‹ Œuvres complètes de A. F. Ozanam (volume 4)Chapitre 13 sur 49 · AN-NÉE 1847. US · texte numérisé non relu

AN-NÉE 1847. US

dix-huit siècles a scellé tant d'actes immortels. Puis j'ai tâché de ne plus rien voir, de tout oublier pour ne plus songer qu'à celui qui est notre maître à tous et devant qui les pontifes ne sont que poussière. Une demi-heure après, la messe d'action de grâces étant dite, le pape est sorti au milieu de la foule agenouillée pour recevoir sa bénédiction.

Nous verrons d'autres, fois Pie IX au milieu des pompes de la papauté, mais il était touchant de le voir cette fois, visitant son séminaire comme un prélat consciencieux, et communiant son peuple comme un bon prêtre. On s'attend ici à> trouver des cérémonies magnifiques, mais on aime bien mieux à les trouver édifiantes. C'est encore un des traits du caractère de Pie IX de rentrer dans ces fonctious pastorales un peu effacées jusqu'ici par les devoirs politiques. Quoi de plus petit aux yeux des gens du monde que de prêcher, de dite la messe, de donner la communion, de faire les fonctions du moindre curé de village? C'est cependant par là que Pie IX gagne les âmes, et c'est en gagnant les âmes que les grands papes des premiers siècles ont conquis toute l'Europe. Vous verrez que ce sera l'évêque de Rome qui réconciliera encore une fois le monde avec la papauté.

Je ne me lasse pas de voir, de revoir ce saint homme qui seir.ble destiné à faire sans effort, sans

Ul LETTRES DE FRÉDÉRIC OZANAM.

bruit, sans froissement une des plus bienfaisantes révolutions, et qui paraîtra peut-être dans l'avenir comme l'auteur d'une ère nouvelle. Amélie vous a écrit les détails de notre audience. Nous avions déjà vu le Pape à la chapelle du Quirinal; dimanche dernier, je l'ai revu à une procession du Saint- Sacrement, à l'église de Saint-Pierre. Nous ne serons contents que lorsque nous l'aurons trouvé, comme l'ont trouvé plusieurs étrangers de notre connaissance, se promenant à pied hors de la Porta Pia. Du reste, il est ici dans toutes les conversations et dans tous les cœurs. Sa personne soutient bien ce rôle glorieux et populaire, sa taille est haute et bien prise, son visage assez coloré, et comme il n'a que cinquante-quatre ans, il conserverait encore un air de jeunesse, si ses cheveux ne commençaient à grisonner et si quelques rides ne trahissaient déjà la fatigue du pontificat. On dit que depuis son élection il a beaucoup changé, mais ce qui ne change point, c'est l'expression de sa figure; je n'ai jamais vu réunies ensemble plus d'élévation, de candeur et de bonté ! Quand il parle, il ne tarde pas à s'émouvoir, et cette émotion, cette voix pénétrante remue tous les cœurs. Il y a trois cents ans — depuis Pie V — que l'Église n'a pas eu de pape canonisé ; mais celui-ci pourrait bien renouer sur la chaire de saint Pierre la longue chaîne des Saints.

Je m'aperçois que je ne finis pas, et qu'il faut cependant finir. Ne pense pas, cher frère, que j'aie oublié tes commissions. Déjà je t'ai acheté quelques petits livres de piété du quatorzième siècle. Mille choses à notre bonne veille Marie, nous ne l'oublierons jamais. Adieu, mes bons frères, Amélie veut se charger de répondre elle-même à vos bonnes lettres; petite Marie qui nous voit écrire veut absolument de l'encre et du papier; elle barbouille depuis une demi-heure à côté de moi une lettre qui ne mérite pas l'honneur de vous être envoyée. Tout à toi.

XXY1I

A M. PROSPER DUGAS

Rome, jour de Pâques 1847.

