‹ Œuvres complètes de A. F. Ozanam (volume 3)Chapitre 7 sur 51 · DAME · texte numérisé non relu

DAME

IL Au moyen âge, la philosophie italienne n'était ni moins florissante ni moins fidèle à son double caractère. A la fin des siècles barbares, le B. Lefranc et saint Anselme, sortis de Pavie et d'Aoste pour aller prendre possession l'un après l'autre du siège primatial de Canlorbéry, inaugurèrent dans l'Europe septentrionale les études régénérées. Le Lombard Pierre fut porté par l'admiration universelle, de sa chaire de professeur, à l'évêché de Paris. Pendant que Jean Italus faisait honorer son nom dans l'école de Constantinople, Gérard de Crémone, fixé à Tolède, interrogeait la science des Arabes, et apprenait aux Espagnols à s'enrichir des dépouilles scientifiques de leurs ennemis. Bologne avait été le siège d'un enseignement philosophique qui ne manqua pas d'éclat, avant de voir commencer ces leçons de jurisprudence qui la rendirent si célèbre. La logique et la physique ne cessèrent point d'y être assidûment professées au treizième siècle. Padoue n'avait rien à envier à sa rivale (1). Milan comptait près de deux cents maîtres de grammaire, de logique, de médecine et de philosophie (2). Enfin, la renommée des penseurs de la Péninsule était si grande dans toutes les provinces du continent, qu'elle servait à expliquer l'origine

(1) Tiraboschi, t. IV, lib. II, cap. h.

(9) Flainma, chroniqueur milanais, cité par Tiraboschi, ibid.

des doctrines nouvellement apparues, et qu'Arnaud de Villeneuve, par exemple, passait pour l'adepte d'une secte pythagoricienne disséminée dans les principales villes de la Pouille et de la Toscane (1). — Mais la vigueur exubérante de la philosophie italienne se manifeste surtout dans la mémorable lutte qui s'engagea, et qui, analogue h celle du sacerdoce et de l'empire, continua pendant plus de deux cents ans entre les systèmes orthodoxes et les systèmes hostiles. Il y aurait peut-être le sujet d'intéressantes recherches à faire dans les doctrines des Fratricelles, de Guillemine de Milan, des Frères Spirituels, où la communauté absolue de corps et de biens, l'émancipation religieuse des femmes, la prédication d'un évangile éternel, rappelleraient les tentatives modernes du saint-simonisme. Mais, en se restreignant aux faits purement philosophiques, on en rencontre de plus surprenants encore. Dès Tannée H 15, les épicuriens étaient assez nombreux à Florence pour y former une faction redoutée et pour provoquer des querelles sanglantes ("2) ; plus tard, le matérialisme y apparaissait comme la doctrine publique des Gibelins, Les petits-fils d'Averrhoës furent accueillis à la cour italienne des

(1) Vincent de Beauvais et Bruckcr, Hisl. crit., t. 1IJ, lib. Il, cap. m.

(2) Giovanni Villani, Sloria, lib. IV»

Hohenstaufen (1) en même temps qu'une colonie sarrasine était fondée à Nocera et faisait trembler Rome. Frédéric II ralliait autour de lui toutes les opinions perverses, et semblait vouloir constituer une école antagoniste de renseignement catholique. Cette école, quelque temps réduite au silence après la chute de la dynastie qui l'avait protégée, reprit des forces lorsqu'un autre empereur, Louis de Bavière, descendit des Alpes pour aller recevoir la couronne des mains d'un antipape. Un peu plus tard Pétrarque, en citant dans ses discours saint Paul et saint Augustin, excitait un sourire dédaigneux sur les lèvres des savants qui l'entouraient, adorateurs d'Aristote et des commentateurs arabes (2). Ces doctrines irréligieuses étaient pressées de se réduire en voluptés savantes : elles eurent des poètes pour les chanter. — La vérité toutefois ne demeura point sans défenseurs ; pour elle furent suscités deux hommes que nous avons déjà rencontrés parmi les plus grands de leur âge, saint Thomas d'Aquin et saint Bonaventure, qu'il faut rappeler ici comme deux gloires italiennes. Moralistes profonds, ils furent encore poétiquement inspirés, l'un quand il composa les hymnes qui devaient un jour désespé-

(l)iEgidius Romanus, Quodlibeta, lib. II, qusest. 20. — * Cf. Reinaud, Extraits des historiens arabes, p. 435. (2) Pétrarque, cité par Tiraboschi, t. V.

rer Santeuil ; l'autre, lorsqu'il écrivit le cantique traduit par Corneille. ;Fgidias Colonna combattit aussi l'averrhoïsme de cette même plume qui traçait des leçons aux rois. Albertano de Brescia publia trois traités d'éthique en langue vulgaire (1). On en pourrait citer d'autres encore qui furent vantés à leur époque, et qui ont éprouvé ce qu'il y a de trompeur dans les applaudissements des hommes. Mais, de toutes les cités assises au pied de l'Apennin, aucune ne put s'enorgueillir d'une plus heureuse fécondité que la belle Florence. Déchirée par les guerres intestines, si elle enfantait dans la douleur, elle se donnait des enfants immortels. Sans compter Lapo Fiorentino, qui professa la philosophie à Bologne, et Sandro de Pipozzo, auteur d'un traité d'économie dont le succès fat populaire, elle avait vu naître Brunetto Latini et Guido Cavalcanti (2). Brunetto, notaire de la république, avait su, sans faillir à ses patriotiques fonctions, servir utilement la science : il avait traduit en italien la Morale d'Aristote; il rédigea, sous le titre de Trésor, une encyclopédie des connaissances de son temps, et donna dans son Tesoretto l'exemple d'une poésie didactique où ne manquaient ni la justesse de la

(1) DeW amore e dilezione di Dio. Délia consolazione del consiglio. Ammaestramenlo di dire e di tacere.

(2) Tiraboschi, t. IV.

pensée ni la grâce de l'expression. Guido Cavalcanti fut salué le prince de la Lyre : un chant qu'il composa sur l'amour obtint les honneurs de plusieurs commentaires, auxquels les théologiens les plus vénérés ne dédaignèrent pas de mettre la main. Il aurait été admiré comme philosophe si son orthodoxie fût demeurée irréprochable (1). C'était assez de deux citoyens de ce mérite pour honorer une ville déjà fameuse : un troisième pourtant était proche, qui les allait faire oublier.

III. La philosophie du treizième siècle devait donc demander à l'Italie le poëte dont elle avait besoin; mais l'Italie devait le donner marqué de l'empreinte nationale, pourvu avec une égale libéralité des facultés contemplatives et des facultés actives, non moins éminemment doué de l'instinct moral que du sentiment littéraire. Il fallait trouver quelque part une âme en qui ces dispositions réunies par la nature fussent développées encore par les épreuves d'une vie providentiellement prédestinée, et qui, fidèle aux impressions venues du dehors, eût toutefois l'énergie nécessaire pour les rassembler et produire à son tour.

