PISE
La Cathédrale. — Saint-Marc de Venise m'étonne, mais c'est une basilique toute grecque, c'est Sainte-Sophie qui a passé la mer. Saint-Martin de Lucques me rappelle encore les belles églises romanes des bords du Rhin. Notre-Dame de Pise ne me rappelle rien, rien ne l'annonce. On y retrouve bien sans doute les traditions de l'architecture catholique, mais quelque chose de souverainement nouveau y éclate : cette nouveauté, c'est l'inspiration, c'est le génie italien.
Buschetto et ses compagnons n'étaient que des barbares, ils bâtissaient en 1063; mais ces vieux tailleurs de pierre avaient compris que l'église doit être une Jérusalem céleste, et ils construisirent celle-ci avec tant de légèreté, qu'on ne saurait dire si elle s'est élevée de terre, ou si elle y pose seulement, descendue du ciel. Les quatre-vingtquatre colonnes qui portent ses cinq nefs sont élancées comme les palmiers des jardins éternels. Dbs anges, qu'on croit peints par Ghirlandaio,
NÉE 1847. \n
mais qui vivent assurément, montent et descendent en groupes charmants le long du grand arc du sanctuaire. Au fond de l'abside, entre la Vierge et saint Jean, le Christ est assis dans sa gloire, écrasant sous les pieds de son trône le lion et le dragon. Le fond d'or sur lequel il se détache est comme la lumière qui émane du Verbe divin pour éclairer le ciel et le monde : Ego sum lux mundi Devant cette grande figure, sous le regard de ces yeux impassibles qui vous saisissent dès l'entrée de la cathédrale, on ne peut que tomber à genoux et dire : Tu Rex gloriœ Christe, — tu Patris sempiternus es F il lus.
Les anciens maîtres appelaient cette sorte de représentation : une Majesté1. Assurément, une majesté infinie règne dans l'abside de Pise, comme une grâce inexprimable dans les colonnades, sans parler de la richesse des marbres, des mosaïques du chœur et de la grande nef, des tombeaux el des niches fouillées par les plus fins ciseaux du xvr siècle, des tableaux d'André del Sarto et de Perin del Vaga, qu'envieraient les musées des rois.
1. Cimabue, pictor Majestatis pro se et famulo suo pro diebus i quibus laborarunt in dicta opéra, ad rationem solid. 10 pro die. Morrona.
Cimabue, peintre de la Majesté, pour lui et son aide, pour quatre jours pendant lesquels ils ont fait lesdits travaux, à raison de dix sous par jour.
Il est vrai, je reconnais ici les traces de bien des époques différentes; des chapiteaux sculptés longtemps avant le Christ par quelque ouvrier d'Athènes ou de Corinthe, des colonnes romaines, des ornements imités de la fantaisie orientale, les tributs élégants de la Renaissance et de l'art moderne. Mais cette diversité ne me déplaît pas; j'y vois le christianisme qui a le secret d'employer et de consacrer tout ce qu'il trouve sur la terre; je vois, dans cette église de tant de siècles, l'image de l'église immortelle qui se bâtit avec les élus de tous les pays et de tous les temps.
Les dehors de la cathédrale ont d'autres beautés ; cinquante-huit colonnes, divisées en cinq étages, le fronton triangulaire et les ailes ornées d'un acrotère élésrant et couronnées de statues, une marqueterie de marbres précieux, des mosaïques resplendissantes au-dessus des portes de bronze. Des inscriptions nombreuses, fières, naïves, enchâssées dans l'édifice, rappellent l'époque de sa construction, l'industrie de l'architecte Buschetto, la richesse des dépouilles employées à construire ce temple national, les croisades des Pisans, la prise de Palerme, la conquête des Baléares et le fils d'un roi musulman emmené à Pise pour y recevoir le baptême.
Mais une cathédrale italienne n'était pas com-
plète au moyen âge, si elle n'avait autour d'elle tout un cortège de monuments, soit pour satisfaire à la surabondance de la piété chrétienne qui n'avait jamais fini de s'épancher, soit pour répondre à tous les besoins de la vie religieuse. Autour de l'ancienne métropole de Milan, se groupaient un campanile, deux baptistères, quatre oratoires, les palais de l'évêque et des chanoines, les écoles. Autour de la cathédrale de Pise, le baptistère, la tour, l'hôpital et le Campo-Santo. Mais ici le baptistère n'est peint un accessoire ; c'est par lui-même un monument superbe, plus haut que la cathédrale, presque aussi élevé que le campanile, tel qu'il convenait enfin à une ville où affluaient les navigateurs de l'Orient, où l'on ramenait chaque année des milliers de prisonniers sarrasins, où l'on devait célébrer des baptêmes qui étaient à la fois des triomphes de l'Eglise et des triomphes de la patrie.