Mon bien cher ami

Il y a longtemps que vous accusez mon silence, et vous ne comprenez pas qu'après avoir été si affectueusement accueilli par mes amis de Lyon, j'aie

pu rester quatre mois sans leur adresser quelques lignes de souvenir. Vous verrez cependant que je ne suis pas sans excuses et que j'en ai malheureusement de trop légitimes. D'abord presque en vous quittant, comme je visitais les ruines de l'abbaye de Montmajour, près d'Arles, je me suis maladroitement foulé le poignet de manière à passer un mois sans pouvoir toucher une plume. Quand j'ai repris l'usage de mes doigts, j'ai dû réparer le temps perdu et m'employer sans réserve aux recherches dont M. le ministre m'avait chargé; je voulais lui adresser un premier rapport avant de rien écrire pour ma satisfaction personnelle.

Enfin j'avais acquitté ma dette, et je croyais avoir un peu de loisir, quand un grand malheur est venu nous frapper, troubler tous nos projets, m'ôter pendant quelque temps toute liberté d'esprit et de cœur. Un frère de ma femme, que nous avions quitté avec beaucoup de chagrin, mais avec la confiance de le retrouver à notre retour, a été enlevé tout à coup par une crise imprévue. Cette affreuse nouvelle nous est arrivée au moment où nous venions de finir une neuvaine avec la sainte sœur Makrena pour sa guérison. Il est bien vrai que les prières de la vierge polonaise n'ont pas été perdues; notre bien-aimé frère, qui avait eu la vie d'un martyr, a fait la mort d'un saint; à l'âge de vingt-trois ans il a quitté la

terre, je ne dis pas avec une résignation, mais avec une joie toute divine; il laisse le vide le plus désolant dans sa famille dont il était l'âme, dont il faisait la douleur par ses souffrances et la consolation par ses vertus, par sa sérénité, par sa grande intelligence. Sa sœur ne s'est pas encore relevée d'un coup si terrible, et depuis vingt jours je n'ai guère d'autre soin que de la soutenir dans son affliction.

Nous serions môme aussitôt partis de Rome, sans attendre la semaine sainte, si nous n'avions été retenus par des lettres de nos parents qui nous laissent entrevoir la pensée de venir nous rejoindre eux-mêmes; cependant nous attendons encore leur réponse définitive, et dans le délai que nous donne cette incertitude, je saisis un moment pour vous assurer, cher ami, que je ne vous ai point oublié. Vous avez pris depuis longtemps vos mesures pour que l'oubli fût impossible, et vous n'aurez pas de peine à me croire, quand je vous dirai que votre souvenir m'a accompagné dans tous les beaux et saints lieux que j'ai visités, au tombeau des saints Apôtres où j'ai porté souvent des prières bien faibles, mais un peu moins froides'qu'ailleurs, et enfin devant ce bon et admirable Pape dont vous voulez surtout que je vous parle; car pour vous, comme pour tous ceux que je vois ici, pour l'Italie comme pour le monde

catholique, le grand événement, la grande affaire, celle qui peut décider toutes les autres, c'est le pontificat de Pie IX.

C'est bien le moment de vous parler de la Papauté, quand je viens d'assister à ses pompes les plus solennelles, quand je suis encore tout ému du plus beau spectacle qui soit sur la terre, celai de la messe papale et de la bénédiction Urbi et Orbi. Dites bien à ceux de nos amis qui seraient inspirés de faire le pèlerinage de Rome, dites-leur bien de ne pas croire tout le mal qu'on leur répète de Saint-Pierre et des cérémonies de la semaine sainte. Non, il n'est pas vrai que Saint-Pierre ne soit qu'un palais de cardinaux, une erreur des artistes demi-païens du xvr siècle, sans caractère religieux, en dehors des traditions antiques. D'abord ceux quibâtirentSaint- Pierre se sont attachés à reproduire, en beaucoup de points, les dispositions de l'ancienne basilique qu'il s'agissait de remplacer; cette église est faite, non pour la prière solitaire, mais pour les triomphes du christianisme, pour les fêtes royales du pontificat; il n'y fallait ni le demi-jour, ni le mystère de nos cathédrales gothiques, mais la splendeur, la lumière, l'espace. Sans doute, quand Saint-Pierre est vide, on n'en voit pas toute la grandeur; mais il ne faut pas le voir vide; il grandit à mesure que le peuple y entre; des milliers d'hommes arrivent par toutes les

portes, il semble que Rome entière s'y précipite, et cependant il n'y a jamais de foule; le flot de la multitude vient mourir contre les murailles, comme la mer contre les rochers, mais sans violence et sans bruit.

