DE LA PHILOSOPHIE SCOLASTIQUE AU TREIZIEME SIECLE
I. Quand la barbarie avait envahi l'Europe, effaçant sous ses pas les sillons laborieux de la civilisation latine, le peu de connaissances qui restaient éparses après ce grand désastre, recueillies par des mains pieuses, resserrées pour échapper à une perte complète, avaient été renfermées dans un cercle étroit, encyclopédie indigente qui réduisait les arts libéraux au nombre de sept, divisés en trivinm et quatrivium (1). La philosophie ne s'y trouvait comprise que par la moindre de ses parties, la dialectique : la théologie n'y avait point de place; elle était demeurée seule et presque inactive au fond du sanctuaire.
(1) Cette division des sciences, issue probablement d'une origine pythagoricienne, se retrouve dansPhilon, deCongressu, dansTzetzès Cliil., îx, 577. Elle s'introduisit en Occident par les écrits deCassior dore et de Martianus Capella»
84 PxYRTIE I. — CIIAPITKE II,
Puis des jours moins ténébreux s'étaient levés. Au fond du sanctuaire, au milieu des pompes inspiratrices du culte et des retentissements de la prédication, la théologie s'était réveillée; elle cherchait à concevoir les choses invisibles qu'elle proposait à croire : ce fut le commencement de la métaphysique. Dès lors la dialectique ne pouvait plus se contenir dans les limites du trivium. Lasse de combiner des mots, elle tenta de lier les conceptions qui venaient de se produire, elle s'éleva à la fonction de logique. La métaphysique et la logique se trouvèrent en présence, une philosophie dogmatique résulta de leur union. — Les conditions de celte union dépendaient d'un premier problème : savoir, s'il y a correspondance entre les existences invisibles que la métaphysique suppose, et les notions que la logique déduit, entre les réalités et les idées? C'était ce problème célèbre des universaiix légué par l'antiquité, dans une phrase de l'Alexandrin Porphyre, au moyen âge qui l'accepta. Saint Anselme le résolut en concluant de la notion de Dieu à l'existence de Dieu, en établissant la réalité nécessaire de l'idée de perfection, en réalisant toutes les idées générales, en se faisant ainsi le chef des réalistes. D'autres, au contraire, avec Roscelin, refusèrent toute valeur objective aux idées générales, ne reconnurent dans
les genres et les espèces que des créations arbitraires du langage : ce furent les nominaux. Ces deux écoles rivales renouvelaient la lutte interminable de l'idéalisme et du sensualisme. Elles eurent d'illustres athlètes, Guillaume deChampeauxet Abailard, qui remplirent toute la chrétienté du bruit des coups qu'ils se portaient. La dispute multiplia les divisions : il y eut quatre sectes de réalistes, et les nominaux en comptèrent trois (1). Ces contradictions de la raison semblaient accuser son impuissance. Plusieurs rejetèrent le secours incertain de la logique, et pensèrent s'élever à la science par l'intuition, à l'intuition par l'ascétisme. 11 y eut donc une philosophie mystique, dont les principes se formulèrent sous la plume de Godefroy, de Hugues, de Pvichard, tous religieux de l'abbaye de Saint- Victor (2). — La théologie, en allant tirer de leur sommeil les études rationnelles, les avait appelées sur les confins de l'orthodoxie et de l'opinion. Il arriva que ces confins, difficiles à déterminer, furent souvent méconnus. Certaines doctrines appelèrent le
(1) La querelle des réalistes et des nominaux, exposée déjà par Brucker, cap. m, sect. 3, par Degerando, t. IV, Bûhle et Thenemann, a été analysée avec une profondeur qui ne laisse plus rien à désirer, dans la préface de l'édition des œuvres d' Abailard, publiée par M. Cousin. — Jean de Salisbury, dans son Metalogicus cité par Brucker, ibid., énumère les six différentes opinions qui divisaient le réalisme.
(2) Cousin, Cours d'histoire delà philosophie, t. i"'.
80 PARTIE I. — CHAPl'IRE II.
soupçon : d'autres, comme celles d'Amaury de Chartres, de David de Dînant, provoquèrent de solennels anathèmes. Du choc violent de la liberté scientifique et de l'autorité religieuse devait jaillir le doute. Les réminiscences confuses delà littérature païenne et les premières influences des docteurs sarrasins encouragèrent le scepticisme (1) . — Ainsi toutes les inclinations de l'esprit humain s'étaient manifestées, et leur divergence même témoignait de leur énergie dès le commencement du treizième siècle.
