I. Nature de l'âme. — S. Bonaventure, Breviloquium
L'enseignement théologique se résume ici en peu de mots. - — L'âme de l'homme est une forme existante, vivante, intelligente et libre. — Existante, non par elle-même, ni comme une émanation de l'essence infinie, mais par l'opération divine, qui du néant la fit passer à l'être ; — Vivante, non d'une vie mortelle et qu'elle emprunte au monde extérieur, mais d'une vie qui lui est propre et qui n'a pas de fin ; — - Intelligente, car elle conçoit les choses créées, et le Créateur même, dont elle porte l'image; — - Libre, c'est-à-dire exempte de toute contrainte dans l'exercice de sa raison et de sa volonté...
Voici maintenant le développement philosophique de ces dogmes. Le premier principe , qui est souverainement heureux et bon , veut par sa bonté communiquer son bonheur à toutes les créatures, non pas à celles-là seules qu'il fit spirituelles et
cation divine s'arrête au Saint-Esprit. Les théologiens en donnent plusieurs raisons, dont Tune est que la Puissance, l'Intelligence, et l'Amour, constituent dans leur triplicité l'essence tout entière des esprits : en sorte que rien ne pourrait s'y joindre, comme rien ne s'en peut retrancher
plus voisines de lui, mais à celles aussi qui sont perdues dans les dernières profondeurs de la matière. Or il n'agit sur ces créatures infimes que par des intermédiaires qui les rattachent aux plus élevées: lui-même s'est prescrit cet ordre général. Il a donc rendu capables de bonheur, non-seulement les esprits purs qui forment les chœurs angéliques, mais encore l'esprit uni à la matière, c'est-à-dire l'âme de l'homme. — Et, comme la possession du bonheur n'est glorieuse qu'à titre de récompense, comme la récompense suppose le mérite, et que le mérite ne saurait exister sans l'action libre, il a fallu donner à Pâme cette liberté que nulle contrainte ne peut détruire. En effet , la volonté est inviolable aux agressions du dehors, bien que devenue, à la suite de la première chute, faible et sujette au péché. — Si l'âme est capable de bonheur, elle est donc capable aussi de posséder Dieu. Il faut qu'elle le saisisse par les facultés dont elle dispose, et d'abord par l'intelligence, qui, après avoir conçu l'infini, comprendra sans peine les choses finies. C'est le caractère du bonheur véritable de ne pouvoir se perdre : par conséquent , il ne peut se répandre qu'en des natures incorruptibles. Ce qui est heureux est immortel: l'âme doit donc vivre d'une vie illimitée. — Enfin , puisqu'elle tient son bonheur d'une cause étrangère , et qu'elle est néan-
moins immortelle, elle est dépendante et variable en sa manière d'être, tout en demeurant incorruptible dans son être. Il s'ensuit qu'elle n'existe ni par elle-même, ni comme une émanation de l'essence divine, car alors elle serait immuable ; ni par l'action des causes secondes du monde extérieur, car alors elle serait corruptible. C'est donc par l'opération créatrice qu'elle a reçu l'existence... — Ainsi le bonheur, considéré comme fin suprême de l'âme, exige en elle l'assemblage de tous les attributs compris dans la définition qu'on proposait naguère. Et pour en expliquer encore le premier terme, qui peut-être semblerait obscur, il faut dire que l'âme, douée d'immortalité, peut donc se séparer du corps périssable qu'elle habitait; que si elle est appelée forme ? elle n'est pourtant point une conception abstraite , mais une réalité distincte ; qu'elle n'est donc pas seulement unie au corps comme l'essence à la substance , mais comme le moteur à la chose qu'il meut.
fï. Des facultés de Tarnc en général. — S. Bonaventure, ibidem.
L'âme, dans son union avec le corps, constitue l'homme entier : elle le fait exister, elle le fait aussi vivre, sentir et comprendre. Il y a lieu, par conséquent, de reconnaître en elle une triple puissance
végétative, sensitive, intellectuelle. — Par sa puissance végétative, elle préside à la génération, à la nutrition, à la croissance. — Par sa puissance sensitive, elle saisit ce qui est sensible , retient ce qu'elle a saisi, combine ce qu'elle a retenu. Elle saisit par les cinq sens extérieurs, qui correspon* dent aux cinq éléments du monde matériel ; elle retient par le souvenir ; elle combine et divise par l'imagination, en qui se trouve le pouvoir de combiner les impressions reçues. — Par sa puissance intellectuelle, elle discerne le vrai, repousse le mal, et tend au bien. Elle discerne le vrai par l'instinct rationnel ; elle repousse le mal par l'instinct irascible ; elle tend au bien par l'instinct concupiscible.
