‹ Œuvres complètes de A. F. Ozanam (volume 4)Chapitre 18 sur 49 · OBERWESEL ET STOLZENFELS · texte numérisé non relu

OBERWESEL ET STOLZENFELS

30 juin et 1er juillet 1847.

C'est au-dessous de Bingen que la vallée du Rhin se resserre tout à coup, et que le fleuve, pressé entre les rochers , se . creuse un lit profond. Cette gorge se prolonge jusqu'à Coblentz; l'entrée est gardée du côté du sud par les ruines féodales d'Ehrenfels, au nord par la citadelle moderne d'Ehrenbreistein. Après, vient cette longue suite de châteaux, d'abbayes, de petites villes : Rheinfels, Rheinstein, Bacharach avec les tours de son ancienne église réduite en cimetière, et les restes d'une ancienne église de Templiers. Plus loin, Caub et la petite île fortifiée du Pfalz, s'élevant sur les eaux comme un vaisseau amarré qui n'attend que des ordres pour lever l'ancre et descendre le fleuve.

Chaque sinuosité du Rhin forme comme un lac dont on ne voit pas les issues. Tout à coup le fleuve retourne, l'ouverture de la vallée se démasque, et un nouveau spectacle commence. Vers le milieu du trajet, au bord de l'un de ces lacs admirablement

encadrés, là où le Rhin est plus étroit, la gorge plus solitaire, où les montagnes plus arides ne laissent voir que le rocher entrecoupé de vignes, loin de tout ce qui peut rappeler la civilisation moderne, s'élève une petite ville où le moyen âge est tout debout, Oberwesel.

Sur la rive gauche du fleuve s'étend une muraille d'environ un quart de lieue, encore crénelée à moitié, ailleurs ouverte par de larges brèches. Elle est percée de plusieurs portes à plein cintre, basses et sombres; elle est fortifiée de meurtrières et flanquée de sept tours. À l'extrémité vers le nord, une haute tour ronde à deux étages, puis deux tours carrées, puis une tour ronde plus basse; ensuite vient la grande brèche suivie de deux petites tours octogones, et l'extrémité sud est marquée par une tour carrée, avec un couronnenent octogone en ruine. Cette ligne forte se replie et enveloppe toute la petite ville à peu près en forme de trapèze. Du côté occidental une grande tour carrée s'élève entièrement ouverte d'un côté; le lierre et les plantes grimpantes n'ont pas manqué de jeter leur voile sur ces débris. — Dans cette enceinte, il y a des vergers, des jardins, un petit nombre d'habitations en bon état, surtout des masures et des chaumières, de misérables constructions de bois. Mais comme dans les mœurs du moyen âge, si les hommes ont

des habitations misérables, ils ont mis la grandeur et la magnificence dans les églises.

Deux grandes églises gardent, pour ainsi dire, les deux entrées de la ville, l'une au nord-ouest, l'antique paroisse de Saint-Martin; l'autre, au midi et hors des portes, est une ancienne abbaye de femmes, sous l'invocation de la Vierge. Entre les deux, et vers le bord du Rhin, la petite chapelle de Saint- Werner, petit oratoire gothique, humble et charmant comme le saint enfant, comme le jeune martyr égorgé par les. Juifs, en l'honneur duquel elle fut élevée. L'église de Saint-Martin était fermée à cause des réparations qu'on venait d'y commencer; mais on voyait à l'extérieur une belle nef percée de fenêtres ogivales. Pour façade, une large et haute tour carrée, crénelée, avec quatre petits balcons, exécutés aux quatre angles, et surmontés d'une petite tour octogone basse et qui manque de couronnement ; dans les fenêtres et les arcs de la frise, tantôt le plein cintre, tantôt l'ogive. Cet édifice a par-dessus tout un caractère de force et de puissance. L'église de Notre-Dame est un chef-d'œuvre d'architecture ogivale, à l'exception du clocher volumineux et lourd. Mais les nefs sont admirables, et celle du milieu s'élance avec une légèreté singulière : l'abside, tournée vers le Rhin, est percée de cinq longues fenêtres. La façade est très simple, et

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ne présente qu'une porte surmontée d'une belle fenêtre ogivale.

