‹ Œuvres complètes de A. F. Ozanam (volume 3)Chapitre 3 sur 51 · LE DÉVELOPPEMENT DE LA PHILOSOPHIE · texte numérisé non relu

LE DÉVELOPPEMENT DE LA PHILOSOPHIE

La Providence divine et la liberté humaine, ces deux grandes puissances dont le concours explique l'histoire, s'accordent quelquefois pour mettre plus solennellement la main à l'œuvre et pour renouveler toutes choses. Alors ces instincts unanimes, qui

sont parmi la multitude comme des manifestations de la volonté de Dieu (vox Dei), changent de direction. Les institutions politiques, qui résultent d'un certain développement des facultés de l'homme, cèdent sous l'effort d'un développement ultérieur. Ces époques sont appelées époques de transition. Il s'en rencontre une au moyen âge, depuis le milieu du treizième jusqu'au delà des premières années du quatorzième siècle.

I. En ce temps-là l'Église elle-même, immuable dans l'accomplissement de ses destinées éternelles, dut changer son action sur les affaires temporelles de la chrétienté. Si deux fois encore elle descendit dans l'arène, si elle combattit contre Frédéric II et Philippe le Bel pour la défense des libertés générales; la seconde fois, en présence des malheurs de son chef, Boniface VIII, elle jugea que d'autres temps étaient venus. Elle commença dès lors à se démettre de la tutelle politique qu'elle avait exercée sur les peuples enfants, devenus désormais assez forts pour défendre eux-mêmes leur cause. Elle se retira lentement dans le domaine spirituel. Quatre conciles œcuméniques, un deLatran, deux de Lyon, un de Vienne, rassemblés en moins de cent années, avaient déjà étendu l'intelligence des dogmes, resserré la discipline, pourvu à la réforme des mœurs.

Quatre ordres religieux nouvellement institués, ceux de Saint-Dominique et de Saint-François, les Augustins et les Pères de la Merci, multiplièrent sur tous les points qu'ils parcoururent les lumières de Tinstruction et les œuvres de l'amour. La pensée religieuse plana moins souvent sur les champs de bataille et dans les conseils des princes; mais elle vint prendre une place plus sûre au foyer des familles, elle pénétra plus avant dans la solitude des consciences ; elle y forma des vertus qui furent couronnées de l'auréole des saints. Il est peu de siècles qui aient tant peuplé les autels.

D'un autre côté, sur les plages de l'Afrique, échouaient deux croisades, suprêmes et héroïques efforts de la chrétienté pour sortir de ses frontières européennes. Il lui fallait défendre ses frontières mêmes au nord contre les hordes mongoles, les recouvrer au midi sur les Maures. Satisfaite de conserver son indépendance au dehors, elle employa désormais ses forces au dedans. A l'ère glorieuse des conquêtes succéda l'ère laborieuse de l'organisation politique. Le Saint-Empire romain, déshonoré par les crimes des Hohenstaufen, perdait les hommages de ses plus illustres feudataires et ses vieux titres de suprématie universelle. Échappées à la centralisation dont il les avait menacées, les nationalités nouvelles s'établissaient, se dégageaient les

unes des autres, se disputaient leurs limites, non sans des guerres nombreuses, non sans de fréquentes tentatives diplomatiques, qui furent les premiers rudiments du droit international, — L'aristocratie féodale cessait d'être ce pouvoir exclusif devant lequel plusieurs générations s'étaient silencieusement inclinées. Elle dut entrer en lutte ou en négociations avec la royauté, qui se séparait d'elle, avec le clergé et le peuple, qui réclamaient énergiquement leurs franchises. Sous les noms d'États, de Parlements, de Diètes, de Cor tes, des assemblées représentatives existèrent, où les trois ordres paraissaient comme les gardiens des intérêts moraux, militaires, financiers des nations. Mais surtout le tiers état, issu de l'émancipation des communes, grossi par l'affranchissement d'un grand nombre de serfs, ingénieux à entretenir dans ses rangs cette union qui fait la force, habile à s'allier avec les pouvoirs plus anciens que lui, agrandissait progressivement la part qui lui était faite dans le droit public. — Les coutumes locales et arbitraires cédaient à l'autorité générale des ordonnances des princes, à l'autorité savante de la jurisprudence romaine. Les lois nouvellement codifiées s'exécutèrent par le ministère d'une magistrature sédentaire, et qui admit des roturiers dans ses tribunaux. De ce moment devait dater la renaissance du droit civil.