Mais le discernement suppose la connaissance ; l'aversion et l'appétit sont des affeclions : l'âme sera donc tour à tour connaissante ou affective. Or le vrai peut se considérer à deux points de vue, comme vrai ou comme bien. Le vrai et le bien sont éternels ou transitoires : dès lors la faculté de connaître, qu'on appelle intellect ou raison, se subdivise en intellect spéculatif ou pratique, en raison inférieure ou supérieure. Ces noms indiquent plutôt des fonctions diverses que des puissances distinctes. — Les affections peuvent se porter de deux manières dans un même sens : par un mouvement naturel ou
par un choix délibéré. C'est pourquoi la faculté de vouloir se partage en volonté naturelle et volonté d'élection. — Et, comme l'élection libre résulte d'une délibération, où s'exerce le discernement, il s'ensuit que le libre arbitre est l'œuvre commune de la raison et de la volonté ; en sorte qu'il réunit en lui toutes les forces intellectuelles de l'homme. Saint Augustin l'avait dit : « Quand nous parlons du libre arbitre, ce n'est point une partie de Pâme que nous désignons de la sorte , mais bien Pâme entière. »
II. La mémoire, l'intelligence et la volonté, considérées dans leurs fonctions particulières. — S. Bonaventure, 1 tinerarium mentis ad Deum, cap. m.
I. Le ministère de la mémoire est de retenir, pour les représenter au besoin, non -seulement les idées des choses actuelles, corporelles, périssables, mais aussi celles des choses successives , simples, éternelles. — Et d'abord , la mémoire nous garde les souvenirs du passé, les conceptions du présent, le prévisions de l'avenir. Puis elle recèle les notions les plus indécomposables , comme les éléments des quantités discrètes et continues, l'unité, le point, P instant, sans lesquels il serait impossible de se rappeler les nombres, l'espace et la durée qui s'en
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composent. Enfin, elle conserve invariablement les invariables axiomes des sciences. Car on ne saurait tellement les oublier , hormis le cas de démence, qu'en les entendant proférer autour de soi on n'y donne aussitôt son assentiment, comme à des vérités reconnues, familières , et pour ainsi dire naturelles. C'est ce que Ton éprouve si l'on est appelé à se prononcer sur une proposition comme celle-ci : Le tout est plus grand que sa partie. — Or, premièrement , si la mémoire embrasse le passé , le présent, l'avenir , elle porte l'image de l'éternité, qui contient tous les temps dans un présent indivisible. En second lieu, comme elle renferme des notions indécomposables, il faut qu'elle ne soit point uniquement modifiée par les impressions matérielles du monde extérieur; mais qu'il y ait en elle des formes simples qui lui soient imprimées d'en haut, et qui ne puissent entrer par les portes des sens, ni revêtir des traits sensibles. En troisième lieu, de sa fidélité à retenir les axiomes, il résulte qu'elle est assistée d'une clarté qui ne se trouble pas, et qui à toute heure lui fait voir sous un même jour les vérités invariables...