II. Ce siècle, déjà marqué de tant de gloire, fut aussi celui où la philosophie scolaslique atteignit son apogée.
Et d'abord cette abdication que l'Église allait faire de son pouvoir dans l'ordre politique, la théologie y préluda dans Tordre intellectuel. Elle émancipa la philosophie, qui avait assez grandi sous sa tutelle pour se soutenir d'elle-même. Elle ne retint qu'une supériorité maternelle et des relations de réciproque assistance : car il y avait séparation, mais non pas en tout ni pour toujours ; émancipation, mais non pas reniement mutuel, « La science de la Foi, di- « saient les docteurs, ne considère les êtres créés
(1) Cousin, loc. cit. Brucker, cap. m, sect. 1. Précis de Vhist. de la philosophie, publié parles directeurs du collège de Juilly,p. 275.
« qu'en tant qu'ils réfléchissent une image imparte faite de la Divinité : la philosophie humaine les « considère dans les manières d'être qui leur sont « propres. Le philosophe se propose l'investigation a des causes secondes et spéciales ; le fidèle médite « la cause première. Dans l'enseignement philoso- « phique on part de la connaissance des créatures « pour arriver à la notion de Dieu qui est le terme; a dans l'enseignement de la Foi, on commence parla « notion de Dieu, et, découvrant en lui l'ordre unice versel dont il est le centre, on finit par la concc naissance des créatures. Cette seconde méthode est « plus parfaite, puisqu'elle assimile l'intelligence « humaine à l'intelligence divine, qui, se coritem- « plant, contemple en soi toutes choses. Et cepena dant la science des théologiens peut emprunter « quelquefois aux travaux des philosophes, non « pour son besoin, mais pour entourer de plus de a clarté les dogmes qu'elle présente à notre « croyance (1). »
Assurée désormais d'une existence distincte et qui n'était pas sans honneur, la philosophie se développa librement, et voici quelles larges limites elle se traçait en se définissant elle-même : « La philoce sophie est l'étude des vérités intelligibles; et,
(1) S. Thomas, Summa contra gentes, lib. II, cap. iv. Summa Theologiae, p. I, q. i, art. 4.
«8 PAUTIR 1. — CHAPITRE II.
« comme ces vérités sont relatives aux mots, aux « choses ou aux mœurs, elle est rationnelle, natua relie ou morale. Rationnelle, elle embrasse la « grammaire, qui a pour objet l'expression des a idées; la logique, qui s'occupe de leur transmis- « sion ; la rhétorique, qui cherche à produire les « émotions. Naturelle, il faut qu'elle comprenne « la physique, où l'on traite de la génération et de ce la corruption des choses; les mathématiques, où « l'on considère les formes abstraites et les lois gé- « nérales; la métaphysique, où on les ramène à « leur cause, à leur type, à leur fin. Morale, elle « prend les noms divers de monastique, d'écono- « mie ou 'de politique, selon qu'elle procure le bien a de l'individu, de la famille ou de l'Etat (1). » Cette énumération constituait la philosophie à l'état de science universelle, telle que les anciens l'avaient conçue lorsqu'ils faisaient rentrer dans son cadre l'éloquence et la poésie, la géométrie et la législation, et qu'ils l'appelaient la connaissance des choses divines et humaines (2). Si d'ailleurs on éliminait la grammaire, la rhétorique et les mathématiques, qui déjà contenues dans la classification
(1) S. Bonaventurc, de Redactione artium ad Theologiam. Idem, Breviloquium : « Philosophia est médium per quod theologus fabricat sibi spéculum ex créatures ex quibus tanquam per scalam e rigitur in cœlum. »
;2) Cicéron, TuscuL, lib. V, de Officiis, n.
des sept arts, avaient leur enseignement spécial, il restait la logique, la physique, la métaphysique et la morale , qui composèrent dans leur ensemble le cours de philosophie de l'école formant un système complet d'explications sur Dieu, la nature et l'humanité, et comme le couronnement nécessaire des études antérieures. Mais, puisque dans ce cours la logique occupait la première place, et qu'on y faisait un examen scrupuleux des phénomènes intellectuels, avant qu'il fût permis de se livrer à l'exploration du monde extérieur, c'était vraiment dans les idées qu'on étudiait les choses, les vérités de toute espèce n'apparaissaient qu'à la lumière de la conscience; et dès lors, sans être nommée, existait la psychologie, où devaient se concentrer les recherches philosophiques des modernes. En sorte que toutes les définitions qui ont été données de la philosophie à tous les moments de sa durée, les plus étendues comme les plus profondes, conviennent à la scolastique.