Le jour de Pâques, vingt mille personnes peutêtre assistaient à la messe, et il restait une immense étendue pour la liberté des cérémonies; vous ne pouvez rien imaginer de plus grave, de plus harmonieux que la disposition du cortège sacré et que ses processions du trône à l'autel. Au moment de l'élévation, quand le pape se retourne et montre la sainte hostie et le précieux sang, et que tous les ordres de l'Eglise représentés par leurs chefs et leurs délégués, toutes les nations chrétiennes représentées parleurs ambassadeurs, leurs pénitenciers, leurs pèlerins, sont prosternés dans une- même adoration; quand tous les souvenirs du catholicisme sont rassemblés autour de cet autel, où le souverain pontife sacrifie, depuis l'apôtre Pierre dont le tombeau est au-dessous,jusqu'à ces générations de papes et de saints de tous les temps, ensevelis sous le pavé de la basilique, alors, mon ami, on éprouve une joie infinie de voir enfin honorer dignement ce Dieu si méconnu et si outragé. Les hérétiques et les schismatiques qui se trouvent présents ne résistent pas à cette impression; on les voit courber la tête avec les autres

et s'écrier au moins : « Que c'est beau ! » Mais comment vous rendrai-je ce que j'ai vu lorsque, l'office s'achevant, les portes se sont ouvertes pour vomir la multitude sur la place déjà couverte d'une foule innombrable; car on évalue à plus de soixante mille hommes ceux qui attendaient la bénédiction! Les gens des campagnes étaient venus par troupes, avec leurs costumes pittoresques; les soldats y assistaient sous les armes, et une quantité infinie de Romains qui n'ont pas l'habitude de suivre ces cérémonies s'y étaient rendus cette année pour honorer la première Pâque de Pie ÏX.

Cependant, quand le pape a paru sur le balcon, accompagné des cardinaux, le silence s'est fait tout d'un coup, si subitement, si universellement, si profondément, que l'on a pu entendre d'un bout à l'autre les oraisons et les prières prononcées par le pontife jusqu'au moment où, s'étant levé, bénissant la ville et le monde avec une majesté infinie, de toutes les parties- de la place on a répondu : Amen. C'est assurément le plus bel acte de foi que j'aie vu de ma vie. Mais à peine la cérémonie religieuse a-t-elle été finie, que l'enthousiasme populaire n'a pu se contenir, et, ce qui ne s'était jamais vu sous le pontife précédent, les vivats ont éclaté; on agitait les mouchoirs et les chapeaux, un amour immense enlevait pour ainsi dire tous les cœurs.

La garde civique voulait mettre ses shakos au bout des fusils et le genou en terre, pour rendre ainsi à Pie IX un honneur militaire qui n'a été rendu qu'à Napoléon; mais le pape, instruit de ca projet, avait fait défendre qu'on mêlât aucune démonstration politique à une solennité toute sacrée. Cependant la garde civique a longtemps attendu sur la place, avec une foule innombrable, dans l'espoir de saluer le pape au passage quand il retournerait au Quirinal. Il a encore éludé cet empressement en retardant son départ jusqu'à quatre heures du soir, et alors, quand sa voiture a paru, le peuple s'est précipité pour dételer les chevaux ; le pape ne le permettant point, on Ta accompagné jusqu'au Quirinal, c'est-à-dire à plus d'une demilieue de distance, et la place du palais s'est trouvée en un instant encombrée d'une multitude qui saluait Pie IX des plus vives acclamations. Il a fallu qu'il reparût encore au balcon pour donner encore une fois sa bénédiction pontificale et paternelle. Déjà, la veille, quatre cents jeunes gens, avec des torches, s'étaient rendus sous ses fenêtres pour lui chanter une cantate et lui souhaiter, suivant le pieux usage du pays, la bonne Pâque; l'avant-veille au soir, comme il avait voulu, outre le lavement des pieds officiel, aller laver les pieds aux pauvres dans l'hospice des pèlerins, quand il est sorti, les rues se