(1) Boecace, cité par Sismondi, Histoire des républiques italiennes 9 t. IV, p. 199.

vie, études, génie de dante. dessin général de la divine comédie, place que l'élément philosophique y obtient.

I. En Tannée 1265, sous de sinistres auspices et dans la maison d'un exilé, naquit un enfant, qui fut Dante. De mémorables événements entourèrent son berceau : la croisade de Tunis, la fin du grand interrègne par l'élection de Rodolphe de Habsburg, le second concile de Lyon, les Vêpres siciliennes, la mort d'Ugolin , tels furent les premiers entretiens auxquels s'ouvrit son oreille. Il avait vu sa patrie divisée entre les Guelfes et les Gibelins : les uns, défenseurs de l'indépendance italienne et des libertés communales; les autres, champions des droits féodaux et de la vieille suzeraineté du saint-empire. Les traditions de sa famille et ses propres inclinalions rattachaient à la cause des Guelfes (1) : il prit

(1) Pelli, Memorie per la Vita di Dante. — Lionardo Aretino, Vita di Dante.

la robe virile en combattant dans leurs rangs à Campaldino, où ils triomphèrent (1289). Bientôt après, il assista aux dissensions du parti victorieux, quand, sous l'orageux tribunat de Giano délia Bella (1292), les constitutions de la commune furent modifiées, les nobles exclus des magistratures, et les intérêts de la république remis aux mains des plébéiens (1). Chargé successivement de plusieurs ambassades, lorsqu'il reparut dans son pays, les suprêmes honneurs et les derniers périls l'y attendaient. En revêtant les fonctions de Prieur (1300), il trouva les nobles et les plébéiens rentrant en lutte sous les nouveaux noms de Noirs et de Blancs ; ses sympathies pour les seconds lui donnèrent les premiers pour ennemis. Tandis qu'il allait à Borne combattre leur influence, ils appelèrent à Florence Charles de Valois, frère de Philippe le Bel : il ne parut pas que ce fût trop d'un prince de maison royale pour lutter contre l'autorité d'un grand citoyen. Le prince l'emporta , mais il se déshonora lui-même et le nom français, en faisant prononcer contre les chefs des Blancs une sentence de proscription. Deux solennelles iniquités, dans l'espace de quelques mois, s'accomplirent en Italie à l'ombre de nos lis : l'exil de Dante et l'enlèvement de Boni-

(1) Giov. Villani, lib. VU, ann. 1292. Dino Compagni, dans Muratori.

face VIII (1) . Dante maudit ses juges, mais non pas sa patrie ; le souvenir qu'il garda d'elle l'accompagna errant de ville en ville, aux foyers des marquis de Lunigiane, des Scaligeri de Vérone, des seigneurs de Polenta, sombre et trouvant toujours amer le pain de l'hospitalité. Tantôt par la force, et tantôt par la prière, par toutes les voies , hormis celles où il aurait fallu ramper (2), il tenta de rentrer dans ces murs chéris, bercail de ses premiers ans (3). Et, quand son attente déçue ne lui laissa plus d'autre recours , s'il sembla passer dans le camp des Gibelins, c'est qu'il crut y retrouver la cause de la liberté pour laquelle il avait combattu contre eux : c'est que l'intervention française, sollicitée par l'imprudence des Guelfes, menaçait l'Italie d'un péril nouveau. Ou plutôt ces deux noms de factions rivales avaient plusieurs fois changé de sens au milieu des luttes intestines : ils demeuraient comme des mots de sinistre augure inscrits sur des

(1) Giov. Villani, lib. VII, ann. 1292. Dino Compagni, dans Mura tori.

(2) Memorie. — M. Villemain a fait connaître le premier en France l'admirable lettre par laquelle le poëte refuse de rentrer dans sa patrie à des conditions humiliantes. Mais nulle part Thistoire de son exil n'a été tracée d'une façon plus vive et plus lumineuse que dans l'excellente biographie publiée par M. Fauriel. Voyez aussi le savant ouvrage de Balbo, Vita di Dante, et la Vie de Dante, par M. Artaud.

(5) Paradiso, xxv, 2.

îl bello ovilo, ov' io dormi ap:nollo.

étendards qui ne ralliaient plus que des intérêts, des passions et des crimes. Dante ne cessa pas de confondre dans une commune réprobation les excès des deux partis (1), et de chercher dans une région plus haute les doctrines sociales auxquelles appartenait son dévouement. Car ce besoin d'intervenir dans les affaires de son temps, qui l'avait précipité dans de si étranges infortunes, ne l'abandonna jamais : il venait de remplir une mission diplomatique à Venise, quand il mourut à Ravenne (1321). Le bruit des hommes et des choses ne manqua pas non plus à ses derniers temps : les révolutions qui changèrent en seigneuries la plupart des républiques italiennes, les triomphes populaires de la Flandre et de la Suisse, les guerres de l'Allemagne, de la France et de l'Angleterre, la majesté pontificale outragée dans Anagni, la condamnation des Templiers, la translation du saint-siége à Avignon. — Ces tragiques spectacles, qui suffisaient pour laisser de profondes images dans la mémoire de Danle, s'il en fut resté le témoin, devaient, quand il s'y donnait un rôle, émouvoir puissamment sa

(1) Paradiso, vi, 45.

L' uno al pubblico segno i gigli gialli

Oppone, e Y altro appropria quello a parte

Si ch' è forte a veder quai piu si falli. Fnccian gli Ghibellin, faccian lor arte

SolT altro segno, che mal segue quello

Serapre obi la giustizia e lui. diparte»

conscience : car le sens moral , qui s'éveille à l'aspect du juste et de l'injuste, s'exalte en s'attachant à l'un, en se sentant opprimé par l'autre. Il avait connu le mal par la souffrance, la seule école où puissent l'apprendre les hommes vertueux : il avait connu le bien par la joie qu'on éprouve à le faire; il l'avait voulu d'une volonté ardente, par conséquent communicalive. Et plus tard le souvenir de ses intentions généreuses était pour lui comme un compagnon d'exil dans les entretiens duquel il trouvait la justification de sa conduite politique, et l'excuse avec la consolation de ses malheurs (1).

