A MM. L'ABBÉ ET CHARLES OZANAM
Florence, 29 avril 1847.
Mes bons frères,
Voici bien longtemps que je n'ai pu vous écrire un peu longuement, à mon aise, comme mon cœur en avait besoin. Vous savez que je devais à d'autres le peu de temps dont je pouvais disposer. D'un autre côté, il fallait me hâter d'employer le petit nombre de jours qui me restaient pour mes recherches et mes études. Amélie a été la première à vouloir que je reprisse mon travail, et je l'ai laissée pour aller visiter le mont Gassin. J'y suis allé par la diligence de Naples et revenu de même, passant deux nuits en route et trente-six heures seulement à l'abbaye. Assurément, si je n'avais été conduit que par la passion des arts, j'aurais éprouvé un bien cruel désappointement : dans un lieu qu'on s'attend à trouver tout rempli de souvenirs de l'antiquité chrétienne, on ne voit qu'une église du xvnr9 siècle, riche en marbres, en dorures, mais sans un tableau,
sans une statue de quelque prix. Heureusement j'ai pu communier au tombeau de saint Benoît ei j'ai retrouvé toutes les traditions bénédictines dans l'admirable bibliothèque de l'abbaye et chez les savants religieux qui m'en ont fait les honneurs. Ils m'ont fait voir ton nom, mon cher Alphonse, sur le registre où s'inscrivent les étrangers; et il m'a été bien doux de te revoir au moins de cette manière. Il m'ont aussi montré des manuscrits très précieux dont j'ai tiré quelques copies: cène sera pas la partie la moins intéressante de mon butin littéraire. Mais ces bons moines, qui savent tant de choses, ne savent pas se chauffer. Ils m'ont laissé mourir de froid dans leurs belles archives, et je suis reparti avec un malaise qui a fini à Rome par un accès de fièvre. Par bonheur, la fièvre n'a duré qu'urijour et m'a laissé en assez bon état pour aller, le lundi soir, à l'audience que le Souverain Pontife voulait bien m'accorder.
J'avais aie remercier de l'appui qu'il avait daigné donner à mes recherches, je voulais lui offrir un exemplaire de mon livre et aussi lui remettre des lettres de la société de Saint-Vincent de Paul. 11 était neuf heures du soir quand on m'a fait entrer, et le Pape paraissait très fatigué des affaires qu'il venait d'expédier avec son ministre et plusieurs autres fonctionnaires publics. Cependant Sa Sain-
teté m'a accueilli d'une manière si cordiale, que j'en ai été profondément touché ; il m'a demandé des nouvelles de ma santé, de ma femme, de ma petite fille, avec un accent d'amitié et de familiarité charmante, et moi, le voyant si bienveillant pour tous les miens, je lui ai parlé de mes frères, de celui qui est prêtre, et je lui ai demandé pour tous deux sa bénédiction paternelle. Vous voyez bien, mes chers amis, que vous êtes toujours avec moi dans les meilleurs moments et que je ne puis vous oublier, surtout quand j'ai quelque bonheur. J'aurais bien désiré vous avoir dans une circonstance qui a terminé dignement mon séjour à Rome. Charles surtout, avec son caractère chaleureux et enthousiaste, aurait été bien heureux d'assister à une scène qui réalise tout ce que l'imagination la plus exigeante pourrait rêver, et qui, malheureusement n'a pas de chance de se reproduire à Paris; il faut au moins vous conter ceci en détail.
Mercredi 21, Rome célébrait l'an 2600 de sa fondation. L'autorité, qui se sent assez aimée pour avoir peu à craindre, avait permis un grand banquet national. Les tables, dressées au-dessus des thermes de Titus, avaient réuni huit cents convives, sans compter près de deux mille personnes invitées à prendre place dans l'enceinte ornée de drapeaux, de devises et de fleurs. Le dîner n'était qu'un pré-
texte, car les quatre plats qu'on y servit n'auraient pas effrayé la sobriété des Gurius et des Gaton. Mais on s'y nourrit de discours, on s'y enivra de harangues et de chants patriotiques. On y entendit successivement tout ce qu'il y a d'hommes influents, capables d'exercer quelque ascendant sur l'opinion publique: M. Orioli, professeur célèbre autrelois exilé; M. le marquis d'Azeglio, gendre de Manzoni. Chaque discours était salué de nombreuses acclamations que nous entendions du haut du Golisée, où nous étions allés pour considérer un spectacle si nouveau. Du reste, tout le monde s'accordait à louer le Pape, qui était assez sûr de son peuple pour pouvoir permettre sans danger une réunion dont tant d'autres gouvernements auraient eu peur.
