VENISE
Mai 1847.
Nous sommes arrivés à Venise à l'heure la mieux choisie pour faire connaissance avec cette merveileuse ville. La nuit tombait ; à la clarté d'un reste de crépuscule et de quelques fanaux, nous parcourûmes le grand canal dans toute sa longueur, bercés au fond de la gondole qui nous portait et qui rasait à chaque instant d'autres gondoles rapides et silencieuses. Je m'étonnais de voir ces embarcations d'une coupe si gracieuse, uniformément tendues de laine noire, le drap retombant devant et derrière la cabine avec des glands noirs, comme autant de catafalques. Est-ce un reste du caractère mystérieux des anciens Vénitiens? est-ce une manière de porter le deuil de la liberté et de la gloire?
Nous avancions cependant et nous voyions à droite et à gauche les palais avec leurs riches galeries, jusqu'à ce que nous nous engageâmes dans le petit canal qui nous menait à l'hôtel. Après les premiers soins du débarquement et de l'installation, nous sortîmes à pied, nous passâmes un petit pont, et, après avoir suivi quelque temps la petite rue qui longe Saint-Marc, nous nous trouvâmes sur la place. Elle était inondée par la lumière que versaient les becs de gaz et qui la faisaient paraître immense. A gauche, les vieilles Procuraties si élégantes et si simples, où les ouvertures sont si nombreuses avec des supports si légers. A droite, les Procuraties nouvelles et le Campanile, pesant, trop peu orné, mais imposant par sa hauteur. Au fond , la basilique de Saint-Marc, sa façade découpée, ses dômes et ses croix : puis, en retournant, la piazetta, le palais ducal superbe et menaçant, les deux colonnes de saint Georges et de saint Marc, et enfin la mer. Cette fois, je ne voyais plus, je rêvais, et je ne pouvais croire à la réalité de cette vision, il me semblait que toute cette féerie allait s'effacer aux premiers rayons du jour : il était dix heures, on entendait de la musique de tous côtés, des groupes d'hommes et déjeunes femmes s'arrêtaient sous les portiques, et je commençais à comprendre tout ce qu'il y avait eu de voluptueux, de dangereux, dans cette vie en-
chantée des anciens Vénitiens , tout ce qui avait fait le charme de cette cité magique et tout ce qui en avait fait la perte.
Le jour est venu, dix fois je l'ai vu se lever sur Venise, et dix fois j'ai trouvé que mon rêve n'était pas évanoui. Venise m'a tenu bien plus que je ne m'en étais promis. Aucune église d'Italie, ni celle de Pise, dont j'aimais tant les belles colonnades, ni celle d'Orvieto avec ses bas-reliefs et ses peintures, ni le dôme de Saint-Vital de Ravenne, ni les mosaïques de Saint-Apollinaire, de Sainte-Marie Majeure et de la cathédrale de Montréal ; aucun monument religieux ne m'a paru plus instructif que Saint-Marc, qui réunit le stvle de l'Orient et celui de l'Occident, dont les mosaïques savamment disposées contiennent toute l'histoire du christianisme, tandis que les inscriptions qui couvrent ses murailles forment un grand poème religieux.
Le palais ducal unit aussi d'une manière surprenante la sévérité et la légèrté. Rien de plus austère que ce grand mur percé de larges ogives béantes. Rien de plus hardi que de faire reposer cette masse sur une galerie découpée à jour où il y a si peu de pierres et tant de vide. On est effrayé surtout quand on considère l'angle qui fait le coin de la place et de la rive desEsclavons; ces colonnettes si grêles rappellent que tout l'édifice, la basilique, la place
et la piazzetta reposent sur des pilotis, et que toute cette création de l'homme, comme celle de Dieu, est sortie de l'abîme. J'ai moins admiré les salles fameuses qui occupent l'intérieur et les peintures dont elles sont couvertes. Les grandes pages de Tintoret, de ce pinceau brillant, facile et trivial, m'ont fait regretter les peintures des deux Bellini qu'elles ont remplacées : elles ont gâté l'héroïsme de la vieille histoire de Venise. C'est ainsi que le pape Alexandre III est représenté mettant le pied sur le cou de Frédéric Barberousse. Dans les anciennes fresques du palais de Sienne, comme dans l'histoire, il n'est pas question de cet acte brutal : le pape bénit et absout. Il ne faut pas oublier les deux balcons donnant sur la piazzetta et sur le quai, tout ornés de sculptures comme le portail d'une cathédrale gothique. Jusqu'ici c'étaient des beautés connues d'avance par les récits des voyageurs. Mais j'étais loin de m'attendre à la magnificence de ces deux belles églises de Saints-Jean-et-Paul et de Sainte-Marie la Glorieuse, à la grâce de ces deux élégants édifices de Saint-Zacharie et de Sainte- Marie dell1 Orto ; à ces admirables tableaux des vieux maîtres qui peuplent le musée de l'académie : les deux peintres de Murano et leur paradis, Vivarini, Gima de Conegliano, Garpaccio si grave et si simple,
Bonifazio et les deux Bellini, ces deux frères unis
dans une même gloire et dans le même tombeau. Que d'heures charmantes, que de moments trop tôt passés en gondole, sur les lagunes, et sur la grève du Lido où nous trouvions enfin les flots retentissants de l'Adriatique î Que d'intéressants pèlerinages chez les bons Arméniens de Saint-Lazare, qui font si bien les honneurs de leur petit couvent aux briques rouges et aux riants jardins, aux îles de Murano et de Torcello, où d'antiques sanctuaires survivent encore à une prospérité qui n'est plus ! On dit que dans la basilique de l'Assomption de Torcello, l'évêque qui siégeait sur le trône épiscopal entouré de six rangs de prêtres et de diacres assis sur des bancs de pierres, comptait sous son autorité quatre cent mille diocésains. Aujourd'hui le prêtre qui garde ces ruines a un troupeau de quinze ou vingt familles. Cependant ces jouissances étaient mêlées de bien des tristesses. Je voyais dans une des salles du palais les figures allégoriques de Véronèse représentant tout ce qui fit la puissance de Venise avec des devises fastueuses : la foi, nancquam derelicta; la justice et la force, etc., fundamentum reipublicœ, custodes liberlatis; la marine, robur imperii; et cette liberté avait été bien mal gardée, cet empire bien mal soutenu. Dans la salle du grand Conseil, la suite des portraits des doges, et après le dernier la place restée vide pour les
doges qui devaient suivre. Sur la place, les trois mâts dépouillés des bannières des trois royaumes qui faisaient jadis la gloire de la république, et sur la piazzetta, les canons autrichiens et les grenadiers hongrois qui les gardent.