Au-dessus de la ville et du côté du sud, sur une colline escarpée, est le château, dont les vastes ruines annoncent une antique prospérité. Cependant les puissants seigneurs qui l'habitaient se faisaient gloire d'être bourgeois d'Oberwesel. La ville, au temps d'Henri VII', était ville impériale; c'est pourquoi on voit des aigles sur les murs. Nulle part au monde le moyen âge ne paraît plus conservé; l'imagination a peu de frais à faire pour réparer les brèches de la vieille enceinte, et pour la repeupler de ses vieux habitants.

Ce travail de l'imagination est encore plus facile à Stolzenfels. Maintenant qu'un prince en a relevé et meublé les murailles, il n'en coûte rien pour se croire transporté au siècle de la chevalerie, et pour se représenter les conditions de la vie féodale. On comprend cette vie solitaire, mais indépendante; incommode, mais superbe; cette richesse qui ne donnait point ce que nous appelons l'aisance, mais la force; ce plaisir des yeux qui dominaient une admirable contrée sans y découvrir ni maître ni obstacle. A cette hauteur, au-dessus des petits intérêts et des petites craintes, il était facile que les cœurs fussent élevés, invincibles. Si les nobles ont fait les châteaux, on peut dire aussi que les châ-

teaux ont fait les nobles. Rheinfels, Ehrenfels, Marxsburg, Stolzenfels, Heidelberg, ce sont les berceaux, ce sont les nids de tous ces aigles de batailles; s'ils n'avaient pas habité dans les tempêtes, ils n'auraient pris ni un vol si haut, ni un cœur si intrépide.

A M. F01SSET.

Château d'Arminvillers, 8 octobre 1847.

Monsieur et cher ami,

En quittant Rome, je vous écrivis un billet bien laconique; mais je me consolais par la pensée de vous adresser à mon retour une longue lettre, où je vous féliciterais tout à mon aise de l'heureuse union dont vous m'aviez donné la nouvelle. J'y portais trop d'intérêt pour l'oublier, j'en ai su le lieu, le jour et l'heure; et au moment où le Père Lacordaire bénissait votre bien-aimée fille et votre nouveau fils, au milieu d'une cérémonie où se trou-

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vaient réunis tant d'éloquence, tant de talents et de vertus, si votre émotion paternelle vous eût laissé voir tous ceux qui assistaient par la pensée à ces noces chrétiennes, vous m'auriez aperçu dans le nombre, et j'ose croire que vous ne m'auriez pas vu le moins fervent ni le moins touché. Mon cœur y était pour deux, et si, au sortir, il m'eût été possible de vous approcher, à travers cette foule affectueuse qui vous pressait, en faisant compliment de votre gendre, je vous aurais remercié pour mon jeune ami.

La vérité est que le matin même de cette belle journée, comme nous montions en voiture dans je ne sais quelle bourgade de Suisse, je me souvins de ce qui devait se passer à Beaune, je le rappelai à ma femme qui aime tout ce qui vous est cher, et nous nous y unîmes d'intention.

En arrivant à Paris, j'y trouvai cette quantité d'affaires attardées qui attendent un voyageur au retour et qui lui montrent combien il s'est trompé en comptant sur ce moment-là pour écrire à ses amis. Il est de fait que me voici revenu depuis deux mois, et que vous n'auriez point encore ces quatre lignes, si je ne m'étais dérobé pour huit jours aux importuns, et renfermé avec ma femme et mon enfant dans un château-fort, garni de ses fossés et de son pont-levis, au milieu des forêts de la Brie, mais chez un châtelain