II. La fonction de l'intelligence est de comprendre les termes isolés, les propositions, les raisonnements. — L'intelligence comprend le sens des
termes quand elle en sait la définition. Or la définition de chaque terme doit se faire par un autre plus général, qui à son tour se définira par un troisième encore plus étendu , jusqu'à ce qu'on rencontre ceux qui sont les plus larges de tous , et sans lesquels il serait impossible de rien définir. Si donc on était dépourvu de la notion générale de l'être, on ne saisirait la définition d'aucun être particulier... Mais l'être peut se concevoir défecteux ou parfait, relatif ou absolu, en puissance ou en acte, passager ou permanent, dépendant ou libre, secondaire ou primitif, simple ou composé... Et, comme les défauts sont des termes négatifs qui ne se perçoivent qu'à l'aide des termes positifs correspondants, l'intelligence ne saurait analyser l'idée d'aucun être créé, défectueux, relatif, composé, transitoire, sans la notion d'un être complet, absolu, simple, éternel , en qui sont contenues les raisons dos choses... — L'intelligence comprend les propositions, alors surtout qu'elle les reconnaît avec certitude comme vraies, c'est-à-dire quand elle sait ne pouvoir faillir dans l'adhésion qu'elle y donne. Cette infaillibilité suppose que la vérité ne peut être ailleurs, que la vérité ne change pas de place, qu'elle est immuable. Mais l'intelligence, sujette elle-même au changement, ne peut s'assurer de cette parfaite immutabilité qu'à l'aide d'une lu-
mière inaltérable qui rayonne sans cesse et qui ne peut être une simple créature, par conséquent de la lumière qui illumine tout homme venant en ce monde et qui est le Verbe divin. — Enfin l'intelligence est sûre de comprendre un raisonnement lorsqu'elle voit la conclusion ressortir nécessairement des prémisses. Or la nécessité delà conclusion demeure la même, encore que les prémisses reposent sur des faits nécessaires ou contingents, réels ou simplement possibles. « Si l'homme court, donc il se meut. » La conséquence ne cesse pas d'être vraie, encore que l'homme ne coure pas, ou même qu'il ne soit plus. Ainsi la nécessité logique ne dépend point de l'existence réelle et matérielle des choses dans la nature; elle ne dépend pas non plus de leur existence imaginaire dans la pensée humaine : mais elle exige leur existence idéale dans les exemplaires éternels sur lesquels travaille l'artiste divin, et qui se réfléchissent en toutes ses œuvres. Ainsi, selon la parole de saint Augustin, le flambeau qui éclaire nos raisonnements s'allume au foyer de la vérité infinie où sa lueur nous reconduit. — Il s'ensuit que l'intelligence est en rapport avec la vérité infinie ; car sans l'assistance qu'elle en reçoit, elle ne pourrait obtenir aucune certitude. Donc nous pouvons découvrir la vérité qui nous enseigne, si les concupiscent
ces du dedans et les apparences du dehors ne viennent s'interposer entre nos regards et le maître auguste, toujours présent au fond de nos âmes. III. La volonté dans son action libre parcourt successivement trois degrés, qui sont : la délibération, le jugement et le désir. — La délibération a pour but d'examiner lequel des deux objets est le meilleur. Mais de deux objets l'un ne saurait s'appeler le meilleur qu'en raison d'une ressemblance plus grande avec un troisième qui est parfaitement bon : d'ailleurs, la ressemblance s'apprécie parla comparaison, qui suppose à son tour une connaissance quelconque des objets comparés... Donc la volonté qui délibère prend pour point de départ une notion innée de la Bonté parfaite. — Le jugement ne se prononce que sur une loi. Mais on ne peut juger avec assurance sur le texte d'une loi , si Ton n'est déjà certain de la justice de ses dispositions; sinon il y aurait lieu de surseoir, et de juger d'abord la loi même. Or l'âme est son propre juge. Donc la loi selon laquelle il faut qu'elle juge et qu'elle ne doit point juger, cette loi qui est en elle, est pourtant distincte d'elle et lui vient d'en haut. Et comme rien n'est plus haut que l'âme, si ce n'est Celui dont elle est l'ouvrage, il est permis de conclure que la volonté, au moment où elle juge, prend pour point d'appui la Loi divine. — Enfin le
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désir se mesure à l'attrait qu'exerce la chose désirée. De toutes les choses, celle qui exerce le plus vif attrait, c'est le bonheur; et le bonheur ne s'acquiert que par l'accomplissement delà fin dernière, c'est-à-dire par la possession du souverain Bien. Le désir tend donc nécessairement au souverain Bien, ou du moins à tout ce qui s'y rapporte par quelque analogie , à tout ce qui le représente par quelques traits.
IV. Rapports mutuels du physique et du moral. — Compendium Tkeologicx veritatis, lib. II, cap. lviii, liv (1).
La disposition des parties dont l'ensemble constitue le corps humain offre de nombreuses variétés qui, interprétées avec art, semblent correspondre aux diverses dispositions de l'âme... Nos maîtres dans cet art d'interprétation sont Aristote, Avicenne, Constantin, Palémon , Loxus, Palémotius. Nous marcherons à leur suite.