Les esprits étaient ainsi préparés quand, jeudi matin, se répandit une nouvelle aussi importante qu'inattendue. Le Pape, par une circulaire du cardinal Gizzi, venait d'ordonner que chaque province envoyât le nom de trois citoyens notables, parmi lesquels le gouvernement en choisirait un pour venir à Rome représenter la province d'une manière permanente, et donner toutes les informations nécessaires pour une complète réforme des institutions municipales. Nous ne savions rien de cet acte qui occupait toute la ville, et nous ne cessions de
regretter la seule chose qui manquât pour compléter notre séjour, nous aurions voulu être témoins de quelqu'une de ces belles ovations populaires dont nous avions entendu si souvent parler. Il en coûtait beaucoup à Amélie de partir sans avoir revu encore une fois le Pape et sans emporter une dernière bénédiction. Le soir, en nous promenant, nous espérions le rencontrer peut-être, comme cela nous était arrivé, mais cette espérance s'était évanouie comme tant d'autres. Nous rentrions au logis, quand on nous annonça que tout se préparait pour remercier le Pape de son nouvel édit et qu'il y aurait une belle fête aux flambeaux. Nous dînâmes donc à la hâte avec l'abbé Gerbet et quelques amis qui étaient venus nous faire leurs adieux, nous descendîmes au Gorso. Le rendez-vous était à la place du Peuple. On y distribuait des torches, et ceux qui les prenaient se rangeaient par dix avec un chef de file. Mais la foule était si grande, que nous ne pûmes arriver qu'un peu au-dessus de l'église de Saint-Charles. Là nous vîmes commencer la marche triomphale. Elle s'ouvrait par plusieurs rangs d'hommes armés de torches ; ensuite venait la circulaire du cardinal Gizzi imprimée sur une grande toile blanche et portée comme une bannière, puis un corps de musique militaire, puis une colonne serrée de gens avec des torches, et qu'on évaluait à près
de six mille. Rien n'était plus remarquable que l'ordre qui régnait dans cette armée improvisée, et rien n'était plus touchant que de voir côte à côte, dans les mêmes rangs, des hommes des plus hautes classes, des ouvriers en veste, des prêtres en costume, plusieurs avec des cheveux tout blancs, et tous unis dans un même sentiment, exprimé par un même cri : Viva Pio nono! Viva Gizzi! C'est assurément la première fois que j'ai entendu crier des vivats h un ministre.
A mesure que le cortège s'avançait dans le Corso, les maisons s'illuminaient sur le passage. A tous les étages, on voyait les fenêtres s'ouvrir et les gens se pencher avec des lampes; souvent il y avait des lampions, des verres de couleur, des drapeaux chargés de devises; et des salves d'applaudissements s'échangeaient entre les fenêtres et la rue. Ce bruit joyeux et cette multitude de lumières nous rappelaient la fête des moccoli, comme on la fait le mardi gras, mais avec bien moins de puérilité; d'ailleurs, la gravité de l'événement qu'on célébrait donnait à toutes ces démonstrations un caractère noble et sérieux. Après avoir suivi la foule jusque vers la place Colonna, nous nous jetâmes dans les rues adjacentes pour gagner plus vite la place de Monte-Cavallo où l'on se rendait : elle était déjà couverte de monde. Nous eûmes le bonheur de trou-
ver une voiture où on invita Amélie à monter, je me tenais sur le marchepied, et de là nous embrassions tout l'ensemble du spectacle. Bientôt nous vîmes arriver les torches, qui se firent place au milieu des rangs serrés de la multitude et qui vinrent former un carré devant la porte du palais papal. Au milieu du carré, était l'édit porté en bannière et la musique. Après qu'on eut exécuté quelques airs, un grand cri s'éleva : on voyait des lumières passer derrière les fenêtres du palais, elles s'avançaient doucement, jusqu'à la fenêtre du balcon, qui s'ouvrit et laissa paraître le Souverain Pontife, accompagné de deux prélats et de quelques domestiques avec des flambeaux. Il semblait doucement ému de la reconnaissance qu'on lui témoignait, et saluait à droite et à gauche avec beaucoup de grâce. De tous côtés, on lui répondait parles acclamations les plus vives, les femmes agitaient leurs mouchoirs, les hommes leurs chapeaux, on battait des mains et l'on ne se lassait pas de répéter : Viva Pio nonol Ce n'était point le mot d'ordre banal d'une ovation publique ; ils savent bien qu'il faut demander qu'il vive, et qu'à sa vie sont attachés les plus grands intérêts de l'Italie et du monde. Mais voici ce qui m'a le plus touché. Le Pape a fait un geste, et aussitôt on n'a plus entendu que Je mot zitto (chut), et en moins d'une minute, le silence