sont illuminées comme par enchantement sur son passage. On a fait ce qu'on a coutume de faire pour le saint Viatique quand il est porté la nuit ; chacun est sorti sur sa porte, on s'est mis à la fenêtre avec la lampe à. la main , mais ces lampes qui s'éteignaient étaient de bien faibles images de l'affection ardente de ce peuple pour son évêque et son prince. Ils en sont épris, ils en parlent avec ivresse, et cela depuis dix mois bientôt ; ce qui est beaucoup dans un siècle où les plus belles popularités ne durent guère, au milieu d'une misère publique qui se fait sentir ici durement, comme ailleurs, et que les ennemis de la papauté ont cherché à exploiter contre elle.

Gardez-vous donc de ces hommes circonspects, qui, sans oser attaquer ouvertement le pontife réformateur, se hasardent à rappeler les commencements de Louis XVI, ou qui regrettent que Pie IX se prête et paraisse trouver quelque douceur à ces manifestations populaires. Au contraire il s'y refuse, autant qu'il est en lui, par humilité, par sagesse; mais enfin il est père, et comment repousserait-il opiniâtrement ces témoignages d'amour qui consolent son cœur de tous les soucis du gouvernement et du pontificat?

Vous savez quelles oppositions il trouve dans une partie du sacré-collège, de la prélature, de la no-

blesse romaine et de la diplomatie; mais ne le croyez pas aussi isolé qu'on le dit : il rallie à ses desseins quelques-uns des cardinaux les plus vénérés pour leurs vertus et leur capacité; peu à peu, il réforme et recompose cette cour où il a tant d'adversaires. 11 y a moins de ressources chez les laïques, jusqu'à présent étrangers aux affaires et qui ont besoin de faire leur éducation politique, pour occuper une place convenable dans le gouvernement et dans l'administration; c'est à quoi Pie IX s'applique en faisant entrer un grand nombre de laïques dans les différentes commissions consultatives qu'il a composées, et, ce qui est plus décisif, en formant d'un ecclésiastique et de quatre laïques le tribunal de censure récemment institué.

Cette institution a beaucoup occupé les esprits et mécontenté quelques impatients qui auraient voulu une brusque déclaration de la liberté de îa presse. Cependant deux hommes entourés de toute la confiance du parti progressif, M. le professeur Orioli et M. d'Azeglio, ont pris la défense de l'édit de censure ; ils ont fait voir tout ce qu'il y a de bienfaisant dans cet acte où la discussion est permise sur toutes les matières d'administration publique; où la délibération et le contrôle mutuel de cinq personnes remplacent l'arbitraire d'un censeur unique; où sont indiqués les cas dans les-

quels la publication peut être arrêtée, en sorte qu'en dehors de ces cas prévus, la censure ne peut plus inquiéter les écrivains. Aussi les esprits commencent à revenir sur cette mesure et à comprendre qu'elle rentre dans la politique de Pie IX, toujours réformatrice, mais jamais révolutionnaire. C'est ainsi qu'il n'a voulu faire aucune destitution; mais il a profité de la mort de plusieurs magistrats pour supprimer leurs places, et réduire en un seul trois tribunaux qui énervaient l'administration de la justice par le conflit de leurs juridictions exceptionnelles. C'est ainsi encore, qu'au lieu de détruire quelques ordres religieux inutiles, mais non pas scandaleux, il leur a fait défendre de recevoir des novices ; et dernièrement il a profité de l'extinction des Hiéronymites pour donner leur couvent à la congrégation enseignante des Somasques, et pour établir dans une des dépendances de cette maison un dépôt de mendicité.

