut atteint des foudres du concile de Lyon (1245). Le tyran, vaincu à son tour, poursuivi par une fatalité vengeresse, alla mourir étouffé sous des coussins par la main d'un de ses bâtards (1250) . Le triomphe du sacerdoce interrompit la lutte pour de longues années.

5. Mais on a déjà vu la monarchie du Saint-Empire représentée comme le couronnement nécessaire du système féodal dont les larges bases couvraient la moitié de l'Europe. Or, la féodalité, fondée au delà des Alpes parles Lombards, qui divisèrent leurs possessions en trente-six duchés, fortifiée par les concessions de fiefs, dont les empereurs ne furent point avares, se perpétua par la constitution de Conrad le Salique,qui établit pour toujours l'hé-

redite des bénéfices militaires. Cependant, ces institutions, venues des peuples du Nord, ne pouvaient rencontrer parmi les Italiens un dévouement sans réserve. Us conservaient le souvenir et les restes de 1'organisalion municipale, introduite au temps des Romains dans toutes les cités de la Péninsule. A l'exemple des villes maritimes, de bonne heure affranchies, celles de la Lombardie, de la Romagne et de la Toscane réclamèrent des libertés, que le prince leur vendit à prix d'or. Elles trouvèrent une protection plus désintéressée auprès du souverain pontife : elles se confédérèrent en ligues puissantes dont le saint-siége était le centre, et qui abritèrent plus d'une fois le territoire national contre les invasions des Allemands. La paix de Constance (1183), résultat de leurs courageux efforts, leur assura le droit de se clore, de lever des deniers, de nommer des magistrats, de faire la guerre ou la paix, et les éleva au rang de puissances indépendantes. — Dès lors la noblesse se trouvait engagée au service de la monarchie, elle combattit sous la bannière gibeline ; les intérêts populaires militaient en faveur de la papauté, ils contribuèrent aux succès des Guelfes. Puis, quand le débat des deux pouvoirs, spirituel et temporel, fut fini, l'aristocratie et la démocratie demeurèrent armées, et désireuses de se mesurer seule à seule : elles durent garder leurs drapeaux et

leur mot d'ordre. Le parti guelfe devint celui des franchises communales ; le parti gibelin, celui des privilèges féodaux (1). Ces nouvelles discordes remplirent la seconde moitié du treizième siècle, et se prolongèrent bien avant dans le quatorzième siècle. La démocratie conserva d'abord ses conquêtes : elle devait bientôt les compromettre par ses excès. Les nobles furent frappés d'incapacité politique dans les villes de Bologne, de Brescia, de Padoue, de Florence (1285-1295). Bannis de la place publique, ils s'enfermèrent dans la solitude menaçante de leurs palais ; il y jurèrent la perte de cette liberté jalouse qui n'était pas pour eux. A la faveur des dissensions intestinessuscitées parleurs soins, il leur fut aisé de ressaisir le pouvoir; et dès l'année 1500, les républiques commencèrent à voir s'élever dans leurs murs des seigneuries héréditaires. Mais les seigneurs, dont la plupart s'étaient d'abord intro-

(1 ) On peut voir, dans l'admirable discours du pape Grégoire X aux Florentins, quelle était déjà (1273) la confusion des partis et Fincertitude du sens qui s'attachait à leurs noms : « Gibellinus est; at « Ghristianus, at civis, at proximus. Ergo haec tôt et tam valida « conjunctionis nomina Gibellino succumbent?... et id unum atque « inane nomen [quod quid signifteet nemo intelligit) plus valebit « ad odium quam ista omnia tam clara et tam solida expressa ad « charitatem?... Sed quoniam hœc vestra partium studia pro Ro- « manis pontifîcibus contra eorum inimicos suscepisse asseveratis ; « ego Romanus Pontifex hos vestros cives, etsi hactenus offende- « rint, redeuntes tamen ad gremium recepi, ac, remissis injuriis, « pro filiis habeo. »

duits sous le titre de podestats, de gonfaloniers, de capitaines du peuple, retinrent quelque chose de ces magistratures municipales empruntées pour voiler leur ambition despotique. Au-dessous d'eux, ils maintinrent l'égalité, qui console les peuples de la servitude. Au-dessus d'eux, ils ne reconnaissaient aucune autorité souveraine. Il ne restait plus rien de cet ordre hiérarchique, qui constituait à lui seul toute la féodalité : l'aristocratie n'avait pu régner qu'à la condition de transiger d'abord, en modifiant ses lois.

