‹ Œuvres complètes de A. F. Ozanam (volume 3)Chapitre 47 sur 51 · De la noblesse · texte numérisé non relu

De la noblesse

C'est une erreur fréquente parmi les hommes de se croire nobles, parce qu'ils sont issus de noble famille. Celte erreur peut être combattue de plusieurs manières. — Et d'abord, si l'on considère la cause créatrice dont nous sommes les ouvrages, Dieu, en se faisant l'auteur de notre race, l'a sans doute anoblie tout entière.,. Si Ton envisage la cause seconde et créée, les premiers parents de qui nous descendons; ils sont encore les mêmes pour tous : tous ont reçu d'Adam et d'Eve une même noblesse, une même nature. On ne lit point que le Seigneur ait fait au commencement deux hommes : l'un d'argent, pour être le premier ancêtre des nobles ; l'autre d'argile, pour être le père des roturiers. Mais il en fit un seul formé du limon, et par qui nous sommes frères... Le même épi donne à la fois la Heur de farine et le son. Le son est une misérable pâture qu'on jette aux pourceaux, et de la fleur de farine se pétrit un pain d'élite qui est servi sur la table des rois. Sur une même tige naissent la rose et l'épine. La rose est une noble créa-

ture, bienfaisante pour qui l'approche; elle répand avec une douce profusion ses parfums autour d'elle. L'épine, au contraire, est une vile excroissance qui déchire les mains assez imprudentes pour l'effleurer. Ainsi d'une même souche deux hommes pourront naître, l'un vilain, l'autre noble. L'un, comme la rose, fera le bien autour de soi, et celui-là sera noble ; l'autre, comme l'épine, blessera ceux qui l'approcheront, jusqu'à ce qu'il soit jeté, comme elle, au feu, mais au feu éternel ; et celui-là sera vilain.. . Si tout ce qui procède du noble héritait de sa noblesse, les animaux qui habitent sa chevelure, et les autres superfluités naturelles qui s'engendrent en lui, s'anobliraient à leur manière... Les philosophes eux-mêmes ont reconnu que la noblesse ne s'acquiert point par descendance. Qu'estce que chevalier, esclave, affranchi? Ce sont, répond Sénèque, autant de titres créés par l'orgueil ou l'injustice. Platon l'a dit : « Point de roi qui n'ait des esclaves parmi ses aïeux : point d'esclave qui ne soit le petit-fils des rois... » Il est beau de n'avoir pas failli aux exemples de nobles ancêtres; mais il est beau surtout d'avoir illustré une humble naissance par de grandes actions... Je répète donc avec saint Jérôme que rien ne me paraît digne d'envie dans cette noblesse prétendue héréditaire, si ce n'est que les nobles sont

astreints à la verlu par la honte de déroger. — La véritable noblesse est celle de l'âme, selon la parole du poëte :

Nobilitas sola est aniinum quac moribus ornai (I). 5. Des impôts.

L'impiété des princes et des seigneurs qui imposent à leurs sujets des tailles exorbitantes se comprendra facilement, si Ton considère qu'ils se rendent à la fois coupables d'infidélité envers les hommes, d'ingratitude envers Dieu et de mépris envers les anges. — Le seigneur doit à ses sujets la

(1) Ce chapitre et le suivant sont extraits du traité de Eruditione principum, S. Thomas, qui écrivait ceci, appartenait à Fillustre famille des comtes d'Aquin, l'une des premières des Deux- Siciles. L'espace ne nous permet pas d'insérer ici un chapitre remarquable du traité de Regimine principum (différent de celui qu'on a cité plus haut), qui lui est généralement attribué. Il y établit les devoirs du peuple en présence de la tyrannie : « Le tyran, s'il a se contient en de certaines bornes, doit être supporté de crainte « d'un plus grand mal : s'il excède toute mesure, il peut être « déposé, jugé même par un pouvoir régulièrement cou tituc ; « mais les attentats contre sa personne, qui seraient l'œuvre du « fanatisme personnel ou de la vengeance privée, demeureraient « d'inexcusables crimes. » — Pour achever de faire connaître les opinions hardies des docteurs de ce temps, il faut citer encore le passage suivant d'un sermon de saint Bonavcnture (Hexsemeron v) ; « On voit aujourd'hui un grand scandale dans les gouvernements; « car on ne donnerait pas à un navire un pilote novice dans le « maniement du gouvernail, et Ton met à la tête des nations ceux « qui ignorent l'art de les conduire. Aussi, quand le droit de suc- « cc-sion place des enfants sur le trône, malheur aux empires! j>

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même fidélité qu'il lui est permis d'exiger d'eux: y manquer, c'est donc félonie... On entend maintes fois les nobles s'excuser, et dire : « Si cet homme n'était pas à moi, je penserais pécher en le maltraitant; mais maltraiter qui m'appartient, je n'y puis voir péché, ou du moins péché grave. » On peut leur répondre que leur puissance ainsi conçue serait pareille à celle du diable. Car le diable est un cruel seigneur, qui paye d'afflictions le dévouement de ses sujets, et les traite d'autant plus mal qu'il en est mieux servi. Et quel homme sensé croira jamais qu'il soit moins criminel de faire la guerre aux siens qu'à des étrangers? Qui donc ignore qu'il y a trahison à déserter la cause d'un ami? Or, selon la parole du Sage, le prince doitregarder ses sujets comme de pauvres amis que le ciel lui a donnés. Avant qu'il eût reçu l'hommage du pauvre, il lui devait foi et dévouement, comme à son frère en religion, et celui-ci, en faisant hommage, n'a point absous le prince de son obligation primitive ; mais plutôt le nouvel acte intervenu a resserré le lien antérieur. Comment donc défendre de l'accusation d'infidélité celui qui opprime ses sujets? — Il fait preuve aussi d'ingratitude envers Dieu. Car Dieu a honoré l'homme puissant, en l'élevant au-dessus de tous; et lui, au contraire, il déshonore Dieu dans les pauvres qu'il humilie. Il

imite les soldats chargés de conduire le Sauveur à la mort, qui prenaient le roseau placé dans ses mains pour lui frapper la tête. Le roseau est l'image du pouvoir temporel que les grands ont reçu de la main du Très-Haut, et dont ils se servent ensuite pour le frapper en la personne des pauvres. — Enfin il va là mépris des anges. En effet, si la Providence a confié les faibles et les petits à la garde des forts du siècle, elle n'a point voulu que les premiers fussent à la merci des seconds ; elle leur a donné de célestes gardiens. Chaque homme a son ange, aux soins duquel il est commis. C'est sur cet ange que rejaillissent les injures prodiguées aux malheureux d'icibas ; et de l'ange elles remontent à Dieu même, dont il est le ministre.

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