II. Mais être conçu dans l'exil et y mourir, remplir de hautes magistratures et subir les dernières infortunes, ce destin a été celui de beaucoup d'autres ; ce sont là les côtés par lesquels Dante touche h la foule, et se confondrait avec elle si, au milieu des agitations delà vie publique, d'autres circonstances ne lui avaient ménagé une vie du cœur, dont il faut pénétrer les mystères. En effet, selon les lois qui régissent le monde spirituel, pour élever une âme il est besoin de l'attraction d'une autro âme ; cette attraction, c'est l'amour, qui s'appelle aussi amitié dans la langue de la philosophie, et charité dans celle du Christianisme. Dante ne devait

(1) ï?iferno, xxvut. 39.

pas échapper à la loi commune. A neuf ans, h un âge dont l'innocence ne laissait rien soupçonner d'impur, il rencontra dans une fête de famille une jeune enfant pleine de noblesse et de grâce (1). Cette vue fit naître en lui une affection qui n'a pas de nom sur la terre et qu'il conserva plus tendre et plus chaste encore durant la périlleuse saison de l'adolescence. C'étaient des rêves où Béatrix se montrait radieuse, c'était un désir inexprimable de se trouver sur son passage ; c'était un salut d'elle, une inclination de sa tête, en quoi il avait mis tout son bonheur; c'étaient des craintes et des espérances, des tristesses et des jouissances qui exerçaient, épuraient sa sensibilité jusqu'à une extrême délicatesse, et le dégageaient peu à peu des habitudes et des sollicitudes vulgaires. Mais surtout quand Béatrix quitta la terre dans tout l'éclat de la jeunesse, il la suivit par la pensée dans ce monde invisible dont elle était devenue l'habitante, et se plut à la parer de toutes les fleurs de l'immortalité : il l'entoura des cantiques des anges, il la fit asseoir au plus haut degré du trône de Dieu. Il oubliait sa mort en la contemplant dans cette glorieuse transfiguration (2). Ainsi cette beauté, qui s'était mon-

(1) Boccace, Vitadi Dante. — Dante, Vitanuova.

(2) Vita nuova.

lia n'è Béatrice nell' alto cielo*

trée à lui sous des formes réelles, devenait un type idéal qui remplissait son imagination, qui devait la faire se dilater et s'épancher au dehors. Il sut dire ce qui se passait en lui ? il sut y selon son expression, noter les chants intérieurs de l'amour, et Dante fut poëte(l). Puis, quand une fois l'inspiration fut venue le visiter, il lui fut peu difficile de la retenir parmi les circonstances favorables qui l'environnaient : contemporain de Guido Cavalcanti, de Giacopo de Todi, de Dante da Majano, de Cino de Pistoja , dont les poétiques accents se provoquaient, se répondaient comme un concert sans fin ; ami du musicien Casella, de l'architecte Arnolfo, du peintre Giotto ; au temps où Florence élevait trois de ces monuments qui la font surnommer la Belle, le Palais vieux, Sainte-Croix, la Cathédrale; sous un ciel enchanté où s'épanouissaient tous les arts.

III. Ce n'était pas encore assez ; et Dante devait s'offrir sous un autre aspect à l'étonnement de la

Nel reame ove gli angeli hanno pace ;

E sta con loro....

Ed ossi gloriosa in loco degno.

(I) Purgatorio, xxiv, 19.

. . Io mi son un' cbe, quando Amorc spira, noto, ed a quel modo Clic delta denlro, vo significando.

postérité. Brunetto Latini, qui l'avait vu naître et qui avait tiré son horoscope, en voulut vérifier le présage ; il se fit son maître et lui tint lieu d'un père perdu de bonne heure : il lui enseigna les premiers éléments des sciences diverses que lui-même avait réunies dans son Trésor (1). Par ses soins, Dante lut initié d'abord à la connaissance des langues. Il n'ignora pas entièrement le grec, et, s'il n'y fit point des progrès assez soutenus pour lire aisément les textes originaux, les versions ne lui manquèrent pas (2). La littérature latine lui était familière, et, parmi les auteurs dont la conversation journalière peuplait sa solitude, il comptait Virgile, dont il savait Y Enéide entière, Ovide, Lucain, Stace, Pline, Frontin et Paul Orose (3). Les divers idiomes romans avaient partagé son attention ; il citait volontiers des vers espagnols et en composait en pro-

[\)hifernoy xv, 19, 28, 41.

... Se tu segui tua Stella, Non puoi fallire a glorioso porto, Se ben uraccorsi nella vita bella.

Or m'accuora

La cara e buona immagine paterna

Di voi

Sieti raccommandato ?1 mio Tesoro.

(2) Il cite des étymologies grecques avec assez de bonheur dans sa dédicace du Paradiso à Can Grande, et dans le Convito, lïb. IV, cap. vi. Voyez aussi le sonnet,

Ponti sera e mattin contento al desco. . .

(3) Dante, de Vidgari Eloquentiâ, 1. H, c. vi.

vençal (1) : il n'est pas douteux qu'il ne connût le français, « dont la parleure passoit déjà pour plus « délittable à ouïr et plus commune à toutes « gens (2). » Mais c'étaient surtout les dialectes de l'Italie qu'il avait explorés avec une infatigable persévérance ; et ce ne fut pas la moins glorieuse de ses œuvres d'avoir consacré l'emploi de la langue vulgaire (3). La rhétorique et l'histoire, la physique et l'astronomie, qu'il suivit jusqu'aux découvertes les plus avancées des observateurs arabes, se disputaient aussi son temps. Obligé de choisir entre les différents arts sous le titre desquels se classaient les habitants de Florence, il s'était inscrit dans la corporation des médecins. Cette qualité n'était pas usurpée, et la variété de son instruction lui aurait permis de prendre sans injustice le nom de jurisconsulte (4). Sa jeunesse s'était écoulée parmi ces préparations fécondes ; la mort de Béatrix( 1292) lui fit chercher des pensées consolantes dans quelques écrits de Cicéron et de Boëce. Il y trouva plus : il y trouva les premiers vestiges d'une science qu'il

(1) Dante, de Vulgari Eloquentiâ, passim. La Canzone n du 2e livre de son recueil est en provençal, en latin et en italien.

(2) Brunetto Latini, préface du Trésor.

(3) C'est l'objet spécial de son traité de Vulgari Eloquentiâ.