4. Jusqu'à présent nous avons suivi dans la mêlée les principes autour desquels se groupaient les passions ennemies. 11 est facile de pressentir que les passions, après s'être aguerries à la suite des principes, durent en venir aux mains pour leur propre compte. Au-dessous des intérêts généraux de l'aristocratie et de la démocratie, s'agitaient les intérêts particuliers qui divisaient entre elles les cités, les bourgades et les familles. C'étaient Venise contre Gênes, Florence contre Pise, Pistoja contre Arezzo : c'étaient, à Vérone, les Monlecchi et les Capelletti ; les Gieremiei et les Lambertazzi, à Bologne; les Torriani etlesVisconti, à Milan; à Rome, les Orsini et les Colonna : c'étaient les guerres privées, c'est-à-dire le brigandage , l'armement de tous contre tous, le retour au chaos sociah

— En cet état de choses , l'intervention des étrangers ne pouvait être un mal plus grave : elle pouvait même sembler un bienfait. Or, trois grandes nations étaient alors à portée d'intervenir dans les affaires de l'Italie. Les Allemands joignaient à la faveur du voisinage l'habitude d'être reçus en maîtres avec leurs empereurs. Les Français n'étaient point éloignés ; ils avaient pour eux la popularité de leur langue et de leur caractère, et la mémoire encore récente de saint Louis. Enfin, les Àragonais, dont le domaine s'étendait des portes de Valence jusqu'à celles de Marseille, devaient convoiter l'empire de la Méditerranée, et par conséquent des rivages qui en forment le bassin. L'usurpation du royaume de Sicile parManfred, fils naturel de Frédéric II, mit le pape Urbain IV en demeure d'exercer son droit de suzeraineté sur cette couronne : il y appela Charles d'Anjou. Capitaine de l'Église romaine, vainqueur de Manfred et de Conradin, les derniers des Weiblingen, le prince angevin semblait continuer l'œuvre des anciens Guelfes. Ce nom s'étendit aux amis de la France, et leur resta même après le sacrilège attentat d'Agnani. Mais Conradin trouva un héritier dans Pierre d'Aragon, qui vint fonder de l'autre côté du phare une dynastie espagnole (1282). Trente années après, Henri VII de Luxembourg ramena en Lom-

bardie et en Toscane les aigles germaniques (1511). Tous ceux qui s'attachèrent à leur fortune , tous ceux que rassembla la haine des Français, se reconnurent au nom de Gibelins : ils le conservèrent, alors même que leurs rangs se furent grossis de la foule des opprimés qui maudissaient la tyrannie des seigneurs et rêvaient le retour des institutions républicaines.

Ainsi, dans le cours d'un siècle, ces deux mots magiques, Guelfes et Gibelins, passèrent par quatre significations successives. L'Italie les emprunta aux querelles domestiques de l'Allemagne. Ils s'attachèrent alors aux défenseurs d u Sacerdoce et de l'Empire, se réduisirent ensuite à un rôle plus humble dans la lutte des communes contre le système féodal, et descendirent enfin jusqu'à désigner les imprudents alliés de la domination étrangère. Malheureusement pour la Péninsule, cette dernière acception fut la plus durable. —Rien ne rend mieux les idées de désordre et de terreur attachées à ces deux noms, que les fables par lesquelles les Italiens en expliquèrent l'origine. C'étaient deux démons adorés dans deux temples, sur deux montagnes de Sicile, et dont les adorateurs s'étaient déclaré une guerre implacable. C'étaient deux femmes qu'on avait vues combattre dans les nuages le jour de la naissance de Manfred. C'étaient enfin, selon une opinion po-

polaire à Florence, les noms de deux chiens qui se battaient sur la place, et pour lesquels deux bandes d'enfants avaient pris fait et cause; après les enfants leurs familles, puis toute la cité, et à sa suite l'Italie et le monde (1).