Pour agir dans la sphère nouvelle qu'elle venait de s'ouvrir, la philosophie avait besoin de rassembler toutes ses forces. 11 fallait une organisation qui ramenât à un concours efficace les efforts de la pensée jusque-là dispersés. Nous avons déjà dit les causes politiques qui favorisaient le rapprochement des systèmes. Parmi les nombreuses nuances du
90 PARTIE I. — CHAPITRE Iï.
réalisme et du nominalisme, il s'en était trouvé qui se touchaient de près. Ainsi l'opinion de Gilbert de la Porée, qui admettait la généralité dans les lois seulement de la nature, semblait se confondre aisément avec celle de Jean de Salisbury, qui avouait la légitimité des idées générales formées par l'abstraction des qualités communes à plusieurs individus (1). Cette fusion s'opéra. El, tandis qu'à dater environ de l'an 1200 tous les penseurs chrétiens prenaient avec orgueil le nom de réalistes, au fond de leur enseignement avait pénétré le conceptualisme, issu des nominaux. Ainsi se conciliaient les deux écoles qui avaient divisé le dogmatisme en Rattachant sans réserve à l'expérience des sens ou à l'infaillibilité de la raison. Elles surent apprécier aussi l'importance du mysticisme, et lui empruntèrent ces perceptions intuitives dont lui seul a le secret. En même temps les tentations sceptiques qu'avait suscitées une connaissance imparfaite et par conséquent dangereuse des doctrines païennes et musulmanes, disparurent devant une érudition complète, grave et sagement modératrice. 11 y eut donc un véritable éclectisme, où la raison, les sens, l'intuition, la tradition du passé, toutes les grandes puissances de l'entendement, firent alliance. Au
(1) Brucker, cap. i n, sect. 3.
lieu des sectes exclusives de l'âge précédent, il s'éleva d'illustres docteurs dont chacun représenta plus excellemment une de ces puissances, mais jamais ne méconnut les autres.
III. Alain des Iles, Alexandre de Haies, Vincent de Beauvais, Guillaume d'Auvergne, ne furent que des précurseurs.
Enfin parut Albert le Grand (1195-1280), Atlas qui porta sur sa tête le monde entier de la science, et qui ne fléchit point sous le poids : familier avec les langues de l'antiquité et de l'Orient, il avait puisé à ces deux sources de la tradition des forces gigantesques. Des bancs de l'Université de Paris, où il était assis humble élève, il avait passé à Cologne, où il établit sa chaire, où il parut comme l'hiérophante initiateur de l'Allemagne. C'est dans l'immensité et la prodigalité de son érudition que réside son mérite principal. — Toutefois il ne négligea point les questions psychologiques, qui ne peuvent se résoudre que par l'exercice personnel de la raison : il se prononça sur l'origine et la valeur des idées, sur la division des facultés de l'âme. Il ne dédaigna pas d'interroger la nature et de chercher dans une observation persévérante, dans les fourneaux et les creusets, des pouvoirs inconnus, comme celui de transmuter les métaux. Il osa plus encore :
dans les régions inaccessibles au regard, impénétrables à l'induction, il pensa découvrir des agents surnaturels, capables de modifier Tordre régulier des phénomènes : lui-même, dit-on, crut au titre de magicien que lui donnèrent ses disciples. Il est demeuré populaire dans les souvenirs de la postérité, comme un être presque mythologique et plus qu'humain (1).