(4) Memorie per la Vita di Dante. — Purgator., xxv, Voyez la savante dissertation de Varchi sur ce passage, et tout le livre de Monarchiâ,

n'avait pas encore atteinte, et qui l'avait en quelque sorte attendu au ternie de ses études préliminaires , la philosophie. Dès lors il la poursuivit dans les discussions publiques de ceux qui passaient pour philosophes et dans les écoles des religieux, dans les lectures auxquelles il se livrait avec tant d'opiniâtreté, que sa vue en ressentit une longue altération, dans des méditations enfin que nul tumulte extérieur ne pouvait distraire (1). Les deux traductions d'Aristote, peut-être quelques dialogues de Platon, saint Augustin et saint Grégoire le Grand, Avicenne et le livre de Causis, saint Bernard, Richard de Saint-Victor, saint Thomas d'Aquin, iEgidius Colonna : tels étaient les guides sur les traces desquels s'acheminait avec impatience son infatigable pensée. Pourtant à l'entrée de la métaphysique le mystère de la création l'arrêta longtemps, l'inquiéta d'abord, et le fit se détourner avec préférence vers la morale (2). Au bout de trente mois, la philosophie était devenue sa maîtresse exclusive et, pour parler son langage, la dame de ses pensées. Alors il commença à trouver trop restreinte la sphère intellectuelle où il avait essayé son premier essor : il dut aller chercher aux universités d'Italie et d'outre-monts cet échange de la parole vivante, ce

(1) Dante, Convito, lib, II, cap. xni; ïïî, ïx. "(2) Convito, tv, i.

bienfait de l'enseignement oral qui, mieux que la lettre morte des écrits les plus vantés, a le don de féconder les esprits. Des motifs pareils avaient conduit les sages de la Grèce aux écoles de la Phénicie et de l'Egypte. Néanmoins les époques et les limites des voyages de Dante échappent à toute détermination certaine. Plusieurs villes de la Péninsule, Padoue, Crémone, Bologne et Naples, ont revendiqué l'honneur de le compter au nombre de leurs élèves; et les plus illustres provinces de la chrétienté, l'Allemagne et la France, la Flandre et l'Angleterre, ont voulu s'être rencontrées sur son passage. Il semble qu'on retrouve dans ses écrits les traces d'un itinéraire qui, passant par Arles, Paris, Bruges et Londres, a pu se terminer à Oxford (1). Mais on ne saurait révoquer en doute son séjour à Paris. Là, dans la rue du Fouarre, et sur le chaume où s'asseyait la foule des étudiants, il assisla, disciple immortel, aux leçons du professeur Sigier qu'il a sauvé de l'oubli, jusqu'à ce qu'une main savante vînt de nos jours réveiller sa mémoire (2). Là, sans doute après de longues veilles,

(1) Jnferno, ix, 38; xn, 40 ; xv, 2. — Paradiso, x, 47, etc., etc.

(2) Paradiso, x, 46.

Sigieri

Ghe leggendo nel vico degli strami Sillogizzô invidiosi veri.

La biographie de Sigier, que la science italienne avait desespéré

quand il se crut en droit d'aspirer aux honneurs de l'école, il vint soutenir avec les solennités accoutumées une dispute théologique de quolibet, où il répondit sans interruption sur quatorze questions tirées de diverses matières et proposées avec leurs arguments pour et contre par des docteurs habiles. Il lut aussi et commenta publiquement le Maître des sentences et l'Écriture sainte, et subit toutes les épreuves requises en la faculté de théologie. Admis au grade suprême, l'argent lui manqua pour les frais de réception (1). Les portes de l'Université se fermèrent devant ses pas comme celles de la patrie, et pour lui la science eut aussi des rigueurs. S'il quitta Paris sans emporter le titre dont il avait été jugé digne, il lui resta du moins une incontestable érudition et l'amour des études sérieuses; et si, comme il est permis de le penser, l'éclat des triomphes académiques ne lui fut pas indifférent, ses vœux furent satisfaits dans la suite. Après vingt années de proscription (1320), blanchi par l'âge, entouré de la double majesté de la renommée et du malheur, on le voit soutenant dans l'église Sainte-

(Téclaircir, a été rétablie avec une rare solidité par les recherches de M. Victor Leclerc, président de la commission de l'Académie des inscriptions et belles-lettres pour la continuation de Y Histoire littéraire de France. On la trouvera au tome XXI de ce recueil.

(1) Boccace, Vit a ai hante. Jean de Serra valle, évêque dlmola, dans son commentaire cité par Tiraboschi, t. V.

VIE, ÉTUDES, (iÉNIE DE DANTE. \Ti

Hélène, à Vérone, en présence d'un auditoire admirateur, une thèse de duobus elementis aqux et terrx. Un an plus tard, quand à Ravenne furent célébrées ses funérailles, Guido Novello, seigneur de Polenta, son dernier protecteur, fit placer une couronne de laurier sur son cercueil (1). —Dante avait donc vécu, pour ainsi dire, une troisième vie qui fut vouée aux labeurs scientifiques, et qui eut aussi ses phases inégales, ses jours tristes et sereins. Les passions politiques et les affections du cœur n'avaient pas suffi à l'envahir tout entier : il restait en lui une large place inaccessible au tumulte des opinions et aux séductions des sens, où son intelligence se retirait comme en un sanctuaire, et rendait à la vérité un culte exclusif. Et ce culte ne se renfermait pas dans les bornes d'un seul ordre de connaissances : il embrassait la vérité absolue et complète. Universalité de savoir, élévation du point de vue, ne sontce pas là les deux éléments constitutifs de l'esprit philosophique ?

IV. Ainsi se rencontrèrent en la personne de Dante, ainsi se développèrent ces trois facultés qui, réunies dans une certaine proportion, composent le génie, l'intelligence pour percevoir, l'imagination pour idéaliser, la volonté pour réaliser. Il resterait

(1) Memorie per la Vita di Dante.

à dire par quels mystérieux liens elles se rattachèrent entre elles et se confondirent en une parfaite unité : comment trois destinées pesèrent sur une seule tête qu'elles purent faire plier, mais qu'elles n'écrasèrent pas. — Au lieu que l'éducation ordinaire, en donnant à chacune de nos facultés une culture séparée et souvent exclusive, les divise et les affaiblit, Dante, génie indépendant et fier, avait laissé les siennes croître et se jouer ensemble, s'emprunter mutuellement leurs ressources et quelquefois échanger leurs rôles de manière à reproduire d'intéressants contrastes. Tantôt c'est l'homme d'Elat qui s'adresse dans la langue des sages ou dans celle des Muses aux princes et aux peuples restés sourds à la voix de leurs conseillers habituels (1). Tantôt c'est le poëte qui n'a point perdu dans les occupations austères de la science le sens délicat des beautés de la nature, la promptitude des émotions généreuses, une crédulité naïve qui provoque le sourire : il s'incline avec amour devant les classiques vertus de Caton, il a foi aux boucliers que Numa vit tomber du ciel et aux oies du Capitole (2). Mais surtout c'est le philosophe qui se retrouve apportant une gravité religieuse à l'accom-

(1) De Monarchiâ. Purgatorio, n. Paradiso, vi, etc.