fort courtois, M. de Francheville, dont vous avez dû lire, dans le Correspondant, quelques jolies pages. Pour moi j'en ai lu de bien éloquentes, laissez-moi le dire, de bien courageuses, de bien chrétiennes, sur les Girondins. « Irascimini et nolite peccare. » Je me rappelais encore cette belle fresque du Vatican que je venais de voir, où les anges fustigent Héliodore, le violateur du temple. Il me semblait qu'ils vous eussent prêté leurs verges. Et qu'on sent bien cependant qu'elles arment une main amie, et qu'en brisant l'idole, vous cherchez à retrouver, à toucher le cœur chrétien qui battait naguère dans sa poitrine ! N'ajouterez-vous point quelque chose à ce travail, un des meilleurs, si je ne me trompe, qui soient sortis de votre plume, et n'en ferez-vous point un livre, que nous voudrions tous avoir, dont nous serons heureux, dont nous avons besoin? Car vous avez beau dire, le christianisme, qui peut se passer de tout comme Dieu lui-même, veut aussi comme Dieu être servi, représenté par des hommes. Cela est si vrai, que la Providence ne l'en a jamais laissé manquer, ne fût-ce que pour la consolation des faibles dans la foi, et pour soutenir ces esprits pusillanimes qui ont besoin d'être fiers de leur religion pour en être convaincus. Toutes les défections sont rachetées par des vocations, saint Cyprien répare la chute de Tertul-

lien, et tous les scandales des apostasies contem-

210 LETTRES DE FRÉDÉRIG OZANANAM.

poraines ne s'effacent-ils pas devant l'astre naissant de Pie IX?

Il ne fallait pas moins que vos articles, applaudis, comme on a dû vous le dire, dans des rangs bien différents des nôtres. Il fallait cette verve et cet éclat pour relever un peu le Correspondant, qui languit bien depuis quelques mois. En revenant de Rome où tout est si grand, dans un moment où il semblerait facile aux catholiques, soutenus par l'admiration du monde pour leur pontife, de reprendre une haute position, j'ai été attristé de trouver qu'ici ils étaient restés sur le terrain étroit et défavorable où ils avaient été obligés de se renfermer en des temps moins heureux. Après la condamnation de V Avenir et sous le règne de Grégoire XVI, je comprends que les catholiques se fussent, pour ainsi dire, retirés et retranchés dans deux questions de liberté sur lesquels ils savaient que Rome ne les foudroierait jamais la liberté de l'enseignement et celle des corporations religieuses. Mais je m'afflige de voir qu'après quinze mois d'un pontificat qui rappelle celui de Grégoire II et d'Alexandre III, d'un pontificat destiné à terminer la querelle qui fait depuis soixante ans le déchirement de l'Europe, en concluant enfin l'alliance de la liberté et du christianisme,te Correspondant n'ait de véritable intérêt de chaleur, de persévérance, de longs et fréquents

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articles que sur ces deux points, les Congrégations et l'Université. Non certes qu'il faille abandonner deux thèses si èloquemment soutenues, mais il faut reprendre les autres, et, en continuant de défendre deux causes qui ont le malheur de n'être pas populaires, nous jeter dans celles où nous sommes sûrs d'une juste et solide popularité. J'ai proposé, par exemple, à l'Univers d'ouvrir une souscription catholique pour donner au pape des fusils destinés à l'armement de sa garde civique. J'y voyais l'utilité de prouver aux Romains que , derrière la froide réserve du gouvernement français, il y avait la chaleureuse adhésion de la France, de la France chrétienne, et que le souverain pontife pouvait compter sur d'autres sympathies que celles des radicaux et des mécréants. On a loué mon idée, qui était aussi celle de plusieurs, mais, si on ne l'a pas mise à exécution, ne serait-ce point dans la crainte de nuire, par une sorte de concurrence, au pétitionnement pour la liberté d'enseignement? Et comment se faisait-il, par exemple, que le Correspondant, qui a eu, qui possède encore des amis à Rome, qui est en mesure de se faire parfaitement renseigner, n'ait pas encore publié un travail sérieux sur les événements qui vont peut-être marquer notre siècle d'un signe aussi mémorable que le siècle où les papes, désespérant enfin des restes de la société an-

tique, abandonnèrent Byzance et se tournèrent vers Charles Martel et ses Francs? pardonnez ce qu'il y a peut-être de trop vif dans mes mécontentements; mais je suis encore tout ému d'avoir vu, d'avoir entretenu, d'avoir approché pendant trois mois ce grand et saint homme, dont nous ne sommes pas dignes, puisque nous ne savons pas le juger!