D'un autre côlé, et dans une cellule de quelque monastère obscur d'Angleterre, l'inspiration qui fait les grandes découvertes descendit sur un pauvre religieux, Roger Bacon (1214-1294). Il avait étudié à Oxford et à Paris, mais l'imperfection des études de son temps l'avait frappé d'abord : il en chercha les causes et sut les déterminer, démontra la nécessité d'une réforme, en proposa les conditions, et lui-même en donna l'exemple. 11 s'attacha surtout à l'expérience, à l'expérience éclairée, calculatrice, qui ne se contenle point d'observer les phénomènes, qui les provoque et les reproduit. Alors, dans l'obscurité de son laboratoire, cet homme ignoré eut une vision de l'avenir, ce On peut, dit-il, faire jaillir du « bronze des foudres plus redoutables que ceux de la a nature : une faible quantité de matière préparée
(1) Cousin, Cours d'histoire de la philosophie, t. I. — Albert, Summa de Crealuris, de Animâ,\ib. I, tract. 2. Libellus de AlchU miâ. — Dante, Paradiso, x, 54,
« produit une horrible explosion accompagnée « d'une vive lumière. On peut multiplier ce phé- « nomène jusqu'à détruire une ville et une armée. « L'art peut construire des instruments de naviga- « tion tels, que les plus grands vaisseaux, gouvernés « par un seul homme, parcourront les fleuves et ce les mers avec plus de rapidité que s'ils étaient « remplis de rameurs. On peut aussi faire des chars « qui, sans le secours d'aucun animal, courront « avec une incommensurable vitesse (1 ) . » — Roger Bacon savait pourtant s'arracher à des investigations si attrayantes, afin de visiter les autres parties du domaine philosophique. Il résolut dans le sens éclectique la question des universaux. Outre l'expérience extérieureet les conceptions rationnelles, il admit une expérience intérieure qui s'acquiert dans le commerce de l'âme avec Dieu. Il acceptait aussi l'autorité de la sagesse antique, mais en la soumettant à une critique sévère : la philologie avait été l'objet de ses persévérantes méditations. La Providence lui avait donné une longue vie, et la science attendait de lui un siècle entier de progrès ; mais l'étoiinemcnt de ses
(1) Roger Bacon, de Secrelis Artis et Naturae. La poudre à canon paraît avoir été employée un siècle auparavant parles Maures d'Espagne. Mais Bacon fut sans doute un des premiers d'entre les savants européens qui en aient fait connaître les merveilleux effets. On ne saurait non plus lui attribuer avec une complète certitude l'invention dut élescope.
contemporains, qui l'appelaient admirable (Doctor mirabilis), se changea en soupçons odieux. Sa vieillesse se passa dans une prison, et la lumière manqua à ses derniers travaux. Plus tard, et à l'époque de la Réforme, ses manuscrits furent brûlés dans l'incendie d'un couvent de son ordre, par des hommes qui prétendaient rallumer le flambeau de la raison, éteint par les moines du moyen âge (1).
Vers le même temps, sous un ciel moins rigoureux, au pied de ces montagnes de Toscane et de Calabre, dont les flancs portèrent tant de grands hommes, deux génies frères étaient nés : un môme âge les rapprochait déjà : un même jour les réunit à Paris pour y recevoir tous deux les honneurs académiques ; l'amitié les rassembla pendant la vie, la même année dans le tombeau, le même culte sur les autels : on ne saurait séparer dans T histoire saint Bonavcnture et saint Thomas d'A.quin. — Saint Bonaventure (1221-1274), intelligence moins laborieuse peut-être et plus aimante, inclinait aux doctrines contemplatives et s'efforçait d'accorder avec elles l'exercice légitime de toutes les facultés humaines. « De Dieu, selon lui, descend « toute lumière ; mais cette lumière est multiple a dans son mode de communication. La lumière
(1) Précis de ï histoire de la philosophie, p. 295.
DE LA PHILOSOPHIE SCOLASTiQUE. 05
ce extérieure ou Ja tradition éclaire les arts mécaa niques : la lumière inférieure, qui est celle des « sens, fait éclore en nous les notions expérimeua taies : la lumière intérieure, qu'on nomme la a raison, nous fait connaître les vérités intelligi- « blés : la lumière supérieure vient de la grâce et « de l'Ecriture sainte, elle nous révèle les vérités a qui sanctifient. Ces divers genres de connaissance ces sont coordonnés entre eux et forment une a progression ascendante. L'âme, après s'être abais- « sée à l'étude des objets externes, doit se retirer a en elle-même, où elle découvrira le reflet des réa- « lités éternelles ; puis il faut qu'elle monte dans a la région des réalités éternelles pour y eontem- « pler le premier principe, Dieu. Mors, de ce pre- (( mier principe, elle verra émaner des influences a qui se font sentir à tous les degrés de la création ; « et, redescendant comme elle est montée, elle re- « connaîtra les traces divines dans tout ce qui est a conçu, senti et enseigné. Ainsi toutes les science ces sont pénétrées de mystères ; et c'est aussi en ce saisissant le lil conducteur du mystère qu'on ce pénètre jusque dans les dernières profondeurs, » Malheureusement pour ses disciples, le séraphique docteur (Doctor seraphicus) s'éleva trop tôt, et par une voie trop courte, à ces hauteurs mystérieuses qu'il avait signalées d'en bas : il mourut au milieu
du deuxième concile de Lyon. Les députés réunis de l'Eglise universelle honorèrent ses funérailles. Et s'il fallait à sa mémoire d'autres hommages moins pompeux et plus tardifs, cent cinquante ans plus tard ses écrits allaient consoler dans sa solitude le pieux Gerson, fatigué des spectacles d'une société corrompue et des disputes d'une école dégénérée (1).
