‹ Œuvres complètes de A. F. Ozanam (volume 3)Chapitre 4 sur 51 · II. Les hommes vinrent aider aux circonstances · texte numérisé non relu

II. Les hommes vinrent aider aux circonstances

(1) On ne parle ici que des vicissitudes de l'art dans les contrées septentrionales de l'Europe. En Italie, d'autres causes lui préparèrent une prospérité plus prompte et plus durable. Du reste, les événements qu'on vient de rappeler se reflètent par de fréquentes allusions dans le poème de Dante, en même temps que leurs conséquences se trahissent dans ses doctrines.

Ce furent d'abord les souverains pontifes : Innocent IV, dont l'indomptable courage domina le treizième siècle, voulut régner aussi par l'intelligence. Obligé de fuir de ville en ville et d'abriter sa tête sous des toits étrangers , il emmenait avec lui, comme le seul ornement de son exil, un cortège de savants qui formaient une université tout entière. Plus tard, étendant sa sollicitude à toutes les écoles des royaumes chrétiens, il s'alarmait d'y voir la foule, empressée autour des chaires de jurisprudence, déserter les leçons de philosophie. 11 s'efforçait de réconcilier les esprits avec cette étude; il y rattachait même les intérêts temporels , en décidant qu'elle serait un préliminaire indispensable pour parvenir aux honneurs et aux bénéfices ecclésiastiques (1). Urbain IV ordonna qu'à Rome et sous ses yeux la physique et la morale fussent enseignées par saint Thomas d'Àquin. Lui-même, chaque jour après son repas, faisait agiter entre ses cardinaux des disputes philosophiques auxquelles il aimait à prendre part. Cette honorable familiarité consolait la science et lui faisait oublier les superbes mépris des histrions dorés et des ignorants bardés de fer (2). Sur le trône papal et en

(1) Tiraboscbi, t. IV, lib. I, cap. n. Duboulay, Histoire de l'Université, ann. 1254.

(2) Tiraboscbi, t. IV, lib. II, cap. n. Lettre de Campano de Novare au pape Urbain IV.

la personne de Clément IV, Roger Bacon trouva l'unique protecteur de ses travaux calomniés. D'autres, enfin, ne portèrent pas seulement sous la tiare des dispositions bienveillantes, mais un mérite scientifique personnel et une renommée justement acquise : tels furent Pierre de Tarentaise, orateur, canoniste et métaphysicien , qui prit le nom d'Innocent V ; et Jean XXI, plus connu sous le nom de Pierre l'Espagnol, qui fut l'auteur d'une logique reçue avec une approbation unanime, et demeurée longtemps classique (1).

Parmi les princes temporels, plusieurs imitèrent ces exemples. Ce fut d'abord Frédéric II, empereur d'Allemagne, qui porta quatre couronnes, dont le règne ne fut qu'une guerre de quarante ans, législateur et tyran tour à tour; conquérant barbare sous ses tentes en Lombardie, voluptueux sultan dans ses harems de Pouille et de Sicile, troubadour par goût, et philosophe peut-être par ostentation. Durant les heures de loisir qu'il passait dans sa riche bibliothèque, des manuscrits grecs ou arabes s'étaient souvent déroulés sous ses mains : il en voulut doter l'Europe, et dans un manifeste rédigé par son chancelier Pierre des Vignes, il annonça la traduction de plusieurs ouvrages, et probablement

(I) Brucker, Hist. critic. philos., t. III, period. ii, pars Il,lib. II, cap, m, scct. 2. Dante, Paradiso, cant. xn, terz. 44.

de quelques écrits d'Aristote (1). La science ne rencontra pas moins de faveur auprès du roi Robert de Naples, loué après sa mort comme un sage consommé (2), auprès d'Alphonse de Castille, qui mérita le titre de savant, et jusqu'à la cour d'Angleterre, où la foule adulatrice se pressait aux leçons de Duns Scott (5). Mais nulle part mieux qu'en France la royauté ne sut s'honorer par l'influence qu'elle exerça sur la culture de l'entendement humain. Il serait long de tout redire: saint Thomas d'Aquin convié à la table de saint Louis, et le monarque faisant écrire par ses secrétaires les soudaines inspirations du docteur; Vincent de Beau vais admis en qualité de lecteur dans l'intimité du même prince ; la Sorbonne fondée ; Philippe le Hardi donnant pour précepteur à son fils le célèbre Égidius Colonna (4). Il suffit de rappeler que les bienfaits de nos rois firent la prospérité de l'Université de Paris. Ils l'environnèrent de ce prestige qui attirait sur ses bancs quarante mille élèves de toutes les nations, captivait dans ses chaires les plus illustres étrangers, et la rendait digne d'être saluée par les papes, comme la source de la vérité, comme

(1) Brucker, Hist. critic. philos., cap. m, sect. 1. Jourdain, Recherches sur les traductions cï Aristote, 2e édition.

(2) Tiraboschi, t. V, lib. I, cap. n. Il cite Pétrarque et Boccace.

(3) Brucker, ibid., sect. 2.

