‹ Œuvres complètes de A. F. Ozanam (volume 3)Chapitre 6 sur 51 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

I. Trois choses inséparables, le vrai, le bien et le beau, sollicitent l'âme de l'homme à la fois par le sentiment de leur absence actuelle et par l'espoir d'un rapprochement possible. Le désir du bien fut la première préoccupation des premiers sages, et la philosophie à son origine, ainsi que son nom le témoigne (Qikovoyia), fut l'œuvre de l'amour (1). Mais, le bien ne pouvant se faire sans être d'abord perçu comme vrai, la pratique incertaine appela le secours de la spéculation : il fallut étudier les êtres pour déterminer les lois qui les unissent. On ne pouvait approcher du vrai sans être frappé de sa splendeur, qui est le beau; l'harmonie des êtres, se réfléchissant dans les conceptions des savants, devait se reproduire jusque dans leurs discours. La philosophie des premiers temps fut donc mo-

(1) Le mot latin studium a aussi deux sens, l'un intellectuel, l'autre moral.

raie dans sa direction et poétique dans sa forme. Telle au sein de l'école pythagoricienne elle apparut pour la première fois en Italie. Alors les villes lui demandèrent des lois, et plus tard les métaphysiciens d'Élée et Empédocle d'Agrigente chantèrent les mystères de la nature dans la langue des dieux. — Puis Rome fut, et, comme son nom l'annonçait (Pwfr/î), Rome fut la force ; et cette force, mise en action, devint l'empire du monde. Le peuple romain devait donc être doué surtout du génie de l'action. Cependant le sentiment de l'art ne lui manquait pas non plus : il fallait d'harmonieuses paroles à sa tribune, des chants à ses triomphes. Lors donc qu'il accueillit la philosophie, c'est qu'elle se présenta sous les auspices de Scipion et d'Ennius, s'engageant ainsi à servir et à plaire (1); et depuis elle ne cessa pas de se prévaloir du patronage commun des hommes d'Etat et des poètes. Elle visitait la retraite de Cicéron, accompagnait Sénèque dans l'exil, mourait avec Thraséas, dictait à Tacite, régnait avec Marc Aurèle, et s'asseyait dans l'école des jurisconsultes, qui ramenaient toute la science des choses divines et humaines à la détermination du bien et du mal (2). Elle avait convié à ses leçons Lu-

(1) Polybe, Exempl. Virt. et Vit., cap. lxxiii. — Pcrs., Sat., vi, 10.

(2) Lib. I Digest., de Justitiâ et Jure. « Verain pliilosophiam, non simulataui adfeclantcs. »

crèce, Virgile, Horace, Ovide et Lucain (1). Les systèmes de Zenon et d'Épicure, prompts à se résoudre en conséquences morales, les traditions de Pythagore empreintes d'une ineffaçable beauté, obtinrent seuls le droit de cité romaine. — Le Christianisme vint féconder de nouveau le sol italien, que tant d'illustres enfantements semblaient devoir épuiser. Après Panthénus, l'abeille de Sicile et le premier fondateur de l'école chrétienne d'Alexandrie; après Lactance et saint Ambroise, le génie des anciens Romains revécut au sixième et au septième siècle dans deux de leurs plus nobles descendants, Boëce et saint Grégoire. L'un, martyr du courage civil, sut prêter à la philosophie un langage harmonieux et consolateur; l'autre, infatigable pontife, laissa pour monuments dans l'histoire de l'esprit humain ses livres admirables sur les divines Écritures et le système de chant demeuré sous son nom.

— Aux derniers temps, le soleil italien ne cessa pas de luire sur des générations de philosophes, moralistes, jurisconsultes, publicistes, et de poètes qui se firent honneur de philosopher. C'est Marsile Ficin, confondant en son enthousiasme néoplatonique la science, l'art et la vertu; c'est Machiavel, qu'il suffit dénommer; Vico et Gravina, traçant les lois

(1) Virg., JEn*, i cl vi. — Borat., fib. II Ep., 2; lib. I Ep., 4.

— Ovid., Metam., lib. XY. — Lucain. PharsaL, lib. I, lib. II.

fondamentales de la société, l'un avec d'hiéroglyphiques symboles, l'autre avec la même plume qui écrira, plus tard, les statuts de l'académie des Arcades ; c'est aussi Pétrarque, descendant couronné du Capitole pour aller méditer à la clarté de sa lampe solitaire « les remèdes de l'une et de l'autre fortune ; » Tasse se reposant des combats de la Jérusalem délivrée dans d'admirables dialogues ; et, s'il est permis de citer des célébrités plus récentes et non moins chères, Manzoni et Pellico.

On peut donc reconnaître parmi les philosophes d'outre-monts un double caractère, antique, permanent et pour ainsi dire national ; caria permanence des habitudes, qui fait la personnalité chez les individus, constitue aussi la nationalité parmi les populations. On peut dire qu'il existe une philosophie italienne qui a su maintenir dans leur primitive alliance la direction morale et la forme poétique ; soit que sur cette terre bénie du ciel, en présence d'une nature si active, l'homme aussi apporte dans l'action plus de vivacité et plus de bonheur, soit qu'un dessein d'en haut ait ainsi fait l'Italie pour être le siège principal du catholicisme, en qui devaient se rencontrer une philosophie excellemment pratique et poétique, les idées réunies et réalisées du vrai, du bien et du beau.

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