Tous ces traits sont d'un souverain aussi sage que bienfaisant. Je pourrais vous en citer d'autres qui sont d'un pieux évêque, d'un prêtre zélé, d'un saint : c'est là surtout ce qui nous touche de près, et Pie IX ne peut rien faire de mieux pour réconcilier le monde avec la Papauté que de laisser effacer, par moments, dans sa personne, le prince temporel dont on n'a pris que trop d'ombrage, pour ne laisser

paraître que l'évêque de Rome et le vicaire de celui

qui a dit : « Je suis le bon pasteur. » Voilà pourquoi

il reprend l'une après l'autre toutes les fonctions

actives de l'épiscopat, prêchant son peuple et son

clergé, donnant la confirmation et les saints ordres,

visitant incognito les écoles d'adultes, les hôpitaux,

les pauvres dans leurs greniers, allant dire la messe

basse dans une humble église et y distribuant la

sainte communion à tous ceux qui se présentent,

comme nous avons eu le bonheur de la recevoir,

ma femme et moi, de ses mains. Avec cela, une

pureté de mœurs qui a fait l'admiration de tous

ceux qui l'ont connu jeune prêtre, et d'une telle

charité qu'au moment où il vint au conclave, il fut

obligé d'emprunter six cents écus pour faire sa

route. Encore, à cette époque, abandonnait-il à ses

frères ses revenus patrimoniaux; aujourd'hui, il les

a repris pour ses aumônes, ne voulant pas grever

davantage le trésor obéré, en sorte que la famille

Mastaï pourrait se plaindre d'avoir un pape qui la

ruine autant qu'il l'honore.

Mais ce qui éclate surtout en lui, ce sont deux sentiments qui ont fait la grandeur de tous les grands papes : cette foi inébranlable en l'autorité divine dont il est le dépositaire, et une profonde conviction de son indignité; une confiance en Dieu qui le met en état de tout entreprendre, un mépris

de lui-même qui le met en état de tout souffrir; delà, cette auréole de sainteté qui éclaire sa belle physionomie, et cet accent chaleureux qui anime ses paroles. Nous avons eu l'honneur d'être reçus en audience particulière, et Sa Sainteté a voulu faire asseoir ma femme, caresser et bénir ma petite fille de dix-huit mois. Le pape nous a parlé de la France, de la jeunesse des écoles, des devoirs de l'enseignement, avec une noblesse, avec une émotion, avec une grâce inexprimables. Comme je lui disais que la juste popularité de son nom hâterait encore le retour des esprits au catholicisme : « Je sais bien, a-t-il répondu, que Dieu a fait ce miracle, et que tout à coup les préventions contre le Saint- Siège se sont changées en respect et en amour; et ce qui me confond, c'est que pour ce changement il ait voulu se servir d'un misérable comme moi. » Ces mots étaient dits avec une humilité si sincère, si touchante dans le vicaire de Dieu, que nous en avons été émus jusqu'aux larmes.

Il faut vous dire, puisque vous êtes père et que vous comprendrez mon orgueil, que ma petite Marie se conduisit comme un petit ange; qu'en nous voyant, sa mère et moi, agenouillés devant le pape, elle se mit à genoux toute seule, joignant ses mains avec un petit air de vénération, et le pape en fut si content, que trois ou quatre jours après il

eut la bonté de s'en souvenir et de dire à un prêtre français en lui parlant de nous : « Ils m'ont amené leur petite fille qui a été tout à fait charmante; cette pauvre enfant s'est mise d'elle-même à genoux devant moi et me regardait comme si j'étais le bon Dieu. » Ne trouvez-vous pas que ma petite Marie avait raison, et qu'elle reconnaissait bien le représentant de celui qui a dit : « Laissez venir à moi les petits enfants. »

Je puis dire, pour votre gouverne, que, si je ne me trompe point, les hommes les plus considérables de ce pays approuvent la thèse de liberté soutenue par Y Univers, en désapprouvant la violence de son langage et l'âpreté de sa polémique. On voudrait que les questions agitées en France finissent, non par une rupture, mais par un accord de l'Église et de l'État.

Quant aux jésuites, je les vois contents du pape; d'où je conclus qu'il est content d'eux. Cependant ils n'ont pas cette influence excessive qui exciterait la jalousie des autres ordres, et ce qui étonne et ravit le plus, c'est de voir l'accord des religieux de toute robe en faveur du nouveau pontificat; prions Dieu de conserver cette heureuse concorde et de donner de longs jours à celui qui en est l'auteur.