(4) Brucker, loc. cit., Michelet, Histoire de France, t. II et III.

le foyer de toutes les lumières (1). En sorte qu'en se plaçant au treizième siècle sur l'humble colline de Sainte-Geneviève, on voit venir tributaires à ses pieds toutes les gloires intellectuelles du monde catholique, on entend s'agiter les innombrables questions soulevées dans la controverse, on découvre au loin les évolutions des esprits , on peut de ce point de vue embrasser toute l'histoire de la philosophie contemporaine.

La puissance spirituelle et la puissance séculière, si souvent armées Tune contre l'autre, s'accordaient donc dans leur action sur les travaux de la pensée. Toutes deux assuraient aux études consciencieuses sécurité, liberté, loisir. Toutes deux surtout , en donnant à l'enseignement une consécration publique, lui imposaient l'abnégation des rivalités personnelles, et le formaient à des habitudes graves et conciliantes.

III. Un des effets les plus signalés de cette protection des grands était la multiplication plus rapide des livres et des traductions ; l'accès rendu chaque jour plus facile des connaissances de l'antiquité et des doctrines orientales. Les derniers écrivains échappés aux ruines de Rome avaient été, avec l'Organon d'Àristote et les livres de saint

(1) Bulle d'Alexandre IV, rapportée par Raynaldus.

Denis l'Aréopagite, les seuls initiateurs des premiers scolastiques (1). Plus tard, les croisades avaient familiarisé les Latins avec les langues de la Grèce et de l'Orient. Les œuvres de saint Jean Damascène furent traduites, et Guillaume, abbé de Saint-Denis, rapporta de Constantinople des manuscrits, parmi lesquels purent se trouver la Physique, la Métaphysique et la Morale d'Aristote (2). Déjà de hardis pèlerins étaient allés chercher la science musulmane aux écoles de Tolède et de Gordoue. Mais ce fut surtout vers le temps qui nous occupe que l'Hellénisme et l'Orientalisme intervinrent, avec un déploiement de forces inattendu, dans les destinées philosophiques de l'Occident. La diversité des idiomes n'était plus un obstacle pour un âge qui avait vu la conquête de l'empire byzantin et l'invasion de l'Egypte par les armées françaises : on vit paraître en langue latine les ouvrages d'Avicenne et d'Averrhoës ; Moïse Maimonide fit connaître à la fois les travaux des docteurs musulmans et les rêveries de la Kabbale juive ; en même temps l'Almageste de

(l)SurThistoire del'Organon au moyen âge, voyez le Mémoire de M. Barthélémy Saint-Hilaire, t. II. Voyez aussi Brucker, loc. cit., lib. II, cap. ii.

(2) Le mariage d'Otton II avec Théophanie avait dû contribuer à rétablir le commerce de l'Occident avec la Grèce. M. Barthélémy Saint-IIilaire a prouvé la continuité des études grecques au moyen âge. Jourdain, Recherches sur les traductions (VArislote, 2e édition.

Ptolémée, le Timée de Platon, les livres de Proclus, et d'autres encore , moins renommés, trouvèrent des interprètes. Mais surtout la fortune d'Aristote fut grande : ses œuvres, déjà traduites sur des versions arabes, le furent de nouveau sur le texte original. Quelques traités passèrent même jusque dans les idiomes vulgaires. L'opposition d'abord menaçante de l'Université de Paris, qui avait obtenu dans un concile provincial la condamnation des doctrines péripatéticiennes, avait été modérée par la sagesse du pape Grégoire IX ; elle dut bientôt admettre des exceptions, puis elle se prêta à une tolérance générale, et finit par s'effacer devant l'exemple des docteurs les plus vénérés, qui couvrirent le Stagirite de leur manteau, et le firent entrer avec eux, non plus sur le seuil , mais jusqu'au centre même de l'école (1). Au commencement du quatorzième siècle, l'Antiquité et l'Orient reçoivent en quelque sorte une solennelle hospitalité dans la République chrétienne, quand, au concile de Vienne, il est ordonné d'établir dans les quatre universités principales et au lieu où la cour romaine séjournera des chaires d'hébreu, de chaldéen, d'arabe el de arec (2). Cette autorité accordée aux Anciens et aux

. (1) Launoi, de Varia Aristotelis fortunâ. Jourdain, Recherches^ ch. v.

(2) Tiraboschi, t. V, lib. III, cap. iv. — Jean de Salisbury, Ro-

Arabes n'était point tyrannique en son principe : elle était due à une longue série d'hommes laborieux, quelquefois inspirés d'une manière sublime, et qui représentaient la tradition savante de l'humanité. Si cette tradition ne peut être acceptée sans examen, elle ne saurait non plus être négligée sans imprudence. C'est dans une économie sagement ménagère de l'expérience du passé pour les besoins de l'avenir que réside le secret de tous les progrès scientifiques. Et malheur aux générations solitaires qui, n'ayant point reçu l'héritage de l'enseignement, ou l'ayant répudié , sont contraintes de recommencer, faibles et mortelles, l'œuvre des siècles! Ainsi, tandis que les événements contemporains communiquaient à la philosophie un mouvement durable, et que le bon vouloir des hommes puissants lui donnait une direction, l'apparition des doctrines anciennes et étrangères lui marquait le point de départ.

bert Grosse-Tête, Roger Racon, Albert le Grand, Héloïse même, semblent avoir connu le grec et l'hébreu. Voyez Brucker, loc. cit.

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