régnait dans cette foule enivrée. Alors on a pu écouter la voix du Pontife qui s'élevait pour bénir son peuple; et lorsque étendant la main et faisant le signe de la croix il en a prononcé les paroles solennelles, un grand cri d'amen s'est élevé d'un bout à l'autre de la place. Rien de plus beau que cette ville toute entière priant avec son évêque, à cette heure avancée de la nuit, à la clarté des étoiles, par un ciel superbe. Et pour bien marquer qu'il s'agissait d'un acte tout religieux, aussitôt que le Pape s'est retiré du balcon , toutes les torches se sont éteintes en même temps, et la scène n'est plus restée éclairée que par quelques pots de flammes de Bengale allumés sur les terrasses des palais voisins. Ainsi personne n'a eu l'idée de continuer le plaisir de la promenade aux flambeaux, comme parmi tant de cris, personne n'avait eu la pensée de crier contre l'Autriche, contre le cardinal Lambruschini, contre les partisans de l'ancien gouvernement : rien qui marquât ni de la haine ni de l'animosité, rien que du respect et de l'amour. Du reste, dans une si grande foule, avec des voitures et des chevaux, aucun désordre, pas un sot qui eût, comme on l'aurait à Paris, du plaisir à effrayer les femmes; j'aurais pu y laisser aller petite Marie avec sa bonne, tant il y a de sagesse, de dignité, d'obligeance même dans ce peuple. A neuf heures
et demie, nous quittions la place du Quirinal avec les derniers groupes, et nous rentrions en trouvant les rues calmes et silencieuses comme elles le sont à minuit. Ces Romains étaient allés dormir comme d'honnêtes enfants qui, avant de dormir, avaient voulu dire bonsoir à leur père.
Voilà comment nous avons eu la bénédiction du Pape avant de partir. Aussi avons-nous fait bon voyage, et en six jours nous sommes arrivés à Florence, en visitant la cascade de Terni et la ville d'Assise. Je crois qu'il n'y a pas de sanctuaire, même à Rome, où j'aie éprouvé des impressions plus douces qu'en entendant la messe au tombeau de saint François, en parcourant ces trois églises qui le couvrent, et dans lesquelles le génie du xme siècle a épuisé tout ce qu'il pouvait concevoir de beau et de touchant. Nous avons aussi vu tous les lieux consacrés par le souvenir de saint François et de sainte Glaire : la maison où saint François naquit, le lieu de sa conversion, celui où il fut enfermé par son père, le jardin d'épines où il se précipita, et qui a produit depuis six cents ans de belles roses blanches, le lieu où il mourut, la Portioncule, l'église de Saint-Damien, sur la porte de laquelle sainte Claire arrêta une horde de Sarrasins en leur présentant le Saint-Sacrement. Nous éprouvions, Amélie et moi, une consolation infinie
à nous rappeler ainsi, sur les lieux mêmes, tout ce que nous avions lu dans le charmant livre des Fioretti, à admirer ces peintures des vieux maîtres, toutes pleines de foi et de pureté, à prier, pour nous et pourles nôtres, des saints si bons et si puissants. Nous avons tâché de vous apporter quelque souvenir d'Assise, quelques feuilles des rosiers miraculeux, un peu de poussière de la tombe sacrée, quelques images bien grossières, mais qu'on distribue aux pauvres pèlerins italiens, et qui font faire des prières plus ferventes que les plus beaux tableaux de nos expositions.
Adieu, mes bons frères; je voudrais que ce séjour où j'ai trouvé tant d'instruction et de consolation ne fût pas entièrement perdu pour vous; du moins, au retour, nos conversations en auront plus d'intérêt et d'agrément. Mille amitiés à ma vieille bonne. Votre sœur et votre nièce vous embrassent.
A M. LALL1ER.
Venise, 20 mai 1847.