P. S. Il se trouve que cette lettre, retardée par

mille circonstances, n'est point partie avant mon voyage pour le Mont-Cassin. Au retour, j'ai eu l'honneur d'avoir une nouvelle audience de Sa Sainteté, et je suis heureux d'un retard qui me permet de vous dire qu'une fois de plus les paroles du vicaire de Jésus-Christ m'ont laissé pénétré de vénération et d'amour. Ah ! priez et faites prier pour qu'il vive !

NOTES DE VOYAGE

NÀRNI, TERNI, ASSISE.

Avril 1847.

A quelque distance de Civita-Castellana, dans les premières gorges de l'Apennin, la route serpente le long d'une vallée étroite et profonde où coule laNéra; tout à coup, la vallée s'ouvre, les montagnes s'écartent à droite et à gauche et forment un admirable bassin. Au point même où le chemin tourne et démasque ce paysage inattendu, s'élève, bâtie sur le rocher, la vieille ville de Narni, avec ses constructions pittoresques, sa place publique et son palais communal qui ont bien le caractère italien, et sa cathédrale où tout respire l'antiquité. J'y remarque les deux ambons en forme de chaires placés, comme à Ara Cœli, au pied des deux colonnes de la grande nèfles plus rapprochées du chœur, et

une confession au-dessous du grand autel. C'est là que repose saint Juvénal, évêque et martyr. Je voulais savoir si les hymnes en l'honneur de saint Juvénal, copiés dans le manuscrit du Vatican, sont en usage dans le diocèse de Narni ? Je fis une recherche inutile dans le bréviaire de MM. les chanoines, et je ne trouvai pas le moindre clerc. Je tenle une visite à M. le curé. Il fait chaud. M. le curé ne veut pas descendre et me parle de sa fenêtre; une conversation archéologique s'établit du deuxième étage à la rue : décidément, mes hymnes sont inédits.

De Narni à Terni, on suit une plaine riante et cultivée. On arrive à Terni, assise au pied des montagnes, et de là on visite la cascade. Impossible de dire ce qu'il faut payer d'abord : au maître de poste qui seul a le droit de conduire les voyageurs auprès de la cascade, ensuite au guide qu'il faut prendre pour aller de l'endroit où la poste s'arrête à la cascade, aux maîtres de la première propriété et de la seconde qu'il faut traverser avant d'approcher de la cascade, au padrone du trou par où l'on voit le commencement de la cascade, à ceux qui ont fait les sentiers pour descendre le long de la cascade, au padrone du balcon d'où l'on voit le milieu de la cascade, au padrone de la planche qu'il faut passer pour aller au bas de la cascade, au padrone des ânes qu'il faut enfourcher pour

gravir la montagne en face de la cascade, au padrone du pavillon d'où l'on voit la totalité de la cascade, au padrone de la porte qu'il faut traverser en revenant de la cascade, aux padroni de rien du tout, à qui tous les messieurs voyageurs donnent au retour de la cascade. Avec cela, la cascade de Terni est un admirable spectacle qui tient tout ce qu'on s'en promet. Le fleuve tombe et se brise à moitié de sa chute sur des rochers d'où il retombe en cascades nouvelles et remonte en poussière jusqu'en haut. Pour moi, je ne suis point désenchanté d'apprendre que ce n'est point l'ouvrage de la nature : ce sont les Romains qui ont ouvert cette brèche aux eaux du Velino pour sauver les terres désolées par ses débordements. Je reconnais bien ces Romains qui ne souffraient aucune résistance. Ce fleuve les gênait, ils Font jeté dans la vallée à trois cents pieds de profondeur.

De Terni à Spolete, on traverse un autre embranchement de l'Apennin. A Spolete comme à Terni, comme à Foligno, se lit cette inscription sur toutes les portes : Viva Pio nono, liberatore ! De Foligno à Pérouse, on côtoie un bassin riant et fertile entouré de belles montagnes. A moitié chemin, à droite, sur une haute colline, apparaît la cité d'Assise.