(2) Purgatorio, i. Convilo, iv, 5,28 : « 0 sacratissimo petto di Catone, chi présumera di te parlare? » De Monarchiâ, n

VIE, ETUDES, GÈiNlE DE DAJNTE. 129

plissement de son œuvre poétique, attendant l'inspiration dans le recueillement de l'étude, cachant une docte réminiscence ou la conclusion d'un long raisonnement sous ses images les plus hardies, prêt à rendre raison de chaque vers échappé à sa plume : ses scrupules sont allés jusqu'à vouloir expliquer ex professo, par une rigoureuse analyse logique, les sonnets et les ballades où sa jeune verve s'était d'abord essayée (1). — Fort de cette force véritable, qui n'est point la roideur, qui est souple parce qu'elle est vivante, Dante savait se prêter au devoir et au besoin, et ramener ensuite toutes choses à ses persévérantes préoccupations. Il n'avait jamais estimé que le culte des lettres fût un sacerdoce exempt des charges publiques : il ne déroba point ses moments à la patrie pour s'en faire d'égoïstes loisirs. Son éloquence, ailleurs peu prodigue d'elle-même, se répandait sans regret dans les conseils de la cité, comme ses sueurs et son sang sous les drapeaux. C'était cette ambition de se multiplier en quelque sorte pour le bien général, ordinairement confié à des mains inhabiles, qui le faisait s'écrier un jour, hésitant s'il accepterait une mission diplomatique: « Qui donc ira, si je reste ; et qui restera, si je vais (2) ? » Il sut obéir aussi aux douces exigences

(1) Vila nuova, passim. Lionurdo Àretino, Vila di Demie.

(1) Boccace, Vila di Dante : « S' io sto chi va ? e s1 io vo chi stà? »

delà société privée. L'amitié le trouvait fidèle à ses rendez-vous : son front mélancolique s'éclaircissail dans la compagnie des femmes et des jeunes gens, on v vantait la grâce de ses manières et la courtoisie de ses discours. Gomme il ne se renfermait point dans un orgueilleux mystère, il ne se retranchait pas non plus dans le domaine où il était sûr de régner : il ne dédaignait pas de cultiver les arts comme la musique et le dessin, où il pouvait trouver des maîtres (1). Cependant une tempérance rare, une présence d'esprit qui saisissait au passage les plus fugitives occasions de savoir, une attention à qui rien ne pouvait arracher sa proie, une mémoire enlin qui ne connaissait pas la douloureuse nécessité de rapprendre, lui permettait de poursuivre ses travaux de prédilection, et faisait que le temps semblait lui mesurer des heures moins avares. Ainsi on le vil dans la rue principale de Sienne, penché sur un livre, rester impassible pendant toute la durée d'une fête publique dont il ne s'aperçut pas (2). — Mais, comme il faut toujours que la nature humaine trahisse par quelque endroit la blessure originelle

(1) Boccace, ibid. Villani a bien dit quelque part en parlant de lui (Storia, 1. IX, c. cxxxiv) : « Filosofo mal grazioso. » Mais il est a croire qu'il représente les mauvais moments du poëte, ceux par exemple qu'il lui fallait passer parmi les courtisans et les bouffons à la cour de quelques seigneurs. Voyez aussi Memorie per la Vitadi Dante.

(2) Boccace, ibid.

dont elle est atteinte, les belles qualités de Dante se déshonorèrent quelquefois par leurs excès. Au milieu des luttes civiles, sa haine de l'iniquité devint une colère aveugle qui ne sut plus pardonner même à Terreur. Alors, dit-on, dans l'égarement de ses pensées, il allait jetant des pierres aux femmes et aux enfants qu'il entendait calomnier son parti. Alors, dans une discussion philosophique, prévoyant les objections de ses adversaires. « Ce n'est point « avec des arguments, disait-il, c'est avec le couteau « qu'il faut répondre à ces brutales doctrines (1). » En même temps son extrême sensibilité, quoique protégée par le souvenir de Béatrix, résistait mal aux séductions de la beauté: le recueil de ses compositions lyriques a gardé la trace de ses affections passagères, qu'il essaya vainement dévoiler à demi par d'ingénieuses interprétations (2). Enfin l'étude même, qui est le refuge de tant d'âmes péniblement tentées, eut des pièges pour lui. La connaissance de soi-même, si recommandée par la sagesse ancienne, n'est pas sans danger pour les grands hommes, elle les expose à partager d'avance l'admiration de la postérité. Les amis de Dante ont regretté qu'il ne

(1) Boccace, ibicl. Convito, iv, 14 : « Risponder si verrebbe non colle parole, ma col coltello a tanla bestialità. »

(2) Canzoni, passim. Convito, n. Dionisi a soutenu gravement l'hypothèse qui fait des amours de Dante autant d'allégories, et de Gentucca une simple figure du parti Blanc.

leur eût pas abandonné tout le soin de sa gloire : on souffre à le voir empressé pour des honneurs qui n'étaient pas dignes de lui. Il est impossible de méconnaître dans ses écrits un savoir quelquefois inopportun qui sollicite l'applaudissement par la surprise et des locutions volontairement obscures qui humilient la simplicité du lecleur. Ces fautes portent leur peine avec elles: car, en rendant l'auteur moins accessible, elles le privent aussi quelquefois de cette louange familière et préférée qui se recueille sur les lèvres de la foule (1). — Toutefois ces faiblesses, pour se faire oublier, ont un secret merveilleux : le repentir. Au treizième siècle on connaissait peu l'art, aujourd'hui si commun, de légitimer le vice par de complaisantes doctrines. On venait, tôt ou tard, demandera la religion l'expiation et la grâce dont elle est l'immortelle dispensatrice. Ainsi fit le poëte : et, dans un de ses plus beaux chants, il se représenta lui-même ce les yeux baissés, « comme l'enfant qui reconnaît ses torts; » confessant à la face des siècles rassemblés les égarements de sa jeunesse (2). Plus tard il laissa pour dernier testament cet hymne à la Vierge, où il offrait les

(1) Inferno, xlxiy, 30. Purgatorio, n, 1, etc., etc.

(2) Purgatorio xxx, 36; xxxi, 12, 22, etc. Voyez aussi ibid., xxxiv, 14. 11 se reconnaît enclin à l'orgueil, ibid., xm, 45; à la colère, xv, in fine.

larmes de son cœur comme rançon des mauvais jours qu'il avait vécu. Il voulut revêtir sur sa couche funèbre l'habit de Saint-François (1). Le reste est le secret de Dieu, qui seul put juger ce caractère, un des plus grands qui soient sortis de ses mains pour se déployer ici-bas. —Les contemporains eux-mêmes ne le comprirent point. Leur étonnement s'exprima par de fabuleux récits, et Dante eut sa légende. On racontait le songe prophétique envoyé à sa mère la veille de sa naissance ; on affirmait la réalité de ses voyages dans le royaume des morts ; on devait à un double miracle l'intégrité de son poëme deux fois perdu ; plusieurs jours après avoir quitté la terre, il avait apparu, couronné d'une auréole lumineuse (2). Et s'il ne fut pas permis de lui faire partager l'encens des saints, celui des poètes ne lui a jamais manqué. Aux diverses vicissitudes politiques, poétiques, scientifiques par lesquelles Dante passa, correspondent trois sortes d'ouvrages où se révéla son infatigable activité : 1° le traité de Monarchie, théorie savante de la constitution du saint-empire, qui, rattachant l'organisation de l'Europe chrétienne aux traditions de l'ancien empire romain, allait enfin

(1) Voyez le sonnet « 0 madré di virtute. » Voyez aussi Mémorie per la Vita di Dante.

