MESSE PONTIFICALE ARMÉNIENNE A SAINT-BLAISE
3 février.
En comparant le rite Arménien avec celui de l'Église d'Occident, je fais trois remarques : premièrement, la perpétuité, l'identité du dogme, le même sacrifice parfaitement reconnaissable sous les formes qui ne varient que par le détail, l'offrande, la consécration, l'élévation, la communion
1. « U viendra, le Désiré de toutes les nations, et je remplirai celte maison de ma gloire. »
des laïques sous une seule espèce. Secondement, le cérémonial, le costume surtout a bien plus d'antiquité, de fidélité, de majesté. On y reconnaît le caractère immobile de l'Orient, on y voit le génie d'un peuple dont il fallait frapper l'imagination et étonner les yeux. Ainsi, malgré l'esprit nouveau du christianisme qui est un esprit de liberté, qui n'a rien de secret, qui appelle également tous les hommes à la liberté et au salut, le rite arménien, aussi bien que le rite grec, a consacré l'habitude de fermer le sanctuaire, comme pour dérober les mystères aux yeux de l'assemblée. Troisièmement, la psalmodie qui dure pendant tout l'office et qui est soutenue tour à tour par l'évêque, les officiers et les clercs, n'est qu'une sorte de gémissement faible» languissant et monotone. Quelle différence avec les antiennes de l'Église d'Occident, ses hymnes de triomphe et ses chants tour à tour joyeux et terribles ! D'un côté, ce sont bien les soupirs d'une chrétienté affligée et persécutée, qui craint d'élever la voix et de réveiller ses persécuteurs; de l'autre ce sont les accents de cette société catholique qui a fait les croisades, et qui a conquis la moitié du monde. Il y a deux choses dans la liturgie, une représentation que j'ose appeler dramatique, et une composition musicale ; la première, qui tient plus de la matière, est restée plus parfaite chez les Asia-
tiques, comme la sculpture est plus parfaite chez les anciens. La seconde, qui tient plus de l'esprit, a surtout pris l'essor en Europe ; la musique convient mieux à ce besoin de l'infini qui tourmente les modernes.
A M. L'ABBÉ OZANAM
Rome, 17 février 1847
Mon cher Alphonse,
J'ai bien besoin que tu prennes ma défense contre les mauvaises langues qui doivent accuser ma paresse et mon silence. Je te prie de m'excuser auprès de tous ceux à qui je n'écris pas. Je voudrais aussi que Charles passât chez M. Ampère pour demander de ses nouvelles, de celles de M. Ballanche et de madame Récamier, en ajoutant que j'écrirai dans quelques jours et que je suis bien honteux de ne l'avoir pas fait. La vérité est qu'à Florence mon temps a été entièrement pris par mes recherches
dans les bibliothèques. Depuis que je suis ici, je me suis fait un scrupule de conscience de rien écrire avant d'avoir fini mon interminable préface, laquelle touche à sa fin. Mais quelques jours après mon arrivée, j'ai été pris d'un malaise nerveux, sans éprouver cependant aucun symptôme alarmant, ni rien qui ressemblât aux accès de fièvre de cet été. Seulement je ne pouvais pas travailler, et je me trouvais parfaitement en harmonie avec l'esprit public qui n'était tourné qu'aux fêtes et aux divertissements.
Amélie a longuement conté à sa famille les plaisirs que nous nous sommes donnés. La vérité est que nous ne nous sommes pas refusé les joies permises et que nous avons pratiqué la maxime :
Si fueris Romoe, Romano vivito more.
Cependant nous prenons le proverbe dans toute son étendue, et comme nous nous sommes divertis avec les Romains, nous tâchons aussi de nous sanctifier avec eux. Samedi, 13 février, nous savions que le Pape dirait la messe à Saint-Apollinaire qui est l'église du séminaire de Rome, et que peut-être il y donnerait la communion aux laïques. Nous nous étions préparés , et le matin, à sept heures et demie, nous entrions à Saint-Apollinaire. Autour de l'église
étaient suspendus des festons de verdure et la terre était jonchée de feuillages. On avait orné l'intérieur de draperies blanches, rouges, jaunes, bleues, à bordures d'or et d'argent, avec beaucoup de lustres, de candélabres et de flambeaux. Ces décorations qui choquent un peu nos regards, accoutumés à la nudité' majestueuse des églises gothiques, ont cependant je ne sais quoi de joyeux et d'aimable. Elles conviennent à un peuple qui traite Dieu plus familièrement, plus tendrement; elles ont un air de fête de famille qui finit par me plaire. C'était bien une fête de ce genre qu'on allait célébrer. Les élèves du séminaire, au nombre d'une centaine, rangés sur la porte, attendaient en silence, mais tout rayonnants de plaisir. A huit heures et quart, les cloches ont sonné, et le Pape est entré avec un cortège peu nombreux; quelques officiers de sa chambre, quelques prêtres, et six gardes nobles qui se sont tenus debout, l'épée nue, à l'entrée du chœur. Une vingtaine de Suisses distribués dans l'église y maintenaient l'ordre. Le Pape était en mozette rouge et en soutane blanche, le chapeau rouge à la main. 11 s'est agenouillé sur un prie- Dieu au pied du grand autel, au milieu des séminaristes dont les files pressées encombraient le chœur* Il a dit une messe basse, assisté seulement de quatre prêtres, lentement et avec une grande piété; au
moment de la communion, tous les élèves sont allés deux à deux recevoir la sainte Eucharistie de la main du Saint- Père qui avait bien vraiment l'air d'un père au milieu de ses Fils. Jusqu'ici, tout était édifiant; mais ce qui est devenu sublime, c'est quand le pape, en finissant de donner la communion aux ecclésiastiques, a exprimé le désir de la distribuer au peuple. Alors les gardes se sont écartés, et on a vu le souverain pontife descendre de l'autel tenant le Saint-Sacrement dans ses mains; en même temps, un mouvement s'est fait dans la foule pour aller au-devant de lui et se jeter à la sainte table. Les marches étaient couvertes de deux rangs de fidèles, serrés, troublés, émus jusqu'aux larmes. Point de distinction. Il y avait là, la reine douairière de Saxe, de pauvres Italiennes, des femmes, des hommes de différentes nations, et mon Amélie et moi dans cette foule, à côté l'un de l'autre, comme nous l'avons toujours été dans le bonheur et dans le malheur, comme nous espérons l'être jusqu'au bout de la vie et après la vie. Que nous aurions voulu avoir avec nous tous ceux que nous aimons ! Le cortège sacré s'est approché de nous. J'ai vu cette admirable figure de Pie IX, tout éclairée par les flambeaux, tout émue par la sainteté du moment, plus noble, plus douce que jamais. J'ai baisé son anneau, l'anneau du pêcheur qui depuis