Rien ne m'a plus touché que cette pieuse et char-

mante ville encore toute pleine des souvenirs de ses saiuts. Sur la vieille porte est inscrite la bénédiction prononcée par saint François, lorsque, au moment de mourir, il fut prié de bénir sa patrie. Puis, comme pour garder la ville de ce côté, est placée la belle église de Sainte-Claire. C'est un édifice du xnr8 siècle, du style gothique le plus pur : une façade très simple, ornée seulement d'un portail et d'une rosace; des arcs-boutants soutiennent l'église des deux côtés, comme les câbles qui amarrent un vaisseau ; un clocher élevé, construit du côté du chevet, une seule nef en forme de croix, les arcades et les fenêtres ogivales, pas d'ornements inutiles. Sous le grand autel repose le corps de sainte Claire ; la voûte qui le couronne est couverte de fresques de Giottino : il y a représenté, en quatre compartiments, la gloire des vierges ; dans une chapelle latérale, on conserve le crucifix qui parla à saint François au commencement de sa conversion. L'église de Sainte-Claire fut bâtie pour recevoir les religieuses franciscaines, après que le pape eut ordonné qu'elles fussent transférées dans la ville, afin de ne plus courir les mêmes périls qu'à Saint- Damien. — C'est aussi là que fut célébrée la canonisation de saint François.

A l'autre extrémité de la ville, le Sagro-Convento. Un cloître mène à l'église inférieure; on y

entre par un portail latéral, orné avec beaucoup de grâce et de simplicité. La chapelle souterraine où se trouve le tombeau de saint François est l'ouvrage du xixe siècle, sans aucun mérite architectural, et cependant elle me touche profondément. Ce siècle-ci a voulu, lui aussi, faire quelque chose pour la gloire du saint ; il n'a point gâté par des restaurations mal entendues l'œuvre des siècles précédents; il ne pouvait rien élever au-dessus, il a creusé au-dessous, il a cherché à se rapprocher de la sépulture sacrée, à se réchauffer à ce foyer d'amour. — Dans l'église inférieure, une voûte surbaissée laisse pénétrer un demi-jour qui obscurcit les peintures, mais qui répond à la vie obscure et mortifiée de saint François. — Peintures de Simon Memmi dans la chapelle de Saint-Martin; de Taddeo Gaddi, de Gavallini dans les bras de la croix; le sujet de la crucifixion y est traité à plusieurs reprises avec une touchante prédilection; toujours, autour de Jésus crucifié, des groupes d'anges qui pleurent. A la voûte, au-dessus du grand autel, peinte par Giotto, se voit la Sainte Obéissance, la Sainte Pauvreté et ses noces avec saint François, la Sainte Chasteté, saint François dans la gloire. Admirable symbolisme ! la Vierge dans la tour, le bain sacré, la Pénitence. — Enfin, l'église supérieure, élancée, lumineuse, avec des arcades ogivales d'une

16i LETTRES DE FRÉDÉRIC OZANAM.

élégance parfaite, de beaux vitraux, des stalles en marqueterie. Rien qu'une croix simple sans chapelles latérales. Sur les murs est représentée la vie de saint François, attribuée à Giotto, et, au-dessus, des scènes de l'Ancien et du Nouveau Testament, par Cimabue. Cimabue a aussi peint la voûte et particulièrement les quatre pans de l'église latine qui sont d'une beauté et d'une conservation parfaite. A l'extérieur, une façade très nue, seulement un portail et une charpente à rosace. Ici, comme à Sainte- Claire, c'est bien le caractère primitif de l'ordre de Saint-François : c'est pauvre et beau.

Dans ces vieilles peintures, il y a une pureté admirable, il y a une humilité parfaite de l'artiste qui ne semble jamais songer à soi, il y a une charité ardente qui donne à la lumière même je ne sais quoi de chaleureux. Il semble que tout ceci ait été peint par des saints ou par des gens bien près de l'être. On reconnaît l'inspiration qui sort du tombeau sacré, qui rayonne tout autour et qui jette un jour surnaturel sur tout ce qui l'approche. Je commence à comprendre que ce Saint populaire, qui ne vécut que pour les pauvres, qui prêcha dans leur langue, fut véritablement le père de toute la peinture, comme de toute l'éloquence, comme de toute la poésie italiennes.