Saint Thomas d'Aquin (1224-1274) avait entendu Albert, son maître, définir l'esprit humain a un tout potestatif . » On peut dire que lui-même fut ce tout réalisé. Jamais de plus excellentes facultés ne furent réunies dans un assortiment plus heureux ; mais toutes étaient dominées par une raison haute, solennelle et méditative. C'est pourquoi, lorsque ses compagnons d'étude l'appelaient le Grand Bœuf de Sicile, ses maîtres acceptèrent pour lui l'augure. Le séjour ordinaire de ses pensées devait donc être la science la plus rationnelle de toutes, celle par conséquent qui domine et coordonne les autres, c'est-à-dire la métaphysique (2), Là, au terme de toutes les spéculations, se présentait l'inévitable problème des universaux : il tallait pronon-
(1) Précis de ïhist. de la philos. — - S. Bonav., de Reducùione artium ad Theologiam. — Gerson, apndBruckev, loc. cit. — Dante, Paradiso, xn.
(2) S. Thomas, Prolog, ad Metaphysic.
cer sur la réalité objective des conceptions rationnelles, établir l'équation des idées et des choses. Saint Thomas admit en Dieu l'existence des idées archétypes de la création ; mais l'homme ne jouit point d'une vision directe de ces archétypes. Ses connaissances se forment des images reçues par les sens, et des perceptions abstraites qui s'en dégagent à la lumière de la raison (1). — Cette logique conciliante, qui avait fait une juste part à l'intervention des sens, devait conduire saint Thomas dans ses recherches physiques. Il réfuta l'opinion qui excluait les corps du plan primitif de la création ; il leur donna place dans la hiérarchie des êtres, et découvrit en eux un concours à l'ordre universel, une tendance incessante à la perfection, un vestige de la Divinité. Cependant ses préoccupations spéculatives le ramenaient aux études pratiques : il établissait une législation qui enlaçait dans le réseau de ses préceptes l'homme, la famille et la cité ; il reconnaissait aussi l'excellence de la contemplation ; il savait les voies par lesquelles une vertu sublime peut conduire à la vue immédiate de l'éternelle vérité (2 ) .
(1) Summa Theologix, p. I, q. xv, art. 13.— Opuscul. deSensu respectu par ticularium et Inlellectu respectu universalium.
(c2) Cousin, Cours d'histoire de la philosophie, t. I. — Érasme, Lcibnitz, Fontenelle, esprits si différents et si peu compara blés d'ailleurs, se sont accordés pour louer S. Thomas. — Dante, Paradiso, x-xin.
Mais c'était peu pour lui de s'être éprouvé en des exercices si divers ; il recourut encore aux enseignements de ses devanciers : de nombreux écrits d'Aristote, le Timée de Platon, le Maître des sentences, furent tour à tour l'objet de ses consciencieux commentaires. Alors saint Thomas conçut une œuvre digne de lui : ce fut une vaste encyclopédie des sciences morales, où serait dit tout ce qui se peut savoir de Dieu, de l'homme et de leurs rapports; une philosophie vraiment catholique, Summatotiiis theologix. Ce monument, plein d'harmonie, malgré l'apparente aspérité de ses formes, colossal dans ses dimensions, magnifique dans son plan, demeura toutefois inachevé, semblable en cela même à toutes les grandes créations politiques, littéraires, architecturales du moyen âge? choses que le destin n'a fait que montrer et n'a pas laissées être jusqu'au bout...
. . Ostendent Fata, nec ultra Esse sinent
Un long cri d'admiration suivit l'Ange de l'école (Doctor angelicus) rappelé au ciel.