Vous recevrez avec cette lettre un exemplaire d'un livre sur les Germains1 , que j' ai eu le tort peutêtre de publier, mais que vous aurez la bonté d'accueillir avec indulgence.

Je pense que vous aurez du plaisir à savoir que, pendant notre séjour à Rome, nous avons beaucoup vu l'abbé Gerbet ; il a été le guide de nos pèlerinages, le consolateur de nos peines. Il travaille toujours au troisième volume de sa Rome chrétienne, qui va être achevée. Si nous l'avions ici, ne serait-il pas, à l'Académie française, le successeur naturel de Ballanche? Vous avez su la mort si sainte de cet excellent homme. Mais ce que les journaux ne vous ont pas assez appris, et ce que j'ai connu de bonne source, c'est l'éclatante conversion de Frédéric Soulié.

1. Les Germains avant le christianisme. Œuvres complètes (TOzanam, t. III.

A M. FOISSET

Paris, 26 janvier 1848.

Mon cher ami,

Je profite du premier moment libre que je trouve, pour vous souhaiter la bonne année et pour répondre à vos lettres ; je mets du nombre celle que vous m'adressâtes en me renvoyant mes cahiers de Droit commercial y qui s'étaient égarés pendant mon absence et que j'ai eu la surprise de retrouver il y a quelques semaines. Que vous avez dû être fâcheusement étonné de mon silence à cet égard, quand vous m'avez écrit si longuement, avec tant d'affection, avec cette ouverture de cœur et ces aimables détails qu'on réserve aux vieux amis ! Vous m'adressiez un appel dont mon cœur a été bien ému, vous m'excitiez à des pensées dont je ne suis pas digne. Je conserve toutes vos lettres comme des trésors d'amitié chrétienne; mais je ne crois pas que nulle autre m'ait plus touché.

Ceci ne veut pas dire que je n'aie pas été très rc-

connaissant de ce que vous m'avez écrit au mois d'octobre. Gomment ne vous remercierais-je pas d'avoir bien voulu accueillir ma demande indiscrète, et vous charger d'être le parrain de mes Germains, de mes barbares? J'en suis d'autant plus reconnaissant que je sais bien de quelles occupations vous êtes surchargé; je ne voudrais faire tort ni à vos justiciables, ni à vos pauvres, ni au public qui attend de vous quelque œuvre de longue haleine; et cependant rien ne serait plus utile que votre jugement sérieux, et motivé sur un livre qui doit peut-être décider de l'emploi de mes prochaines années.

Mes deux essais sur Dante et sur les Germains sont pour moi comme les deux jalons extrêmes d'un travail dont j'ai déjà fait une partie dans mes leçons publiques, et que je voudrais reprendre pour le compléter. Ce serait l'histoire littéraire des temps barbares; l'histoire des lettres et par conséquent de la civilisation depuis la décadence latine et les premiers commencements du génie chrétien jusqu'à la fin du xme siècle. J'en ferais l'objet de mon enseignement pendant dix ans, s'il le fallait, et si Dieu me prêtait vie; mes leçons seraient sténographiées, et formeraient la première rédaction du volume que je publierais, en les remaniant à la fin de chaque année. Cette façon de travailler donnerait à mes écrits un peu de cette chaleur que je trouve

quelquefois dans la chaire, et qui m'abandonne trop souvent dans le cabinet. Elle aurait aussi l'avantage de ménager mes forces en ne les divisant point et en ramenant au même but le peu que je sais et le peu que je puis.