Hors de la ville et à peu près à mi-coteau, se

trouve l'église de Saint-Damien, à la reconstruction de laquelle saint François travailla de ses mains, et dans laquelle, plus tard, il installa sainte Glaire. C'est là que cette vierge héroïque arrêta les bandes sarrasines de Frédéric II en sortant au-devant d'elles avec le Saint-Sacrement dans ses mains. On voit encore le ciboire qu'elle portait. On voit aussi le chœur étroit et bas, les bancs grossiers où les pauvres compagnes de sainte Glaire chantaient les louanges de Dieu.

Du haut des terrasses de Sainte-Glaire et du Sagro-Convento, on domine le bassin de l'Ombrie et ses admirables campagnes illustrées par tant de miracles. C'est là que fut célébré le fameux Chapitre des cabanes de feuillages où, onze ans après la fondation de l'ordre, cinq mille religieux se trouvaient réunis. Ces beaux lieux n'ont pas changé, tous les souvenirs y sont vivants, et l'on ne s'étonnerait pas d'y voir recommencer les mêmes prodiges. Au pied de la montagne est l'église de Sainte- Marie-des-Anges malheureusement refaite sur les plans de Vignolo; au dedans, le petit sanctuaire de la Portioncule, peint par Overbeck, et dans le monastère, on voit le lieu où saint François avait coutume de prier, celui où il mourut, celui où il se précipita dans les ronces, remplacées maintenant par de belles roses sans épines.

Non jamais pèlerinage ne fut plus doux, nous étions pénétrés d'un sentiment qui ressemblait à la joie, mais plus calme et plus durable; les paroles ne nous venaient plus qu'avec des larmes. Il nous semblait que le ciel était plus beau, les hommes meilleurs, et que volontiers nous aurions dressé là notre tente pour le peu de jours qu'il nous reste avant de la replier.

Si Ton considère l'Italie du moyen âge, on y peut tracer un cercle qui commence à Pise, à Florence, qui embrasse la Toscane, TOmbrie, une partie du patrimoine de Saint-Pierre, et qui finit à Viterbe. C'est là que rayonna pendant trois siècles le plus vif éclat de la sainteté chrétienne : à Pise, saint Reynier; à Florence, saint Jean Gualbert et l'ordre de Vallombreuse, saint Philippe de Bennizzi et les Servites, le B. Giovanni délie Celle, sainte Madeleine de Pazzi;à Sienne, appelée l'antichambre du Paradis : il suffit de nommer sainte Catherine et saint Bernardin. A Cortone, sainte Marguerite; à Assise, saint François, sainte Claire et leurs disciples. Puis saint Nicolas de Tolentino, sainte Angèle de Foligno, sainte Rose de Viterbe et saint Bonaventure à Bagnarea. Mais ce foyer de sainteté est en même temps le foyer de l'art chrétien; les premières inspirations du génie sortent des sanctuaires vénérés par la piété des peuples.

Saint François meurt, il faut que la colline de l'Enfer où il a sa tombe devienne la colline du Paradis, et Cimabue, Giotto, Simon Memmi, Gaddi, Gavallini, viendront ouvrir l'ère nouvelle de la peinture chrétienne. Un prêtre de Bolsena a le malheur de douter de la présence réelle en célébrant. L'hostie saigne pour le convaincre, les linges miracuculeux sont recueillis avec respect; il est décidé qu'une basilique superbe s'élèvera pour recevoir ce précieux dépôt, et vers 1280 commence la construction du dôme d'Orvieto qui occupera six générations d'artistes, à commencer par Jean et André de Pise, pour finir par le Bienheureux Angelico de Fiesole etLuca Signorelli. Un archevêque de Pise conçoit la pensée de donner à ses citoyens une sépulture glorieuse, il fait transporter sur des navires la terre sainte destinée à couvrir les os des citoyens pisans. Et aussitôt, pour enclore cette poussière sacrée, s'élève un admirable portique, et pendant deux cents ans, les plus grands maîtres de la Toscane ne croiront pas leur gloire complète s'ils n'ont pas une fresque au Campo-Santo. Même merveille à Padoue. Saint Antoine, USanto populaire, a fait pour ainsi dire germer autour de lui d'innombrables chefsd'œuvre d'art.

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