Une des plus grandes beautés de ces édifices, c'est la lumière qui les colore. Le soleil a échauffé et purifié leurs assises de marbre, il les a revêtues comme d'un vêtement blanc et doré, tel qu'on se figure celui des saints. Quand, au 15 août, sous les feux de l'été, Notre-Dame de Pise apparaissait ainsi resplendissante, qu'on arborait au haut de la cou pôle le grand étendard national, le gonfalon rouge
avec la croix blanche, qu'on déployait tout autour de l'édifice L'écharpe de soie enrichie d'or et de pierreries appelée la ceinture de la Vierge, ne pouvait-on pas dire que la cathédrale vivait, qu'elle était comme une personne glorieuse et immortelle, comme une épouse parée pour son époux? Mais ce qui ajoute ici au charme infini de la beauté, c'est le charme des souvenirs. Ces magnifiques édifices sont les trophées des croisades italiennes, de ces croisades mal connues qui précédèrent,préparèrent, secondèrent les nôtres. Ce sont aussi les premières fleurs de l'art italien. L'architecte Buschetto. le peintre Giunta, le sculpteur Nicolas de Pise, ouvrent la longue suite de ces générations inspirées où Cimabue et Giotto ne viennent qu'au second rang. Florence reconnut longtemps cette supériorité pacifique; ses plus grands artistes ne se croyaient pas sûrs de leur pinceau, s'ils n'avaient . tavaillé au Dôme, à Sainte-Catherine, à Saint-François, s'ils n'avaient étudié l'antique sur quelqu'un de ces marbres que les corsaires pisans rapportaient avec les dépouilles des nations vaincues. Le Campo-Santo était pour eux ce que furent les jardins des Médicis pour les artistes du xve siècle, quand Laurent le Magnifique y réunit des statues, des bas-reliefs inestimables, et les livra à l'imitation des peintres et des sculpteurs.
SAN GEMIGNANO.
De Florence à Rome, le 17 janvier 1847.
Le 17 janvier, par un soleil de mai, nous avons traversé une des plus belles provinces de la Toscane; les oliviers, les chênes verts, les prairies, complétaient l'illusion, et rien ne prouvait que nous ne fussions pas aux premières semaines du printemps. Arrivés à Poggibonsi, nous avons pris un barrocino pour nous conduire à San-Gemignano. Un siège à deux places, suspendu sur le brancard, nous reçut tous deux; et le jeune garçon qui nous conduisait se tenait, tantôt accroupi, tantôt agenouillé, sur une natte, à nos pieds. Après avoir traversé un vallon riant et cultivé, on commence à découvrir San-Gemignano, posé comme un nid d'aigle, à la manière de toutes les villes du Latium et de la Toscane, sur une haute colline; j'ai compté, de loin, dix ou douze tours. A mesure qu'on gravit, la vue devient admirable et s'étend sur un immense horizon. Enfin nous étions à la porte de la ville,
défendue par un mur chargé de créneaux et deux bastions à demi ruinés; nous nous sommes enfoncés dans une longue rue qui passait encore sous deux portes, où j'ai cru reconnaître les restes d'une seconde et d'une troisième enceinte, et nous nous sommes trouvés sifr la place principale; d'un côté, l'église s'élève sur un parvis précédé d'un grand escalier, et, derrière elle, un campanile crénelé; à côté le palais de la commune, en face une sorte de portique ouvert pour abriter les réunions des citoyens, trois ou quatre maisons fortes achèvent l'enceinte. Six grandes tours carrées la dominent et la menacent; tout le moyen âge est debout dans cet étroit espace. Si l'on entre dans l'église, rien ne vient détromper l'imagination. Les parois des nefs latérales sont entièrement couvertes de peintures. D'un côté, l'Ancien Testament et surtout l'histoire de Joseph et celle de Moïse, par Bertali, avec les traits légendaires mêlés par les Orientaux; de l'autre le Nouveau Testament, par Berna. Dans une chapelle latérale, repose sainte Fina, paysanne canonisée, dont la mort et les funérailles ont été peintes par Ghirlandaio. Rien de beau comme cette bienheureuse étendue sur son lit de mort et deux femmes qui la pleurent. Dans le chœur, trois tableaux de Pcrugin, Benozzo et Passignano; au-dessus de la porte, une belle fresque de Saint- Sébastien, par Benozzo, à
l'entrée les restes d'un Enfer et d'un Paradis; enfin, dans le chœur, l'histoire de saint Augustin et dix tableaux, par Benozzo Gozzoli. Naïveté charmante de ces fresques !
Incroyable fécondité de ces vieux peintres qui n'avaient pas assez des murs du Gampo-Santo, des églises, des cloîtres, des palais de Pise, de Florence, de Sienne, qui pénétraient jusque dans les moindres villes, qui entraient comme d'assaut dans les châteaux et les bourgades fortifiées pour s'y établir en maîtres, et pour s'y établir d'une manière mille fois plus durable que les gouvernements et les seigneurs.
Après une visite trop courte, nous sommes redescendus, toujours emportés par notre barrocino, menés au galop par notre jeune guide qui fredonnait : Ti voglio bene assai. Le soleil était couché eî la douceur de l'air si grande, que nous ne frissonnions pas sous nos manteaux. Ce plaisir, pris à deux, le soir de ma fête, restera un des plus aimables souvenirs de ce voyage.