Mon bien cher ami,
Il ne sera pas dit que ce long voyage se sera achevé sans que vous ayez reçu une ligne de moi. Je n'ai pas oublié que vous étiez de ceux qui nous serraient la main le jour du départ, et qui nous promettaient de nous accompagner de leurs bonnes prières. Assurément, je vous aurais écrit de Rome pour vous féliciter de votre nomination, mais j'attendais de mieux connaître tant de choses, dont je me plaisais à vous entretenir, et qui devaient vous intéresser. Pendant ce temps-là, un grand malheur est venu tout à coup troubler toutes mes pensées et déranger tous mes projets. Vous savez probablement que le frère de ma femme, ce beau jeune homme que vous avez vu, et dont vous admiriez comme nous la résignation, est mort le 9 mars dernier, avec tous les sentiments d'un jeune saint ,mais en laissant sa famille dans une douleur inexprimable.
Nous étions à Rome depuis un mois et demi quand nous avons reçu la funeste nouvelle, et ma femme, malgré tout son courage de chrétienne, a passé trois semaines dans un état qui me faisait désirer de l'emmener sur-le-champ à Paris, et qui en même temps rendait le voyage impossible. Cependant l'assistance de quelques amis, notamment de l'excellent abbé Gerbet, la grandeur des cérémonies de la Semaine Sainte, la certitude que cette chère âme avait échangé une cruelle vie contre le bonheur du ciel, toutes ces choses réunies ont rendu à ma pauvre Amélie un peu de calme ; et,le 23 avril, nous nous sommes remis en route à petites journées, en achevant de voir l'Italie pour compléter mes études, mais en renonçant à revenir par l'Allemagne, afin de ne pas trop retarder le moment où nous reverrons notre famille, qui a besoin de nous. Cette dernière partie de notre séjour en Italie a été bien empoisonnée. Ce n'est qu'à travers ce voile que nous avons vu Assise, Ravenne, Venise et tant de merveilles; mais, à mesure qu'on avance dans la vie, n'a-t-on pas toujours un voile de tristesse devant les yeux, et ne faut-il pas s'habituer à voir ainsi les beautés de la terre, ne fût-ce que pour s'en détacher?
Maintenant, mon bien cher ami, que de choses j'aurais à vous dire, et par oi commencer, si ce
n'est en vous assurant que nous avons bieu tenu la parole que nous vous avions donnée de prier pour vous à tous les sanctuaires où nous irions ? Plus que jamais, cette fois, le voyage d'Italie a été pour nous un pèlerinage plein de consolations spirituelles. Nous avons passé près de la moitié de notre temps auprès des tombeaux de ces grands hommes, de ces saintes femmes, dont on croit mieux comprendre la vertu quand on voit les lieux où ils vécurent et ceux où ils reposent. Nous avons communié à la messe que l'abbé Gerbet nous a dite dans l'église de Saint-Pierre, sur la sépulture même du saint apôtre, et là, pendant plus d'une heure, nous avons pu nommer à Dieu, avec l'abondance d'un cœur ému, tous ceux que nous aimons. Nous ne vous avons pas oublié, vous en êtes bien sûr, et nous avons même fait joindre les mains à votre petite filleule, afin qu'elle priât pour vous comme elle sait. Nous sommes descendus cinq fois aux catacombes, presque toujours avec l'abbé Gerbet, qui nous en expliquait les constructions et les peintures. 11 terminait ordinairement la visite par la lecture d'une homélie sur les martyrs, et par la récitation des litanies. Je ne sais rien au monde de plus émouvant que la vue de ces cimetières des premiers chrétiens, rien de mieuxfaitpour ramener à la loi, pour y affermir les esprits. Nulle part
on ne voit mieux l'innocence, la simplicité, l'invincible courage de l'Église naissante, et tout ce qui fait sentir sa divinité. Nous avons aussi parcouru et étudié les anciennes basiliques romaines, bien moins détruites qu'on ne le dit communément, et dont les mosaïques, les sculptures, les inscriptions représentent si vivement les vieilles mœurs catholiques pendant les siècles appelés barbares. On arrive ainsi, par une suite de monuments, depuis le premier oratoire construit par saint Clément sur la tombe de saint Pierre, jusqu'aux modernes merveilles du Vatican, et la tradition se continue dans le marbre et dans la pierre, comme dans l'enseignement et dans la discipline. Hors de Rome, j'ai visité le mont Cassin, où j'ai trouvé la science et l'hospitalité des fils de saint Benoît. Nous avons vu, à Sienne, la maison de sainte Catherine ; à Bologne, le tombeau de saint Dominique; à Padoue, celui de saint Antoine de Padoue, et presque toujours ces lieux vénérés ont attiré, inspiré des générations d'architectes, de peintres, de sculpteurs. 11 semble qu'il suffisait d'enterrer quelque part un saint pour y faire germer tous les arts.