Et maintenant, si nous voulons déterminer la place de Dante au milieu destumultes politiques dont nous venons d'ébaucher l'image, il nous suffira d'interroger rapidement ses actes et ses écrits.

1 . Le futur exilé de Florence c< dormait encore, petit agneau, dans le bercail de la patrie ; » il touchait à peine à sa quatrième année, quand s'éteignit avec Conradin la famille impériale des Hohenstaufen (1268). La vieille rivalité de ces princes et des ducs de Bavière n'était donc désormais qu'un sou-

(1) Giacobo Malvngio, Saba Malaspina, Villani. Dans cet exposé sommaire de l'histoire d'Italie au treizième siècle, nous avons pris pour guides Dante lui-même, Villani, Guido Compagni, Machiavel, Sismonde Sismondi et Raynaîdus, continuateur deBaronius. On peut voir, pour de plus complets développements, un article inséré au numéro d'octobre 1858 de Y Université catholique. La querelle du sacerdoce et de l'empire a été l'objet d'un examen spécial dans un petit ouvrage qu'on me pardonnera de citer, malgré ce qu'il a d'incomplet dans le fond et dans la forme : Deux Chanceliers d'Angleterre (Paris, 185G) ; deuxième partie, S. Thomas de Cantorbéry, réimprimé dans les Œuvres complètes, t. VIT.

venir historique. Les débats séculaires de la monarchie et de la papauté, déjà vidés sur les champs de bataille, ne s'agitaient plus que dans les chaires des canonistes et des jurisconsultes. Au contraire, les deux principes municipal et féodal ? maîtres du terrain, ralliaient les Guelfes et les Gibelins de la Toscane. D'abord témoin de ces collisions, le jeune Àlighieri y dut prendre part : il servit la cause populaire. Ce fut pour elle qu'il porta les armes à Campaldino ; ce fut pour elle qu'il exerça les fonctions d'ambassadeur au dehors, pendant que Giano délia Bella prétendait l'affermir par ses réformes au dedans. Mais les rigueurs de cet inflexible tribun froissèrent les familles nobles, jusque-là demeurées fidèles au drapeau guelfe, associées aux intérêts communs de la cité. Une réaction se fit en leur faveur, et Giano délia Bella fut banni (1294). Vers le même temps, les habitants de Pistoja, engagés dans les discordes intérieures d'une maison puissante de leur ville, s'étaient divisés à leur tour sous les noms de Noirs et de Blancs. Les chefs des deux factions, mandés à Florence, y portèrent ce qui manquait encore, de nouvelles dénominations pour les factions nouvelles. Les plébéiens adoptèrent la couleur blanche ; la noire fut celle des patriciens. La médiation du cardinal d'Acqua Sparla, légat de Boniface VIII, échoua devant l'opiniâtreté des sédi-

tieux. Enfin, le sang avait coulé, lorsque Dante fut nommé l'un des six prieurs auxquels était remis pour deux mois le gouvernement suprême (1*5 juin 1300). Par ses conseils , les principaux d'entre les Blancs et les Noirs furent relégués aux frontières du pays. Les premiers obtinrent un prompt rappel ; les seconds, moins heureux, députèrent à Rome un des leurs afin de réclamer justice. Dante fut chargé de combattre auprès du saint-siége ces dangereuses menées. Mais déjà Boniface VIH avait invité Charles de Valois, frère de Philippe le Bel, à reconquérir la Sicile , envahie par les Aragonais ; il le chargeait en môme temps de rétablir le calme en Italie sur son passage, et lui décernait le double titre de capitaine de l'Église et de pacificateur. Le 4 novembre 1501, Charles de Valois fit son entrée solennelle à Florence; mais, infidèle à sa glorieuse mission, il laissa rentrer avec lui les Noirs, et par conséquent la vengeance et le désordre. Les Blancs furent exilés au nombre de six cents; et deux sentences, successivement rendues par un juge prévaricateur, condamnèrent Dante par contumace à une amende de cinq mille livres, au bannissement, à la peine du feu (27 janvier et 10 mars 1502) (1). — Dès lors

