‹ Œuvres complètes de A. F. Ozanam (volume 4)Chapitre 17 sur 49 · LA VALLÉE DE MOUTIERS · texte numérisé non relu

LA VALLÉE DE MOUTIERS

Juin 1847.

Après une journée passée à traverser le lac de Ncufchâtel, et à côtoyer celui deBienne, nous avions pris dans les montagnes un chemin escarpé et pittoresque qui nous avait menés coucher à Sonceboz, à une demi-heure environ de Pierre-Pertuis. Le lendemain, nous passâmes le Pertuis, c'est-à-dire le trou de rocher probablement percé par la nature et agrandi par la main des hommes, et nous nous trouvâmes sur l'autre versant du Jura ; nous commençâmes à descendre dans cette belle vallée de Moutiers qui sillonne, à peu près du sud au nord, l'ancien territoire de l'évêché de Baie.

C'est un admirable pays. Deux fois au-dessus et au-dessous de Moutiers, les gorges se resserrent, les rochers qui se poursuivaient depuis longtemps, sur la rive droite et la gauche du torrent, semblent se joindre et l'enfermer comme dans une prison dont les murailles hautes de cinq à six cents pieds vont toucher les nues. En quelques endroits, pour com-

pléter l'illusion, les couches horizontales du rocher paraissent les assises d'un monument, et le sommet, sillonné, ébréché par la foudre et par la pluie, imite les créneaux d'une forteresse à moitié démantelée. De longues rangées de pins se tiennent en haut, hérissées et menaçantes , comme une armée en bataille. Quelquefois les constructions des hommes se confondent avec celles de la nature, et je ne puis oublier une gracieuse église, nichée à une hauteur infinie au-dessus de nos têtes, et dont le petit clocher semblait tout joyeux de porter la croix si près du ciel. Je ne parle pas des cascades et du torrent qui s'en allait à grand bruit, tantôt à nos pieds, tantôt à une extrême profondeur, à demi caché par les touffes d'arbres penchées sur lui. J'aimais mieux les autres passages, et c'étaient les plus nombreux, où la vallée s'élargissait, les pentes s'inclinaient, s'arrondissaient en mamelons, formaient plusieurs plans disposés les uns derrière les autres, se couvraient de verdure et non pas seulement de sapins, mais de chênes, de châtaigniers, de feuillages plus variés et plus riants, pendant que la rivière pacifiée semblait comme un Jac encadré dans des rives fleuries. De distance en distance, des croix, des madones, de petites chapelles dans le rocher, rappelaient qu'à la vue de ces beautés de la terre les hommes s'étaient souvenus de Dieu.

Ce qui me frappait surtout, c'était l'activité industrieuse qui animait ce tableau. Le torrent faisait mouvoir beaucoup d'usines : il y avait des moulins, des scieries, des fourneaux pour travailler le fer, et moi, qui n'ai pas de passion pour les merveilles de l'industrie, je ne pouvais me défendre d'une pensée qui m'a poursuivi tout le jour. J'admirais cette loi du travail, venue de Dieu, embrassée par l'homme, s'étendant avec le progrès des siècles et des mœurs, et n'épargnant rien de ce qui semblait ait pour la liberté et le repos. Quoi de plus libre que l'eau et le feu? et cependant on est venu chercher ce torrent au fond de son désert ; on l'a contrarié par des barrages, emprisonné dans des canaux, pour le jeter sur des roues, pour l'attacher comme un esclave à la meule, pour faire agir des soufflets et des scies. On a enchaîné le feu dans les hauts-fourneaux, dans la pompe à vapeur, dans la bruyante locomotive, on l'a attelé comme une bête frémissante. Quoi de plus calme, de plus majestueux, dans le repos et le silence, que ces grands arbres, qui semblaient nés pour ne rien faire, comme des fils de rois î on les fait pourtant descendre de leurs rochers; on les précipite dans la rivière, qui passe au bas et les emporte ; on les réunit en radeaux. Le Rhin les emmènera dans des villes laborieuses, où les uns seront équarris, façonnés

sur les chantiers, pour former la quille, le mât de quelque vaisseau, et porter jusqu'au bout du monde le poids du trafic et delà spéculation; les autres soutiennent la charpente de nos maisons; les plus chétifs serviront à chauffer nos foyers. Yoici un enfant qui garde des moutons : ne sont-ce pas les plus oisives des créatures! Mais, si les moutons ne font rien, c'est leur laine qui sera foulée, tordue, qui prendra mille formes pour nous vêtir; et cet enfant qui siffle auprès d'eux, je veux qu'il n'écrive ni ne lise; il faut bien au moins, tôt ou tard qu'il sache son catéchisme, c'est-à-dire qu'il s'habitue aux idées de Dieu, de l'âme, de la mort, de l'éternité, c'est-à-dire aux plus laborieux exercices de l'esprit humain, à des méditations qui effrayaient Platon et qui inquiétaient Descartes.

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