(2) Boccace, Vita. — Benvenuto du Imola, Prxjatio ad Divin. Comœd.

DASIEi

chercher les dernières origines du pouvoir et de la société dans la profondeur des desseins providentiels ; %°\esRirne ou compositions lyriques; la Vita nuova, confession naïve de la jeunesse de Fauteur, et les deux livres de Vulgari Eloquentiâ, ébauche des travaux philologiques par lesquels il sut faire de la langue vulgaire, jusque-là dédaignée, un instrument digne de servir les plus belles inspirations ; 3° enfin le Convito ou Banquet, où il se propose de mettre à la portée du grand nombre le pain trop rare de la science, et répand avec une bienveillante et libre expansion les idées philosophiques qu'il rassembla dans le commerce des sages de l'antiquité et des docteurs modernes (1). Toutefois ce n'étaient là que des préludes ou des épisodes. L'unité du génie devait se reproduire dans une œuvre unique : la Divine Comédie fut conçue.

Y. Le cadre de la Divine Comédie devait être emprunté aux habitudes de l'époque, aux exemples des anciens, ou plutôt au passé tout entier de la poésie. — La poésie, dans son plus noble essor, est une intuition de l'infini : c'est Dieu aperçu dans la

(1) I) faudrait y joindre ses Églogues latines, publiées par Dionisi, et sa thèse de Duobus Elementis, imprimée deux fois à Venise en 1508 et 17 08. Ces opuscules n'ont pas été compris dans L'édition de Zatta.

création, l'immuable destination de l'homme présentée au milieu des vicissitudes de l'histoire. C'est pourquoi elle apparaît à son origine revêtue d'un caractère sacerdotal, se mêlant à la prière et à l'enseignement religieux : c'est pourquoi, dans les temps même de décadence, le merveilleux demeure un des préceptes de Fart poétique. Aussi, dès le paganisme, les grandes compositions orientales, comme le Mahabarata ; les cycles grecs, comme ceux d'Hercule, de Thésée, d'Orphée, d'Ulysse, de Psyché; les épopées latines de Virgile, de Lucain, de Stace, de Silius Italicus ; et enfin ces ouvrages qu'on peut nommer des poëmes philosophiques, la République de Platon et celle de Cicéron, eurent leurs voyages aux cieux, leurs descentes aux enfers, leurs nécromancies, leurs morts ressuscites ou apparus pour raconter les mystères de la vie future. Le christianisme dut favoriser encore davantage l'intervention des choses surnaturelles dans la littérature qui se forma sous ses auspices. Les visions qui remplissent l'Ancien et le Nouveau Testament inspirèrent les premières légendes : les martyrs furent visités dans leur prisons par des visions prophétiques; les anachorètes de la Thébaïde et les moines du mont Àthos avaient des récils qui trouvèrent des échos dans les monastères d'Irlande et dans les cellules du mon! Cassin. Les Troubadours proven-

eaux, les Trouvères de France, les Meistersaenger d'Allemagne, et les derniers Skaldes Scandinaves, s'emparèrent des données fournies par les Hagiographes, et y ajoutèrent le charme du rhythme et du chant. Rien n'était plus célèbre au treizième siècle que les songes de sainte Perpétue et de saint Gyprien, le pèlerinage de saint Macaire Romain au paradis terrestre, le ravissement du jeune Albéric, le purgatoire de saint Patrick, et les courses miraculeuses de saint Rrendan. — Ainsi de nombreux exemples et toutes les habitudes littéraires contemporaines s'accordaient avec la foi, qui nous montre les régions éternelles comme la patrie de l'âme, comme le lieu naturel de la pensée. Dante le comprit ; et, franchissant les limites de l'espace et du temps pour entrer dans le triple royaume dont la mort ouvre les portes, il plaça de prime abord la scène de son poëme dans l'infini (1).

Là, il se trouvait au rendez-vous des générations, jouissant da même horizon qui sera celui du jugement universel, et qui embrassera toutes les familles du genre humain. 11 assistait à la solution définitive de l'énigme des révolutions. Il jugeait les peuples et les chefs des peuples ; il était à la place de celui

(1) Sur les antécédents poétiques de la Divine Comédie, il existe une intéressante mais trop courte dissertation de Foscolo. Edinburg Review, tom. XXX.

qui un jour cessera d'être patient, puisant à son gré au trésor des récompenses et des peines. Il avait l'occasion de dérouler avec la magnificence de l'épopée ses théories politiques , et d'exercer, avec cette verge de la satire que les prophètes n'ont pas dédaigné de manier, ses impitoyables vengeances (1). — Là, comme un voyageur attendu à l'arrivée, il rencontrait Béatrix, qui l'avait précédé de quelques jours ; il la voyait telle qu'il se l'était faite dans ses plus beaux rêves ; il la possédait dans son triomphe. Ce triomphe céleste avait peut-être été l'idée primitive et génératrice de la Divine Comédie, conçue comme une élégie où viendraient se réfléchir les mélancolies et les consolations d'un pieux amour (2). — Enfin, toutes choses lui apparaissaient dans leur juste point de vue ; il dominait la création, dont nul recoin obscur ne pouvait lui échapper ; il était convié à faire voir la prodigieuse variété de ses connaissances et la profondeur de ses aperçus; il pouvait, poëte didactique, ébaucher le système entier d'une admirable philosophie.

Or la philosophie, avec l'austérité de ses formes

(1) Psaumes, passim. Isaïe, X, xliv, 12, etc.

(2) Dante, Vita nuova, in fine : « Àpparve a me una mirabil visione nella quale io vidi cose che mi fecero proporre di non dir più di questa benedetta (Béatrice) in fino a tanto che io non potessi più degnamente trattar di lei. »

savantes, ne pouvait occuper qu'un espace restreint, et ne s'unissait point heureusement aux autres éléments du poëme : il fallait un moyen à l'aide duquel elle se transformât et se répandît par une fusion intime sur tous les points de l'ensemble. Ce moyen fut le symbolisme, procédé philosophique, puisqu'il repose sur la loi incontestable de l'association des idées , et éminemment poétique d'ailleurs ; car, pendant que la prose place immédiatement sous le signe de la parole la pensée proposée , la poésie y place des images qui sont elles-mêmes les signes d'une pensée plus haute. Mais l'image destinée à servir ainsi de moyen terme entre la parole et la pensée ne doit point être choisie au hasard ; encore moins doit-elle être composée de traits fantastiques capricieusement réunis. Il faut que cette image soit prise dans l'ordre des réalités, qu'elle offre une fidèle analogie avec l'idée qu'elle représente ; qu'on y trouve, selon l'énergie originelle de ce mot, un symbole (aifièolov), c'est-à-dire un rapprochement. Les rapprochements de ce genre sont nombreux dans la nature : le chant des oiseaux est le signe du jour, et la fleur nouvelle celui de la saison; l'ombre d'un roseau sur le sable mesure la hauteur du soleil dans les cieux. Les poètes des anciens âges avaient le sentiment de ces universelles harmonies : toute chose leur apparaissait environnée de ses