(1 ) La seconde sentence d'exil prononcée contre Dante, longtemps inédite, a été publiée par Tiraboschi (tome V). 11 nous semble convenable de la reproduire, comme un singulier monument de bar-

un changement remarquable s'accomplit de part et d'autre. Les vainqueurs, champions de la noblesse

barie politique et littéraire : « Nos Cante de Cabriellibus deEugubio, Potestas civitatis Florentie, infra scriptam condemnationis summam damus ac proferimus in hune modum. — D. Andream de Gherardinis, D. Lapum Saltarelli Judicem, D. Palmerium de Altovitis. D. Donatum Albertum de sextu Portas Domus, Lapum Dominici de sextu Ultrarui, Lapum Blondum de sextu Sancti Pétri Majoris; Gherardinum Deodati populi Sancti Martini Episcopi, Cursum Domini Alberti Ristori, Junctum de Bitfolis, Lippum Becchi, Dantem Alligherii, Orlanduccium Orlandi, Ser Simonem Guidalotti de sextu Ultrarui, Ser Ghuccium Medicum de sextu Portas Domus, Guidomen Brimum de Falconerii, de sextu Sancti Pétri. — Contra quos processimus et per inquisitionem ex nostro officio et curie nostre factum super eo et ex eo quod ad aures nostras et ipsius curie nostre pervenerit, fama publica précédente, quod cumipsi veleorum quilibet nomine etoccasione Baracteriarum, iniquarum extorsionum et illicitorum lucrorum fuerint condemnati, quod in ipsis condemnationibus docetur apertius, condemnationes easdem ipsi vel eorum aliquis termino assignato non solverint. Qui omnes et singuli per nuntium communis Florentie citati et requisiti fuerunt légitime, ut certo termino jam elapso, mandalis nostris parituri venire deberent et se à premissa inquisitione protinus excusarent. Qui non venientes per clarum clarissimi publicum bapnitorem posuisse in bapnum communis Florentie subscripserunt (sic), in quod incurrentes eosdem absentis contumacia innodavit ; ut hase omnia nostre curie latius actatenent. Ipsos et ipsorum quemlibet ideo babitos ex ipsorum contumacia pro confessis, secundum jura statutorum et ordinamentorum communis et populi civitatis Florentie, et ex vigore nostri arbitrii, et omni modo et jure quibus melius possumus, ut si quis predictorum ullo tempore in fortiam dicti communis pervenerit, talis perveniens igné comburatur sic quod moriatur, in his scriptis sententi aliter condemnamus. — Lata, pronuntiata et promulgata fuit dicta condemnationis summa per dictum Cantem potestatem predictum pro tribunali sedentem in consilio generali civitatis Florentie, etlecta per meBonorum notarium supra dictum, sub anno Domini mcccii, Indictione xv, tempore Domini Bonifacii Papas VIlï, die x mensis Martii, presentibus testibus Ser Masio de Eugubio, Ser Bernardo de Camerino, Notariis dicti domini potestatis, et pluribus aliis in eodem consilio existentibus.

et déserteurs de l'ancien parti guelfe, en gardèrent pourtant le titre, qu'ils justifièrent par leur alliance avec les princes français. Ils briguèrent en effet l'amitié de Robert de Naples, reçurent de lui, à plusieurs reprises, des secours d'hommes et d'argent (1 508-1511), sollicitèrent sa présence dans leur cité (1504-1510), et finirent par lui décerner pour cinq ans les honneurs de la seigneurie (1515). De leur côté les vaincus, obéissant à l'inévitable sympathie qui résulte d'un malheur commun, s'unirent avec les vaincus d'une autre époque, et se confondirent dans les rangs du parti gibelin, où, parmi les souvenirs de l'Empire et les regrets de la féodalité, dominait par-dessus tout la haine de la France. Dante suivit d'abord ses compagnons d'exil ; il prit part à leur infructueuse tentative (1504) pour se faire rouvrir à main armée les portes de la patrie. Puis, fatigué de leurs vues étroites et de leurs desseins mal conduits, il rentra dans l'inaction, d'où il ne sortit qu'à l'avènement de l'empereur Henri VII (1510), pour écrire en faveur de ce prince un manifeste éloquent, et pour appeler contre Florence ses armes victorieuses. Lettre à jamais déplorable, et qui laisserait dans la vie du poëte une tache ineffacée, si elle n'éiait couverte en quelque sorte par l'épître patriotique qu*il adressa peu de temps après aux cardinaux , afin de les engager