Le sujet serait admirable, car il s'agit de faire connaître cette longue et laborieuse éducation que l'Église donna aux peuples modernes. Je commencerais par un volume d'introduction, où j'essayerais de montrer l'état intellectuel du monde à l'avènement du christianisme : ce que l'Église pouvait recueillir de l'héritage de l'antiquité, comment elle le recueillit, par conséquent les origines de l'art chrétien et de la science chrétienne, dès le* temps des catacombes et des premiers Pères. Tous les voyages que j'ai faits en Italie l'an passé ont été tournés vers ce but.

Viendrait ensuite le tableau du monde barbare , à peu près comme je l'ai tracé dans le volume qui attend votre jugement : puis, leur entrée dans la société catholique et les prodigieux travaux de ces hommes, comme Boëce, comme Isidore de Séville, comme Bède, saint Boniface,qui ne permirent pas à la nuit de se faire, qui portèrent la lumière d'un bout à l'autre de l'empire envahi, la firent pénétrer chez les peuples restés inaccessibles, et se passèrent de main en main le flambeau jusqu'à Charlemagne.

J'aurais à étudier l'œuvre réparatrice de ce grand homme, et à montrer que les lettres, qui n'avaient pas péri avant lui, ne s'éteignirent pas après.

Je ferais voir tout ce qui se fit de grand en Angleterre au temps d'Alfred, en Allemagne sous les Othon, et j'arriverais enfin à Grégoire VII et aux croisades. Alors j'aurais les trois plus glorieux siècles du moyen âge : les théoloriens comme saint Anselme, saint Bernard, Pierre Lombard, Albert le Grand, saint Thomas , saint Bonaventure ; les législateurs de l'Église et de l'État, Grégoire VII, Alexandre III, Innocent III el Innocent IV; Frédéric II, saint Louis, Alphonse X ; toute la querelle du sacerdoce et de l'empire; les communes, les républiques italiennes, les chroniqueurs et les historiens; les universités et la renaissance du droit; j'aurais toute celte poésie chevaleresque, patrimoine commun de l'Europe latine, et, au- dessous, toutes ces traditions épiques particulières à chaque peuple, et qui sont le commencement des littératures nationales. J'assisterais à la formation des langues modernes, et mon travail s'achèverait par la Divine Comédie,\e plus grand monument de cette période, qui en est comme l'abrégé et qui en fait la gloire.

Voilà ce que se propose un homme qui a failli mourir il y a dix-huit mois, qui n'est pas encore bien remis, assujetti à toutes sortes de ménage-

ments; que vous connaissez d'ailleurs plein d'irrésolution et de faiblesses.

Mais je compte d'abord sur la bonté de Dieu, s'il veut achever de me rendre la santé, et me conserver l'amour qu'il m'a donné pour ces belles études. Je compte ensuite sur mon cours, où je trouverai désormais, au lieu d'une distraction, un soutien, une règle, une raison de ne pas abandonner mon plan. J'y trouverai aussi la mesure dans laquelle des questions si multipliées doivent être traitées, non pour le petit nombre des savants, mais pour le public lettré; car, je n'ai jamais eu la prétention d'aller jusqu'au tond d'aucun de ces sujets dont chacun suffirait à l'emploi de plusieurs vies. D'ailleurs, voici huit ans que je me prépare sans interruption, soit par mon enseignement, où j'ai fait successivement l'histoire littéraire d'Italie, d'Allemagne, d'Angleterre, au moyen âge, soit par les fragments, où j'ai essayé de fixer et de réunir quelques-unes de mes recherches et de les soumettre aux bons conseils de mes amis.

Maintenant que je me suis laissé aller à une confession si longue et si indiscrète, faites qu'elle me profite, et outre l'avis que vous voudrez bien me donner publiquement sur mon pauvre livre, soyez assez bon pour me dire ce que vous pensez du dessein d'y donner suite. Je vous demandais tout à

l'heure d'être impartial; j'ai rayé le mot, sachant bien que je demandais une chose impossible à l'amitié; mais soyez sincère, je suis encore assez jeune pour être corrigible.