Albert le Grand, Roger Bacon, saint Bonaventure et saint Thomas d'Aquin constituent entre eux, pour ainsi dire, une représentation complète de toutes les puissances intellectuelles : ce sont les quatre
DE ÏA PHILOSOPHIE SCOLAST1QUE. 90
docteurs qui soutiennent la chaire de la philosophie dans le temple du moyen âge. Leur mission était vraiment l'instauration des sciences, mais non point la consommation définitive. Ils ne furent pas exempts des ignorances et des erreurs de leur siècle, car la Providence permet les erreurs du génie, de crainte de laisser croire aux hommes qu'il ne leur reste rien à faire après lui. Souvent la majesté, je dirai même la grâce de leurs conceptions, disparaît sous le voile des expressions dont elles sont revêtues ; mais ces imperfections furent rachetées par d'autres mérites. C'est que ces philosophes chrétiens ne recelèrent point en eux le divorce, devenu depuis si fréquent, de l'intelligence et de la volonté, c'est que leur vie fut tout entière une laborieuse application de leurs doctrines. Ils réalisèrent dans sa plénitude cette sagesse pratique tant rêvée des anciens : l'abstinence des disciples de Pythagore, la constance des stoïciens, l'humilité, la charité, que nul de ceux-là n'avait connues, Albert le Grand et saint Thomas étaient descendus des châteaux de leurs nobles ancêtres dans l'ombre des cloîtres de saint Dominique : le premier abdiqua, le second refusa les honneurs de l'Église. Roger Bacon et saint Bonaventure ceignaient leurs reins du cordon de saint François, et quand on vint chercher le second d'entre eux pour revêtir la pourpre ro-
Oni vers il J^ BIBLIOTHFCA
maine, il pria les officiers d'attendre, et il acheva de laver la vaisselle du couvent. Aussi ne s'enfermaient-ils point dans les superbes mystères d'un enseignement ésolérique; ils ouvraient les portes de leurs écoles aux fils des pâtres et des artisans, et, comme le Christ, leur maître, ils disaient : c< Venez tous» » Après avoir rompu le pain de la parole, on les voyait distribuer celui de l'aumône, Le pauvre peuple les connaissait et bénissait leur nom. Aujourd'hui encore, après six cents ans, les habitants de Paris s'agenouillent aux autels de l'Ange de l'école; et les ouvriers de Lyon s'honorent de porter une foi» par an, sur leurs robustes épaules, les restes triomphants du séraphique docteur.
IV. La scolastique n'était pourtant point demeurée sans reproches. Dans ces temps belliqueux, ceux à qui leur profession interdisait de rompre la lance et de croiser l'épée portaient leur ardeur dans les tournois de la parole. La controverse devenait la passion de toute leur vie : on les voyait, vieillards flétris, s'agiter encore dans les carrefours, discutant chaque syllabe et chaque lettre d'un discours ou d'un écrit (1), Ils étendaient leurs argumentations comme des filets , dressaient leurs syllogismes comme des embûches, multipliaient les combinai-
(1) Salisbury, Metalogicus, lib. I, cap. vu.
DE LA PHILOSOPHIE SCOLASTiQUE. 101
sons des mots comme la nature multiplie les combinaisons des choses ; et , grâce à d'innombrables distinctions, prouvaient et niaient tour à tour la vérité, la fausseté, l'incertitude d'une même maxime (1). Mais de même que cette multitude ameutée dont parle le poëte, à la vue d'un personnage illustre par ses services et ses vertus, se tait et demeure suspendue aux pacifiques paroles qui lui sont apportées; ainsi ce peuple disputeur d'écoliers jeunes et vieux sembla soudain oublier ses empressements et ses colères quand les grands maîtres de la pensée parurent au milieu de lui : l'étonnement fit faire silence. Mais le désordre recommença quand ils furent passés. Une autre génération se leva, et aux hommes de génie succédèrent les hommes de 1 nient.
Raymond Lulle (1244-1315), Duns Scott (1275- 1 508) et Occam (mort en 1345) ouvrent l'ère de la décadence. D'une part, Raymond flattait les penchants dangereux des dialecticiens d'alors, en leur offrant dans son art combinatoire un jeu mécanique où devaient se déduire sans retard et sans efforts toutes les conséquences des principes donnés. D'un autre côté, ce docteur, né sous le ciel de Majorque,
(1) Gauthier de S. Victor, apad Brucker. ITu^ues de S. Victor, Eruditionis didascalicœ, lib. 111, xix. Richard de S. Victor, de Uraliâcontemplationis, lib. H, h.