Et, pour commencer par les complexions, il faut
(1) Cet ouvrage a eu l'honneur d'être tour à tour attribué aux plus illustres docteurs de Fécole : Albert le Grand, S. Thomas d'Aquin, Thomas Sutton, Hugues de Strasbourg (voyez Y Histoire littéraire de la France, t. XIX). L'opinion, qui lui donne pour auteur S. Bonaventure est fondée : 1° sur l'analogie d^.s idées et des expressions du Compendium avec celles du Breviloquium; îù sur le témoignage de deux anciens manuscrits du Vatican.
reconnaître que les mélancoliques portent l'empreinte de la tristesse et de la gravité ; les qualités contraires sont le partage des sanguins ; les bilieux se montrent enclins à la colère; les flegmatiques, à la somnolence et à la paresse. — Le sexe ne manque point d'exercer une puissante influence : l'homme est impétueux dans ses mouvements, ami des travaux intellectuels, ferme en présence du péril. Les femmes sont timides et miséricordieuses.
La grosseur de la tête, lorsqu'elle est démesurée, est un indice ordinaire de stupidité : sa petitesse extrême trahit l'absence du jugement et de la mémoire. Une tête plate et affaissée par le sommet, annonce l'incontinence de l'esprit et du cœur ; allongée et de la forme d'un marteau, elle a tous les signes de la prévoyance et de la circonspection. — Un front étroit accuse une intelligence indocile et des appétits brutaux ; trop élargi, il indiquerait peu de discernement... S'il est carré et d'une juste dimension, il est marqué au sceau de la sagesse et peutêtre du génie.
Les yeux bleus et brillants expriment l'audace et la vigilance, ceux qui semblent troubles et vacillants révèlent l'habitude des boissons fortes et des voluptés grossières. Ceux qui sont noirs, sans aucune autre nuance, désignent une nature débile et
peu généreuse... Ceux qui, rouges et petits, s'avancent à fleur de tète 7 accompagnent ordinairement un corps sans tenue et une langue sans frein. Mais, quand le regard est perçant, quoique voilé d'une légère humidité, il annonce la véracité dans le discours, la prudence dans le conseil, la promptitude dans l'action... Une bouche bien fendue, fermée par des lèvres minces, et dont la supérieure déborde médiocrement l'inférieure, exprime des sentiments nobles et courageux. Une bouche petite, et dont les bords amincis se pressent pour réprimer le mouvement, laisse percer la ruse, ressource habituelle de la faiblesse. Les lèvres entr'ouvertes et pendantes donnent le symptôme de l'inertie et de l'incapacité. Cette observation peut se répéter sur plusieurs animaux.
L'énergie et l'habileté se devinent à des mains courtes et délicates. Les doigts longs et crochus marquent l'intempérance de la table et celle de la parole... Les hommes qui marchent à grands pas sont presque tous gens d'un caractère élevé et d'une activité infatigable. Ceux qu'on voit hâtant leur course, repliés sur eux-mêmes et portant bas la tète, ont les apparences certaines de l'avarice, de l'astuce et de la timidité.
En général, quand toutes les parties du corps gardent leurs proportions naturelles, et qu'il règne
entre elles une parfaite harmonie de formes, de mesures, de couleurs, de situations, de mouvements, il est permis de supposer une disposition non moins heureuse des facultés morales; et réciproquement la disproportion des membres laisse aisément soupçonner un désordre pareil dans l'intelligence et dans la volonté. On pourra même dire avec Platon que souvent nos traits portent la ressemblance de quelque animal, dont notre conduite reproduit aussi les mœurs... Mais surtout il faut se souvenir que les formes extérieures ne marquent pas au coin de la nécessité les caractères intérieurs qui leur correspondent ; elles ne sauraient détruire la liberté de rame, dont elles indiquent les tendances. Encore la valeur de ces indices est-elle seulement conjecturale et quelquefois incertaine, de façon qu'en cette matière ce serait témérité que de précipiter son jugement. Car l'indice peut se trouver accidentel ; et s'il est l'ouvrage de la nature, l'inclination qu'il représente peut céder à l'ascendant d'une habitude opposée, ou se redresser sous le frein modérateur de la raison.