Mais, de tant de sanctuaires, aucun ne nous a plus touché qu'Assise, où la mémoire de saint François et de sainte Claire est si pieusement, si tendrement conservée. Je voudrais pouvoir vous peindre
3ette vieille et charmante ville d'Assise, posée sur une colline, dans un des plus riants bassins de l'Ombrie, et qui a gardé toute sa physionomie du xme siècle. Je voudrais vous faire lire sur la porte la dernière bénédiction que saint François mourant donna à sa ville natale ; vous conduire ensuite à l'église gothique, simple et nue, mais d'un style parfaitement pur, où repose le corps de sainte Glaire. A l'autre extrémité de la ville s'élève le Sagro Convento, édifice incomparable qui couvre la sépulture de saint François. Figurez-vous une église à trois étages. L'inférieure, qui est souterraine, renferme ie corps du saint; celle du milieu , de plain-pied avec le sol, est déjà plus grande, mais encore basse et obscure, les peintures dont elle est couverte expriment plutôt les mystères douloureux du Christ, et la vie mortifiée de saint François; la troisième, où l'on monte par un escalier, mais qui a une porte de niveau avec le sommet de la colline, est une construction élancée comme nos plus belles églises gothiques, percée de grandes fenêtres ogivales, toute pleine de lumière et de fresques superbes, où tout respire la gloire et l'immortalité. Les plus anciens et les plus pieux maîtres de la ceinture italienne ont épuisé leur génie sur ces murailles. On n'y voit du reste ni marbres, ni pierres dures, ni rien de ce luxe fatigant qui
gâte si souvent les églises d'Italie. C'est une fidèle image du saint qu'on y honore : c'est pauvre et beau.
J'aurais bien aimé que vous eussiez pu entendre la messe avec nous au tombeau de votre saint patron ; nous y avons prié pour vous bien particulièrement. J'ai aussi pensé à vous en visitant le lieu de sa naissance et celui de sa mort; enfin, le jardin où il se précipita dans les ronces pour sauver sa chasteté. Les ronces se changèrent en rosiers sans épines, qui refleurissent encore toutes les années. J'en ai cueilli pour vous quelques feuilles, flétries et décolorées maintenant, comme les souvenirs de ce voyage si tristement fini.
Si nous avons beaucoup vécu avec les morts, iomme il convenait à notre chagrin, nous n'avons pourtant pas oublié les vivants. Je regarderai comme un des grands bonheurs de ma vie de m'être trouvé à Rome pendant cet hiver de 1847, au milieu des glorieux débuts du pontificat de Pie IX; d'avoir vu de près cet admirable pape, d'avoir assisté à ce réveil général de l'Italie, qu'il a tirée d'un sommeil bien voisin de la mort. Assurément, la popularité d'un pape ou son impopularité n'est pas ce qui doit affermir ou ébranler la foi ; mais le cœur se remplit d'un doux et tendre orgueil à voir le Père en qui l'on croit, entouré de tant d'admiration et d'amour.
vous allez croire que nous sommes des saints. Mais, mon bon ami, combien il s'en faut, pour ma part! ïe n'ai pourtant pas perdu tout à fait mon temps, et je me suis, tant bien que mal, acquitté de la mission dont le ministre m'avait chargé. J'ai trouvé beaucoup de complaisance chez les bibliothécaires, et quelques documents curieux dans les bibliothèques, et je rapporte de quoi publierai l'on veut, un volume intéressant de pièces inédiles1. Quant aux santés, la mienne n'est point mauvaise, et celle de ma femme semble se raffermir un peu. Mais ce dont nous ne saurions assez remercier la Providence, c'est que dans l'espace de sept mois, avec des froids et des chaleurs extrêmes, notre enfant n'ait pas eu deux jours d'indisposition. Cette exemption des misères humaines me confirmerait dans la pensée que c'est un petit ange, si je ne lui voyais par moment la turbulence d'un petit diable.
Adieu; tout en vous parlant des miens, je n'oublie pas les vôtres. Vous savez que ma femme partage à cet égard toutes mes sollicitudes ; elle vous serre
1. Ce volume fut imprimé eu 1850 sous le titre : Documents inédits pour servir à l 'histoire littéraire de l'Italie, depuis le vue siècle jusqu'au xme, avec des recherches sur le moyen âge italien. Il est précédé d'une préface considérable sur les Écoles en Italie aux temps barbares.'
cordialement la main, et elle voudrait mettre pour vous, sous ce pli, un des plus jolis baisers de votre filleule.
Adieu; encore une fois, tout à vous.
NOTES DE VOYAGE