Les études sur les Poètes franciscains se rattachent au plan que je viens de vous confier, et aux origines de la Divine Comédie. Je crains que le second article ne vous ait beaucoup moins satisfait que le premier, mais il était nécessaire pour arriver au troisième, qui sera non le meilleur, mais le plus intéressant, sur le Bienheureux Jacopone de Todi. Vous voyez que je ^abandonne pas le Correspondant, malgré les dissidences que je vous ai exprimées sur les affaires d'Italie. Cependant n'allez pas croire que je sois devenu Giober liste, comme le disent quelques personnes contrariées de ne pas me voir partager leurs alarmes. J'honore les grands services philosophiques rendus par Gioberti, mais je déplore son dernier livre ; je pense comme on l'a si bien dit, que c'est un crime contre la liberté de vouloir inaugurer son règne par des proscriptions. Seulement je persiste à tout espérer de la sainteté, de la haute intelligence, du grand caractère de Pie IX, et à remercier Dieu de nous avoir donné le plus grand pape peut-être que le monde ait vu depuis six cents ans. J'ai admiré comme vous le beau discours de M. de Montalembert, tout en

regrettant qu'il s'engageât et nous engageât peutêtre plus qu'il n'aurait voulu sous les drapeaux du ministère, et qu'il rompît trop durement, sans distinction et sans réserve, avec toutes les fractions de l'opposition libérale.

Après que je vous ai tant parlé de moi, vous m'en voudriez si je ne vous disais rien de ma famille. Madame Ozanam, qui est toujours- de moitié avec îiBoi, surtout quand il s'agit de vous, et qui tout à l'heure encore voulait me prendre une de vos lettres sous prétexte qu'elles lui appartiennent; ma chère Amélie, dis-je, si longtemps éprouvée par le chagrin, jouit depuis quelques mois d'une satisfaisante santé. Notre petite Marie se porte à ravir, grandit et ne maigrit pas ; et la voici à l'âge le plus heureux de l'enfance, deux ans et demi; déjà assez développée pour causer, comprendre et nous couvrir de caresses, trop petite encore pour étudier, pour se fadre sérieusement punir.

Nous jouissons avec une profonde reconnaissance de ce court bonheur que Dieu nous a donné. Nous avons aussi les souvenirs de notre beau pèlerinage de l'année dernière et dont les émotions ne s'effaceront pas de sitôt. Enfin, nous avons des amis qui sont en grande partie les vôtres ; il est inutile de vous dire ce qu'on trouve de ressources auprès d'eux dans les bons et les mauvais jours. Je ne parle pas

de la famille de ma femme, de mes frères que vous ne connaissez point et dont la tendresse nous est bien douce.

Vous voyez que la divine Providence me traite avec ces ménagements dont les faibles ont besoin. Assurément, elle y mêle assez d'épreuves pour me rappeler qu'il faut chercher le repos ailleurs qu'icibas, mais jusqu'à présent elle me fait un partage bien indulgent; et je suis bien mauvais de n'en pas montrer plus de reconnaissance. La jeunesse s'en va et je ne m'aperçois point que j'en devienne meilleur. Voilà que dans trois mois j'aurai trent-cinq ans.

Nel mezzo del cammin di nostra vita.

En supposant que je fasse le reste du chemin jusqu'au bout, il faudra bien y arriver et j'ai peur de m'y trouver les mains vides. Priez pour moi, monsieur et cher ami. C'est beaucoup de prier pour ceux qu'on aime, mais c'est encore mieux de venir les aider de ses encouragements et de ses conseils. Ne vous verrons-nous point ce printemps? Vous ne sauriez croire combien votre charité et votre sagesse seraient utiles dans ce pays-ci. J'en veux garder l'espérance, elle me rend moins amer l'adieu par lequel il faut finir cette lettre, en m'excusant bien de la finir si tard.

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