rapports; pour eux toute comparaison était sérieuse : ils professaient comme croyances positives les mythes auxquels ils donnaient d'ingénieuses interprétations. Il en est de même dans l'Écriture sainte : chaque événement y a tout ensemble une existence réelle et une signification figurative ; chacun de ses plus illustres personnages y remplit un rôle historique et une fonction prophétique en même temps. Le génie de Dante, nourri des traditions de la Bible, devait procéder ainsi. Les personnages qu'il met en scène sont réels dans sa pensée et significatifs dans son intention ; ce sont des idées incarnées, des figures vivantes (1). Les actes qu'il leur fait accomplir expriment les rapports des idées au nom desquelles ils agissent. Enfin toute sa Divine Comédie est pénétrée d'un enseignement allégorique qui en est la vie intérieure. Lui-même le déclare dans la dédicace du Paradis à Can grande délia Scala. « Il faut savoir que le sens de cet ouvrage c< n'est point simple, mais multiple. Le premier « sens est celui qui se montre sous la lettre, le

(1) Ainsi Rachel et Lia, Marie et Marthe, représentent pour lui la contemplation et l'action (Purgatorio, xxvn,53; Convito,wy 17). Ainsi Pierre, Jacques et Jean, figurent la Foi, l'Espérance et la Charité (Paradiso, xxiv-xxv). Ainsi, même dans ses écrits en prose, dans le Convito, par exemple, il aime à rendre sa pensée plus sensîble en prenant pour types certains personnages poétiques; et il emprunte à Stace, Virgile, Ovide et Lucain, quatre héros pour résumer en eux les qualités des quatre âges do la vie. (Convito, xxv-xxvm.)

« second est celui qui se cache sous les choses « énoncées par la lettre; le premier se nomme ce littéral-, le second allégorique ou moral. — « D'après ces considérations, il est évident que le c< sujet doit être double, afin de se prêter alter- « nativement aux deux sens indiqués. — Le sujet « de l'ouvrage littéralement compris est l'état des « âmes après la mort, car tel est le point sur lec< quel le poëme roule dans tout son cours. Au « sens de l'allégorie, le poêle traite de l'enfer de « ce monde, où nous voyageons comme des pè- « lerins, avec le pouvoir de mériter et de démé- « riter ; et le sujet est l'homme, en tant que par « ses mérites et ses démérites il est soumis à la ce justice divine, rémunératrice ou vengeresse. — « Le genre de philosophie auquel l'auteur s'est ce attaché est la philosophie morale, ou l'éthique, « car le but qu'il s'est proposé est la pratique ce et non point la spéculation oisive; et si, dans « quelque passage, il semble spéculer, c'est dans c< un but d'application, selon ce que dit le philoce sophe (Àristote) , au deuxième livre de la Métacc physique : Les praticiens se livrent quelquefois ce à la spéculation , mais d'une façon passagère, ce et dans un intérêt d'application prochaine (1). »

(1) Epist. Dedicat, ad Can. grand.

Ad evidentiam itaque dicendorum sciendum estquod istius operi*

Héritier des traditions paternelles, Giacopo di Dante développe plus clairement encore cette intention morale du poëme dans la préface du commentaire qu'il entreprit, et dont sa piété filiale garantit l'exactitude : ce L'œuvre entière se divise en trois « parties , dont la première se nomme Enfer ; la « seconde, Purgatoire; la troisième et dernière, a Paradis. J'en expliquerai d'avance et d'une façon ce générale le caractère allégorique, en disant que ce le dessein principal de l'auteur est de montrer ce sous des couleurs figuratives les trois manières ce d'être de la race humaine, Dans la première parce tie, il considère le vice, qu'il appelle Enfer, pour ce faire comprendre que le vice est opposé à la vertu ce comme son contraire, de même que le lieu déce terminé pour le châtiment se nomme enfer à ce cause de sa profondeur , opposée à la hauteur du ce ciel. La deuxième partie a pour sujet le passage

non est simplox sensus : imo dici potest polysensuum, hoc est plurium sensuum. Nam primus sensus est qui habetur per litteram; nlius est qui habetur per significata per litteram; et primus dicitur litteralis, secundus vero allegoricus sive moralis. His visis, maniestum est quod duplex oportet esse subjectum eirca quod currant alterni sensus. Et ideo videndum esl de subjecto hujus operis prout ad litteram accipitur; deinde de subjecto prout allegorice sentiatur. Est ergo subjectum totius operis litleraliteraccepti status animarum postmortem simpliciter sumptus. Nam de illo et circa illum totius operis versatur processus. Si vero accipiatur allegorice ex istis verbis colligere potes quod secundum allegoricum sensum poeta agit deinferno isto in quo peregrinando ut viatores rnereri et demereri possumus.

« du vice à la vertu, qu'il nomme Purgatoire, pour « montrer la transmutation de l'âme qui se purge « de ses fautes dans le temps , car le temps est le c< milieu dans lequel toute transmutation s'opère. « La troisième et dernière partie est celle où il en- « visage les hommes parfaits, et il l'appelle Paradis, « pour exprimer la hauteur de leurs vertus et la ce grandeur de leur félicité, deux conditions hors ce desquelles on ne saurait reconnaître le souverain c< bien. C'est ainsi que l'auteur procède dans les a trois parties du poëme, marchant toujours, à trace vers les figures dont il s'environne, vers la fin ce qu'il s'est proposée. » Les plus anciens commentateurs adoptent et reproduisent cette explication (1 ) .

(1) Giacopo di Dante n'a compris dans son commentaire que la première partie de la Divine Comédie. Toutefois ce commentaire, précieux par les renseignements biographiques qui s'y pourraient rencontrer, mériterait d'être mis à la lumière. Nous en avons recueilli la préface, intéressante à plus d'un titre, dans le manuscrit qui se trouve à la Bibliothèque du Roi; il porte le n° 7765.