De pacifiques révolutions s'accomplissaient aussi dans l'empire de la pensée. La théologie dominait encore les sciences, mais elle les voyait sans jalousie grandir autour d'elle. Les voyages de Marco Polo, les missions de quelques pauvres religieux à travers les déserts de l'Asie septentrionale, les vaisseaux génois poussés par les vents aux rivages des Canaries, avaient reculé les bornes de la terre connue. La découverte de la boussole, des lunettes, de la poudre à canon, faisait pressentir dans la nature des forces inaperçues jusque-là. De toutes paris s'ouvraient des écoles, variées, spéciales, comme celles de Salerne et de Montpellier pour la médecine, de Pise pour la jurisprudence. Dans les principales provinces du monde chrétien s'élevaient des universités vraiment dignes de ce nom, par le caractère encyclopédique de leur enseignement et par la multitude des étudiants qu'elles attiraient des contrées les plus lointaines. Paris en avait donné le premier exemple. Oxford, Bologne, Padoue, Salamanque, Naples, Upsal, Lisbonne et Rome l'imitèrent avant qu'un siècle fût passé. — Les progrès des arts avaient été encore plus rapides. Le temps des grandes inspirations n'était déjà plus : celui des Ira vaux analytiques commençait. Aux épopées chevaleresques et aux poëmes lyriques qui s'étaient chantés succédait une poésie amie de l'allégorie et

de la satire, didactique, souvent pédantesque, et qui, abandonnée de la musique, ne gardait plus que le rhythme. La prose, à son tour, dérobait la parole écrite aux lois du rhythme pour l'assujettir aux seules règles d'une grammaire encore mal assurée. Elle faisait ses premiers et timides efforts dans les recueils de lois et les histoires, et fixait le caractère des langues modernes. Il en était de même des arts du dessin. L'architecture, après avoir atteint la plus haute perfection possible du style gothique, tenta d'acquérir en richesse ce qu'elle perdait peut-être en pureté. La peinture et la sculpture, abritées sous son ombre, asservies à ses dispositions, traitées jusqu'ici comme de simples dépendances, ne se contentaient plus d'animer les vitraux et de donner une population aux niches des basiliques : elles essayaient leurs premières compositions originales dans les fresques dont se couvrirent les murs, et dans la décoration des tombeaux. — Enfin, le commerce, qui, à la faveur des croisades, avait étendu le cercle de ses entreprises maritimes , s'occupait maintenant d'explorer les voies de terre et de multiplier les entrepôts. L'industrie manufacturière prospérait dans les cités, à l'ombre des libertés municipales. Et la transformation du servage en vassciage encourageait l'agriculture, comme autrefois

le changement de l'esclavage en servage l'avait régénérée (i).

Au milieu de ces formes mobiles de l'activité humaine, la philosophie ne pouvait demeurer stationnaire. Le bruit du monde extérieur devait parvenir jusque dans les plus profondes solitudes, détourner le cours et prolonger la durée des méditations les plus sérieuses. Les âmes généreuses ne veulent pas rester au-dessous des faits dont elles sont témoins, et les grands événements provoquent les grandes conceptions. Mais le mouvement qui s'opérait était un mouvement de retraite et d'organisation intérieure, où les éléments étrangers jusque-là confondus se dégageaient, où s'attiraient les éléments homogènes jusque-là séparés. Ce mouvement, en se reproduisant dans la philosophie, se réduisait en réflexion, abstraction, recomposition, c'est-à-dire dans les actes mêmes qui constituent la science philosophique. Ainsi les efforts du siècle portaient sur elle et déterminaient l'exercice de toutes ses forces.

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