et dans le voisinage de la domination musulmane, entraîné en de longs voyages sur les côtes d'Afrique et au Levant, s'était embrasé de toutes les ardeurs du mysticisme arabe et alexandrin : il les rayonnait à son tour parmi la foule que l'admiration de sa vie aventureuse réunissait avide autour de lui. — L'Anglais Duns Scott, plus calme peut-être, mais non moins impatient de remettre en problème les doctrines de ses prédécesseurs, nia la possibilité de rencontrer la certitude dans les connaissances acquises par les sens. Les genres et les espèces, au contraire, lui parurent des réalités primordiales : il peupla la science d'êtres de raison arbitrairement conçus; et, renouvelant les opinions des anciens réalistes, il formula le plus audacieux idéalisme. — Occam , qui passa ses jours dans les querelles religieuses, politiques, littéraires, à Oxford dans sa jeunesse, à Paris sous Philippe le Bel, en Allemagne auprès de Louis de Bavière, chevalier errant de la controverse, releva le gant au nom des nominaux. De cet axiome, qu'il ne faut pas sans nécessité multiplier les êtres, il fut conduit, non-seulement à repousser les êtres de raison comme des fantômes, mais jusqu'à méconnaître la valeur objective de Tidée de substance, jusqu'à hésiter devant la distinction de l'esprit et de la matière, c'est-à-dire jusqu'aux dernières limites du sensualisme. — Ces
hésitations mêmes indiquent les approches du scepticisme qui va reparaître, et que rien ne favorise en effet comme l'extrême hardiesse des systèmes dogmatiques auxquels on ne peut ni croire ni répondre.
Ainsi les écoles exclusives sortaient de leurs ruines. Elles remplirent le quatorzième siècle de leurs rivalités. La logique, cette gymnastique savante où l'esprit européen avait pris son vigoureux tempérament, dégénérait en un assaut de sophismes, en un jeu puéril et dangereux : les questions divisées à Tintini se soulevaient comme la poussière sous les pas des lutteurs (1). La métaphysique se perdait dans une ontologie inféconde, où les Formalités, les Fheccéités et autres créations capricieuses de l'entendement humain prirent la place qui appartenait aux vivantes créations de Dieu ("2). On n'interrogea plus l'expérience, dont les réponses étaient trop lentes à obtenir et trop peu flexibles au gré des opinions belligérantes ; on chercha d'autres oracles plus faciles à corrompre dans les enseignements de l'antiquité, qui furent déclarés infaillibles. Alors, au milieu du concert presque unanime des docteurs chrétiens, fut célébrée l'apothéose d'Aristote. La divinité païenne ne se contenta point toujours d'en-
(1) Bacon, de Dignitate et Augmentis scientiarum.
(2) L. Vives, apud Brucker.
cens, il lui fallut des sacrifices, l'immolation de foute doctrine indépendante (1). La scolastique finit au milieu de ces orgies, comparable au monarque d'Israël, dont la jeune sagesse avait étonné le monde, et qui profana ses vieux jours dans les temples des idoles étrangères.
V. C'est vers le milieu de la période que nous venons de décrire, aux approches de l'an J500, en ire l'apogée et le commencement de la décadence, dans un de ces moments solennels où la prospérité même a quelque chose de mélancolique, parce qu'elle se sent toucher à sa fin; c'est à cette heure du chant du cygne que la philosophie du moyen âge dut avoir son poëte. Car, tandis que la prose, surtout la prose d'une langue morte comme celle de l'école, mise à l'épreuve des ans, se corrompt bientôt et ne Lisse plus apercevoir que défigurée l'idée qui y était enfouie, la poésie est comme un corps glorieux sous lequel la pensée demeure incorruptible et reconnaissable. Elle est aussi une forme agile qui pénètre partout, et se rend présente en même temps sur les points les plus éloignés. Immortalité, popularité, ce sont les deux présents divins dont les poètes ont été faits dispensateurs. La philosophie grecque
(1) Pétrarque, cité par Tiraboschi, t. V.
avait ou son Homère en la personne de Platon ; la scolaslique , moins heureusement partagée sous d'autres rapports, menacée d'un dépérissement plus rapide, éprouvait encore davantage le besoin d'une consolation pareille. Le poëte qui allait venir avait donc sa place marquée dans le temps ; il faut dire quelles causes la lui assignèrent dans l'espace : son siècle étant connu, il reste à faire connaître la situation intellectuelle de son pays.