« Acciochè1! frutto universale novellamente dato al mondo per lo illustre filosofo e poeta Dante Alighieri, Fiorentino, con più agevolezza si possa per coloro in cui il lume naturale alquanto risplende, senza scientifica riprensione, Giacopo suo figliuolo dimostrare intendo del suo profondo e autentico intendimento... Che principalmente si divide in tre parti. Délie quali la prima figuratamente ïnferno si chiama, la seconda Purgatorio, la terza ultima Paradiso... délie quali generalmente la allegorica qualità... per questo proemio dichiarerô..... dicendo che 1 principio alla 'ntensione del présente autore è di dimostrare sotto allegorico colore le tre qualità délia umana generazione. Délie quali la prima considéra di Vizio ne1 mortali, chiamandolo ïnferno, a dimostrare che '1 rnortal vizio opposite ail' altezza délia virtù siccome al suo contrario sia. Onde chiara-

VIE, ÉTUDES, GENIE DE DANTE. fctâ

VI. Avant d'aller plus loin, il est temps de jeter un regard en arrière. Nous avons vu comment le

mente s'intende che il luogo determinato da lui è detto Inferno per lo basso luogo rimoto del cielo. La seconda considéra di quelli che si partono da1 Yizii con procedere nella Virtù, chiamandola Purgatorio a dimostrare la passione delFanimo che si purga nel tempo, ch' è 'l mezzo delPuno operarc all'altro... La terza ultima considéra degli uomini perfetti, chiamandola Paradiso, a dimostrare la beatitudine loro e Paltezza delFanimo congiunta colla félicita, senza la quale non si discerne il sommo bene. E cosi figurando per le parti sopradette corne conviensi sua intenzione procède. »

Un manuscrit d'une grande beauté, placé sous le n° 7002, renferme la Divine Comédie, précédée des préfaces de Benvenuto dlmola, et accompagnée du commentaire deGiacopo délia Lana, les deux plus anciens interprèles qui aient entrepris une explication complète du poëme : les extraits suivants se rapportent à la question qui nous occupe.

Benvenuto d'ïmola : « Materia sive subjectum hujus libri est status animas humanas tam vivente corpore quam a corpore separata?. Qui status universaliter est triplex sicut auctor facit très partes de toto opère. Qusedam enim anima est cum peccatis; et illa, dum vivit cum corpore, est mortua moraliter loquendo, et sic est in Inferno morali : dum est separata a corpore est in Inferno essentiali, si obstinata insanabiliter morialur. Alia anima est quie recedii a viliis :istadum est incorpore, est in Purgatorio morali, seuin actu pœnitentiae in quo purgatsua peccata : separata vero est in Purgatorio essentiali. Alia anima est quse in perfeclo habitu virtulis, et jam vivons in corpore est quodammodo in Paradiso, quia est m quadaui felicitatc quantum est possibile in hac vita miseriaj : separata autem est in Paradiso cœlesti, ubi est vera et perfecta félicitas, ubi fruitur visione Dei. »

Giacopo délia Lana : « E perché 1 autore noslro Dante considéra la vita umana essere di tre condizioni, corne è la vita di visiosi, e la vita di penitenti, e la vita di virtuosi, per tanto di queslo suo libro ne là tre parti, cioè lo Inferno, e 'I Purgatorio, e 1 !*aradiso. »

On peut sans doute objecter à ces témoignages réunis l'exemple de Tasse, qui, lui aussi, voulut opposer aux fictions de la Jérusalem délivrée un sens allégorique, repoussé justement par ses admirateurs. Mais cette arrière-pensée de Tasse, caprice de son dernier

mouvement général de transition qui s'accomplit au milieu dé la société européenne, du treizième au quatorzième siècle , devait se faire sentir dans la marche de l'esprit humain; comment la philosophie, parvenue au plus haut point de sa période scolastique, eut besoin de se populariser et de s'éterniser par les chants d'un poëte; comment elle rencontra celui qu'elle attendait parmi les élèves de cette vieille école italienne, où le culte du vrai ne fut jamais séparé du culte du beau et du bien; comment enfin les vicissitudes de la vie de Dante développèrent en lui le triple sens moral, esthétique et intellectuel. Ce triple germe, grandissant sous une opiniâtre culture , devait porter son plus beau fruit, la Divine Comédie ; et celle-ci , ouverte par l'analyse, devait laisser échapper de son enveloppe * brillante et parfumée les semences philosophiques '

âge, ne saurait se comparer aux habitudes persévérantes qui dominèrent le poëte du treizième siècle, qui se trahissent dans les premiers écrits de la jeunesse (Vita nuova), s'énoncent sans détour dans ceux de sa maturité (Convito), et qui affectent de se rappeler elles-mêmes plusieurs fois dans le cours du poëme (Inferno, ix; Purgat., vin), comme pour prévenir par une heureuse sollicitude toutes les hésitations des lecteurs futurs.

Nous ne finirons point sans réparer un oubli qui serait une injustice. Lorsque nous supposions les intentions poétiques de Dante à peu près complètement méconnues jusqu'ici par la critique française, nous ne connaissions point la dissertation de feu M. Bach sur Tétat des âmes après la mort, d'après Dante et saint Thomas, ni le chapitre intéressant que M. Delécluze a consacré à Dante considéré comme poëte philosophe. (Florence et ses Vicissitudes, t. II.)

qu'elle contient. Ainsi nous avons assisté à la naissance d'un grand homme. Il nous est apparu tel qu'une de ces divinités aux deux visages, que les Romains adoraient, regardant d'une part le passe, dont il est le représentant, d'autre part l'avenir, dont il est le précurseur. C'est un naturel généreux, qui rend plus qu'il n'a reçu. Il résume une époque et un pays, et c'est là, pour parler le langage scolastique, la matière dont il se compose ; mais il les résume dans une personnalité puissante, et c'est la forme qui le constitue. Nous avons observé de près la formation d'un de ces livres qui sont immortels ; leur durée est celle de l'humanité môme, qu'ils ne cessent pas d'intéresser , parce qu'ils expriment toute une phase de ses révolutions, parce qu'ils se rattachent à tout ce qu'il y a de pensées et d'affections immuables en elle. En signalant quelquesunes des origines de la Divine Comédie, nous les avons vues se perdre dans les dernières profondeurs de l'histoire ; mais il est surlout facile d'y reconnaître l'expression de toutes les préoccupations politiques, littéraires, scientifiques, de la société contemporaine. Enfin, dans cette œuvre principale et dans les autres écrits qui en sont le complément, nous avons aperçu la présence d'une vaste philosophie, dont l'exposition détaillée va nous occuper désormais, et dont nous pouvons déterminer d'a-

vance les caractères généraux d'après les faits corrélatifs qui ont été l'objet de nos recherches préliminaires. Elle sera éclectique dans ses doctrines, comme le furent les plus illustres doctrines d'alors ; poétique par sa forme et morale dans sa direction, comme il le fallait pour obéir aux habitudes nationales ; elle sera, comme l'esprit de son auteur, hardie dans son essor, encyclopédique dans l'étendue qu'elle embrasse. Car une doctrine philosophique peut se comparer à une fontaine : le génie de celui qui la professe est comme le bassin où elle est contenue, et dont elle prend la configuration ; les circonstances de temps et de lieu ressemblent à l'atmosphère environnante dont elle subit la température, et dont les vents rident sa surface.

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