SAINT-GALL
2 juin 1847.
J'approchais avec émotion de ce pays de Saint- Gall, qui fut longtemps le foyer de la civilisation chrétienne pour l'Allemagne. Le lac de Constance s'étendait devant nous avec ses rives doucement inclinées, sans bornes comme la mer, et brumeux comme la mer du Nord. On apercevait Arbon et Bregentz, ces deux stations du pèlerinage de saint Colomban. A Rohrschach, nous nous enfonçâmes dans la vallée où coule la Steinach : ces lieux n'ont plus, comme au temps de saint Gall, un aspect sévère et menaçant. La pente n'est point rapide, les hautes montagnes ne paraissent pas encore, le pays
tient moins de la Suisse que de la Souabe; et je comprends pourquoi ce fut de ce côté que s'étendit principalement l'influence de la puissante abbaye. Dans l'endroit le plus élevé de la vallée, à 2,000 pieds au-dessus du niveau de la mer, est la petite plaine où le saint construisit sa cellule. Tout auprès, un ruisseau tombe en cascade. A l'orient, la vue s'étend jusqu'au lac ; à l'occident, la vallée s'abaisse de nouveau, et s'enfonce vers le pays de Schwitz et de Glaris; au sud, les montagnes d'Appenzell couronnées de neige se montrent derrière des collines boisées ; d'autres collines, chargées de bois de pins, s'élèvent du côté du nord : tout ce paysage a une majesté qui n'est pas sans douceur. Mais au lieu de la solitude, des monuments sacrés, qui répondraient à la grandeur et à l'antiquité des souvenirs, je n'ai trouvé qu'une église construite avec le luxe et le goût détestable du xvnr siècle, deux hauts clochers flanquant une abside mesquine et surchargée d'ornements; de somptueux bâtiments monastiques de la même époque, à demi ruinés maintenant et envahis par les administrations civiles; enfin, une ville manufacturière et marchande, vivant de petite industrie et de petit commerce, où l'on ne fait plus de théologie, plus de grec ni de latin, mais d'admirables mousselines. Le monastère est remplacé par un chapitre, à la
tête duquel on vient de placer un évêque, accepté à grand'peine par les grands esprits du lieu. De tant de vieilles gloires, il ne reste que la bibliothèque en partie dévalisée au dernier siècle par ceux de Zurich. La ville a tué l'abbaye qui fut sa mère.
EIMSIEDELN.
3 juin 1847.
Einsiedeln nous a consolés de Saint-Gall. Cette grande colonie monastique qu'on trouve tout à coup dans une gorge sauvage, où l'on ne s'attendait à voir que des chalets et des pâtres, surprend et repose les yeux. Au cœur du canton de Schwitz, entre le lac de Zurich et celui des Quatre-Cantons, au pied du mont Etzel couvert de sapins, et au bord d'un torrent, s'élève l'abbaye d'Einsiedeln, malheureusement reconstruite au siècle dernier, mais au moins encore debout, encore peuplée de ses religieux bénédictins, encore en possession de sa riche bibliothèque, de sa juste réputation de science et de régularité.
Quelle admirable histoire que celle de saint Meinrad, ce noble Germain du ixe siècle, qui, après avoir été la lumière du couvent de Reichenau, alla servir Dieu dans la solitude, et y mourir sous les coups de deux meurtriers ! Sur son tombeau s'érigea la chapelle de Notre-Dame des Ermites, et la vénération des peuples s'y attacha ; le ciel s'ouvrit pour la bénir, et ce fut la croyance universelle que le Christ lui-même était venu la consacrer, accompagné de la Vierge, des anges et des saints. A dater d'alors, le sanctuaire d'Einsiedeln n'a pas cessé de recevoir des milliers de pèlerins et de les renvoyer pleins de foi ; de répandre dans toute la Suisse et l'Allemagne méridionale des rayons de lumière et d'amour.
Encore aujourd'hui l'église moderne enveloppe la chapelle reconstruite, après un incendie, sur la place et les proportions de l'ancienne. L'image de la Vierge qu'on y honore est la même que saint Meinrad avait emportée au désert. Quinze mille pèlerins y viennent chaque année. J'ai vu ces bonnes gens, agenouillés par groupes, dire à haute voix leurs prières devant chaque autel. J'ai vu une vieille mère, à la tête de sa famille, réciter les oraisons auxquelles tous les autres répondaient. Souvent debout, le chapelet ou le livre à la main, ils demeuraient immobiles, dans une attitude singulière de recueil-
lement et de respect. J'ai remarqué un jeune paysan à genoux, le corps en avant et pour ainsi dire élancé comme dans une extase qui commençait à le détacher de la terre. Combien il est faux de dire que cette race germanique ne soit point faite pour le catholicisme !