au choix d'un pape italien (1514) . Durant cette période, il avait hanté les manoirs des plus nobles défenseurs de la cause gibeline ; il était devenu l'ami de Uguccione délia Faggiuola , de Malaspina de Lunigiane, de Can Grande délia Scala, Mais les fières habitudes de ces puissantes maisons lui rendirent quelquefois pénible l'hospitalité qu'il en reçut. Il la trouva plus douce auprès de deux illustres Guelfes, Pagano délia Torre, patriarche d'Aquilée, et Guido Novello, seigneur de Ravenne, entre les bras duquel il devait mourir. Les affections de ses dernières années venaient se renouer sans effort aux premiers attachements de sa jeunesse (1) .

(1) Plusieurs historiens ont fait retomber sur le saint-siége la responsabilité des malheurs qui désolèrent Florence durant la déplorable période dont nous achevons le récit. Cependant si la politique des papes se doit juger par leurs actes, on ne peut douter de leurs intentions conciliatrices ; il suffit de parcourir la chronique de Villani, qui n'est contredite à cet égard par aucun auteur contemporain. — 1275. Le pape Grégoire X passe à Florence, se rendant au deuxième concile de Lyon; il sollicite des Guelfes une amnistie générale en faveur des Gibelins, et, sur leur refus, il met la ville en interdit. — 1275. Nouvelles tentatives du même pontife pour le rétablissement delà paix. — 1277. Nicolas III envoie le cardinal Latini en Toscane, afin de reprendre les négociations interrompues : réconciliation générale, admission des Gibelins aux fonctions publiques. — 1500. Première légation du cardinal d'Acqua-Sparta, chargé par Boniface VIII de prévenir les collisions des Noirs et des Blancs. — 1501. Le même cardinal, pour la seconde fois légat de Boniface VIII, reparaît à Florence pour arrêter les désordres qui avaient accompagné l'entrée de Charles de Valois. — 1504. BenoitXI donne au cardinal de Prato le soin de ramener dans leur patrie les Blancs exilés : le cardinal ne peut vaincre l'opiniâtreté de la faction

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2. Ces faits achèveront de s'expliquer, si on les rapproche des doctrines dont ils sont l'expression. Et d'abord Dante ne s'associa jamais à ce culte enthousiaste que rendaient à la maison de Hohenstaufen ses anciens partisans. Il flétrit du nom mérité d'hérétique l'empereur Frédéric II, et le voua aux peines éternelles, avec ses plus fameux complices, le cardinal Octavien, Pierre des Vignes, Eccclino deRomano. — Sans doute, il se constitua l'apologiste du Saint-Empire ; il s'en fit à la fois l'historien, le jurisconsulte, le théologien même. Mais sa doctrine n'est point celle des publicistes serviles ; la monarchie telle qu'il l'entend n'est pas le despo-

victorieuse, et prononce contre elle l'excommunication. — 1307. Nouvelle et toujours inutile médiation du cardinal Napoléon Orsini, légat du pape Clément V, etc., etc. — Voilà les dernières lignes de la lettre pontificale qui conférait au cardinal d'Acqua-Sparta sa seconde mission : « Ut tuec salubrius et efficacius impleantur cum quiète et pace, te de cujus legalitate, bonitate, circumspectione, et experientia matura confidimus , ad partes easdem providimus destinare, in eadem provincia nostra tibi auctoritate concessa ; per cujus dictus cornes (Valesensis) favorem protectus, directus consilio, et maturitate adjutus, commissum sibi officium juxta divina divinum beneplacitum et nostrum, cum moderationeac mensura tranquillius et utilius possit debitœ executioni mandare. Quocirca fraternitatem tuam rogamus, monemus et hortamur attente, per apostolica tibi prœcepta mandantes quatenus celeriter te accingens, et ad partes illas personaliter festinus accédas... et tam tu quamipse vestra studia, convertatis ad seminandum semen charitatis et pacis, ut sedatis guerrarum et dissensionum turbinibus, qui nimis invalucrunt ibidem, provincia ipsa, tôt impulsibus agitata, quasi post noctis lenebras, floridum diei lumen aspiciat... »