L'aspect de la petite ville d'Einsiedeln est très semblable à Notre-Dame de Lorette. Un nombre infini d'auberges, de boutiques de chapelets, tout semble n'exister que pour les pèlerins. En face de l'abbaye, les habitations sont resserrées, presque toutes sont en pierre. Plus loin elles s'éparpillent, elles s'isolent; elles ne sont plus qu'en bois. On voit bien comment un monastère engendrait une ville. Si la ville devenait plus grande, un jour ou l'autre, elle tuerait peut-être le monastère; mais Einsiedeln est à deux mille neuf cent quatre-vingt-dix pieds audessus du niveau de la mer, à mille pieds de plus que Saint-Gall, et il faut encore quelque temps avant que les manufactures et les usines aillent s'implanter à cette hauteur. L'industrie est une plante grimpante, mais le monachisme est monté plus haut qu'elle.
Les chalets de la Suisse sont bien riants; mais ces constructions de bois accusent un peuple encore nomade. Les peuples vraiment civilisés et sédentaires bâtissent en pierre; la pierre ne se déplace pas. On reconnaît les mœurs décrites par Tacite : « Colunt
discreti, ut forts, ut nemus placuit. » A Schwitz, par exemple, à peine quelques maisons se tiennent et se touchent ; les autres se détachent, et toute la ville est éparse dans la vallée et sur les pentes voisines.
Nous avons vu la Via Mala, les bains de Pfeffers; nous avons suivi des torrents dans les vallées étroites, assourdis par le bruit des cascades, écrasés par la hauteur menaçante des rochers. J'ai admiré toutes ces choses ; mais j'aime encore mieux un paysage silencieux et découvert, comme à Ragatz ou sur le lac des Quatre-Cantons ; de grandes lignes, des montagnes qui s'élèvent sur de larges bases et par des pentes douces, des transitions ménagées depuis la rive couverte de jardins jusqu'aux glaciers déserts. En général, les spectacles étranges, les beautés dramatiques de la nature, me touchent moins que ces beautés calmes, sans violence et sans bruit.
EGHALLENS.
21 juin 1847.
Un des plus doux moments de ce voyage de Suisse, c'est la demi-heure que nous avons passée à Échallens. Nous n'avions ni calculé ni prévu cette station de notre pèlerinage. La chose s'était arrangée d'elle-même, comme tout ce qui s'arrange bien. Echallens se trouvait à moitié chemin du trajet de Lausanne à Yverdun. Je me rappelais que c'était le lieu où mon grand-père s'était retiré pendant les derniers mois de la Terreur, et dont ma mère m'avait si souvent parlé. Que n'aurais-je pas donné pour connaître la maison qu'habita ma famille! Du moins je voyais les petits bois et les jolis sentiers où ils allaient cueillir des fraises. L'oncle chartreux marchait le premier en éclaireur, et, quand il avait découvert un nid de fraises, il appelait ses joyeuses nièces : « Venez, mesdemoiselles, c'est tout rouge. » Et l'on revenait avec des paniers tout pleins de ces jolis petits fruits qu'on mangeait avec du lait excellent. J'ai visité l'église où ma bonne
mère a fait sa première communion, sous la direction de ce bon curé, qui lui répétait : « Nous irons les deux, nous irons les deux en Paradis. » Je l'ai trouvée comme ma mère me l'avait décrite, partagée, hélas! entre les deux cultes, le sanctuaire réservé aux catholiques, et fermé par une grille de bois, la nef commune aux catholiques et aux protestants; d'un côté, la chaire du curé et le baptistère; de l'autre, la chaire du pasteur et la table de la Cène. Cette chère église est bien misérable ; cependant j'y ai prié avec plus d'émotion que de coutume ; j'y ai remercié Dieu des grâces qu'il avait faites en ce lieu même à la petite exilée. J'ai prié pour ma bonne mère, parce que c'est un devoir de prier pour les morts; mais, comme je la crois heureuse et puissante dans le ciel, je lui ai demandé de veiller sur nous, de nous aider à finir heureusement ce voyage trop long, et surtout d'obtenir à ses enfants quelques-unes de ses douces vertus. Ma femme et ma belle-mère priaient avec moi, et ma petite Marie s'agenouillait bien sagement devant la grille du sanctuaire . Amélie a voulu cueillir quelques fleurs sur la petite éminence où s'élève l'église. Ces fleurs ne sont pas celles que notre bonne mère foulait en allant à la messe, mais elles leur ressemblent, et plaise à Dieu que nous lui ressemblions autant!