tisme d'un chef militaire, représentant suprême du système féodal , réunissant dans son domaine les contrées autrefois conquises par le glaive germanique; c'est une souveraineté paisible, civilisatrice, universelle: instituée dans l'intérêt de tous, elle conserve la liberté de chacun, elle redresse les inégalités qui tendraient à détruire le niveau général; enfin, elle ne prétend aucun droit sur le for intérieur des consciences, ni sur la constitution intérieure de l'Église. L'Église, au contraire, est reconnue comme une puissance distincte, divine en son origine, inviolable en son action ; le sacerdoce et l'empire, indépendants l'un de l'autre dans leurs attributions respectives, se subordonnent l'un à l'autre dans leurs rapports : le pontife est le vassal temporel de César, mais l'empereur est l'ouaille spirituelle de saint Pierre. Ainsi, dans ce différend célèbre qui depuis près de trois cents ans partageait les docteurs et les hommes d'État, le poëte philosophe tentait le rôle difficile de conciliateur (1). — - D'un autre côté, il attaquait avec une fougueuse

(1) Nous savons qu'il échoua dans cet honorable dessein. Le traité de Monarchiâ dut être frappe des censures ecclésiastiques. En effet, un système qui établissait la suzeraineté absolue du prince dans Tordre temporel, qui l'affranchissait de tout contrôle et ne le faisait relever d'aucun tribunal ici-bas, qui refusait au pontife la faculté de délier les sujets du serment de fidélité, n'était-il pas dangereux pour les peuples, en des temps encore si voisins de Frédéric 11 et de Philippe le Bel?

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logique les privilèges de la féodalité, l'hérédité des fonctions et celle même des biens. Tandis qu'il se plaisait à mortifier l'orgueil des seigneuries naissantes, il ne pouvait contenir l'épanchement de son filial amour pour la cité libre qui l'avait proscrit. Mais c'était la vieille Florence , avec la gravité de son gouvernement , la sévère innocence de ses mœurs , la vie heureuse et reposée de son peuple ; c'était là cette patrie idéale dont il conservait dans son cœur la chère image au milieu des plus désolantes réalités. 11 faisait peu d'estime des hommes nouveaux et des nouvelles institutions : la corruption du vieux sang florentin par les étrangers, l'irruption des parvenus dans les magistratures, l'instabilité des lois, l'empressement de la foule à s'immiscer dans la gestion des affaires publiques, toutes ces conditions inséparables de la démocratie devenaient pour lui vsn sujet de plaintes sans relâche et de sarcasmes sans pitié. Issu lui-même d'une famille noble, il gardait au fond de l'âme une humeur patricienne, dont l'expression fréquente dans son poëme contraste singulièrement avec les doctrines démocratiques de ses écrits en prose (1). — Enfin,

(1) Cf. page 400 ci-dessus, et tout le livre IV du Convito, avec les passages suivants : Inferno, xv, 21; Purgalorio, vi, 44; Paradiso, xvi, 1, 17. Il ne faut pas ici dire avecFoscolo [la Comediadi hante illustra ta) que le Convitof écrit dans la tristesse de l'exil,

s'il se montra l'ennemi des Français, ce fut par un motif qui le justifie et nous honore. Il avait merveilleusement saisi ce trait distinctif de notre caractère national, cet effort généreux qui dans tous les temps porta bien loin au dehors nos armes et nos idées, et qui toujours menaça l'indépendance politique et morale de nos voisins. Il voyait, dans le cours du treizième siècle, les cinq couronnes de Jérusalem et de Constantinople, d'Angleterre, de Sicile et de Navarre, placées avec des fortunes diverses sur la tête de nos guerriers et de nos princes (1). Il s'effraya de tant de gloire, et signala à la défiance de ses contemporains cette tige royale de Capétiens « qui obstruait l'univers (2). » Son jaloux patriotisme s'irritait surtout des entreprises qui compromettaient la liberté italienne, comme la conquête de Naples, l'enlèvement de Boniface VIII, la translation du saint-siége au delà des Alpes. En

peut renfermer quelques pages destinées à flatter le parti guelfe pour se faire rouvrir les portes delà patrie. La canzone expliquée au livre IV du Convito est une œuvre de la jeunesse du poëte : le commentaire fut composé entre les années 1502 et 1508. Il y a donc là une conviction sérieuse, deux fois manifestée sous des formes diverses.

(1) Baudouin, comte de Flandre, empereur de Constantinople (1204); Jean de Brienne, roi de Jérusalem (1209); Louis VIII, appelé au trône d'Angleterre par les barons révoltés (1215) ; Charles d'Anjou, roi de Sicile (1265); Philippe le Bel? héritier de la Navarre (1284).

(2) Purgatorio, tx, 1R,

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présence de ces tentatives répétées, s'il invoqua la puissance impériale, s'il salua de ses louanges l'apparition de Henri Vil, il ne démentit point en ceci son horreur pour la domination étrangère, il ne pensa pas reconnaître aux Allemands le droit qu'il refusait à leurs rivaux d'outre-Rhin. Il professait même peu de respect pour cette grave nation, et haïssait la gloutonnerie tudesque aussi volontiers que la vanité gauloise (1). Mais, fidèle à ses principes, il considérait clans la personne de l'empereur le chef de la famille humaine, non d'un peuple isolé; le roi des Romains, rois eux-mêmes du monde ; par conséquent le protecteur naturel de l'Italie. Yoilà pourquoi il le conviait à « visiter ce jardin de l'Empire désolé par la guerre, à finir le veuvage de cette noble épouse qui nuit et jour pleurait son abandon (2). »

Ainsi, par son respect pour l'Église, par ses attaques philosophiques contre la féodalité, Dante inclinait au parti guelfe ; les dogmes monarchiques dont il faisait profession, les inimitiés qu'il nourrissait contre la France, le rapprochaient des Gibelins. Mais l'effet de ces deux impulsions diverses ne fut pas de l'entraîner tour à tour dans les deux sens

(!) Inferno, xvn, 7; xxix, 41.

(2) Purgatorio, vi, 53, 58. Il semble vouloir flétrir Albert d'Autriche d'une épithète injurieuse : « Alberto Tedesco. »

contraires : il suivit, non sans hésitations, mais sans pusillanimité, la ligne moyenne qui en résulta. 11 n'erra point, transfuge irrésolu, entre les deux camps rivaux ; il planta sa tente sur un terrain indépendant, non pour se renfermer dans une indifférente neutralité, mais pour combattre seul avec la puissance de son génie. Et lorsque les factions semblaient l'envelopper dans leurs mouvements tumultueux et le rendre solidaire de leurs crimes, il protestait hautement contre elles ; ses paroles sévères descendaient comme les coups alternatifs d'une massue infatigable sur la tête des auteurs et des compagnons de son exil, sur les Noirs et les Blancs, sur les Gibelins et les Guelfes (1). Il ne craignit pas de multiplier parmi ses contemporains le nombre de ses ennemis, afin de garder son nom pur de toute alliance humiliante aux yeux de la postérité. — La postérité longtemps a trompé ce légitime espoir. Mais le progrès actuel des études historiques laisserait sans excuse le préjugé vulgaire. L'heure est venue de rendre au vieil Alighieri ce témoignage ambitionné qu'il se fit décerner d'avance par son aïeul Cacciaguida dans la merveilleuse entrevue décrite au Paradis : qu'il ne confondit point sa cause avec celle d'une race im-

(1) Paradiso, vj, 54; xvn, 31.

pie, et qu'il eut la gloire d'être à lui seul tout son parti.

A te fia bello

Averti fatta parte per te stesso (1).

(1 ) Paradiso, xvn, 33.

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