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Annales de la Propagation de la Foi, t. XV, p

entre la traduction d'un opuscule à choisir entre trois ou quatre qu'il me désignait, ou d'un traité détaché de la Somme, qui aurait l'avantage de mieux montrer sa manière et sa méthode, pourvu néanmoins qu'on traduisît exactement, courageusement sans mutiler. 11 m'engageait à ne point trop tenir à Roger Bacon, m7 offrant néanmoins de me donner, si je le voulais, un traité inédit de ce docteur. Il estime que le style de cette version devrait être cherché dans les écrits théologiques de Bossuet, dans la préface, de la Perpétuité de la Foi d'Arnauld, dans Malebranche, tous excellents modèles d'un langage classique, en même temps que fidèles aux traditions de l'école. Enfin, M. Cousin croit à la possibilité, à la probabilité du succès.

D'un autre côté, nous avons été moins heureux. Toutes les recherches pour trouver détachés les opuscules de saint Bonaventure sont demeurées inutiles. Mais n'est-ce pas une chose honteuse, déplorable, que dans une ville métropolitaine comme la vôtre, où il y a archevêché, chanoines, séminaires, les œuvres du Docteur Séraphique ne se trouvent nulle part? Yoilà l'effet de l'expulsion des moines. Si vous aviez des cordeliers, soyez sûr qu'elles ne manqueraient pas dans leur bibliothèque.

Je suis chargé de vous annoncer une grande nou-

36 LETTRES DE FRÉDjÉRIC OZANAM.

velle, qui consolera sans doute votre amitié comme la mienne. X... entre, mercredi prochain, chez les Pères Bénédictins de Paris. Depuis longtemps, vous le savez peut-être, il entretenait ce pieux dessein. Il a recouvré sa liberté, et il ne la prend que pour aller l'immoler à Dieu dans le cloître. Il y trouvera la paix dont il a tant besoin. Je suis heureux de le voir sortir de cette vie âpre et vulgaire pour laquelle il n'était pas fait. Cette âme excellente s'ouvrira sous l'influence de la prière; et produira quelque jour des fruits dont nous profiterons. Dès à présent il me semble que pour nous, restés dans le monde, c'est un grand secours, que les vœux de tant d'amis engagés dans une vocation plus sainte. Beaucoup ont été bénis dans cette génération dont nous sommes. Si nous y songeons bien, elle nous paraîtra comme une troupe d'élite à la suite de laquelle il nous faut marcher, sous peine de désertion. Ne voyez-vous pas ces milliers de confrères de Saint- Vincent de Paul, qui nous entourent, nous entraînent dans leurs rangs, et qui nous forceront à la fin de faire notre salut?

Donnez-moi de vos nouvelles. Faites-moi savoir où en est la question de votre avancement. Enfin nous reverrons-nous aux fêtes de Pâques, comme vous nous permettiez de le croire ?

Pardonnez si ma lettre est si courte, après avoir

été si tardive. Ma leçon d' après-demain me presse. Mais dans le silence comme dans l'absence, croyez que vous êtes toujours présent à la pensée de votre ami.

A M. DUFIEUX.

Paris, 5 juin 1843.

Mon cher ami,

Lorsque je reçus, il y a deux mois, votre bonne lettre, je me réjouis de sentir se renouer des relations qui me sont si chères. Je ne répondis pourtant pas aussitôt; cependant plus que jamais j'aurais eu besoin d'être soutenu par le souvenir et par les prières de mes amis. Souvent en priant Dieu, en lui exposant mes besoins, je songeais aux vôtres et j'espérais que vous faisiez de même : il y a un rendez-vous où les âmes chrétiennes sont sûres de se retrouver et de s'entendre.

J'ai pourtant saisi un moment de loisir bien

court, et j'accompagne de quelques lignes l'envoi du Bulletin du Cercle catholique, où vous trouverez un discours de votre ami sur les devoirs littéraires des chrétiens1, et l'allocution par laquelle Mgr l'archevêque y a répondu2. Je l'adresse en même temps à nos amis, pour me servir de justification contre une attaque violente de Y Univers, Je veux parler d'un article publié le jour de l'Ascension, intitulé : de la Modération et du Zèle, où j'étais désigné comme un déserteur de la lutte catholique. C'était la réponse de ce journal à mon discours, dans lequel aucune expression ne s'adressait à lui. On m'en a fait des excuses ; mais j'ai dû craindre que mes amis de Lyon ne s'inquiétassent à mon sujet, et voilà pourquoi je vous fais passer les pièces de l'affaire.

fous y verrez que le Cercle catholique, institution dont vous avez peut-être entendu parler et qui réunit un grand nombre de personnes respectables, m'avait engagé à prendre la parole dans une séance solennelle présidée par Mgr Affre. En acceptant cet honneur, j'avais consulté d'avance, sur le sujet de mon discours, Sa Grandeur/qui insista vivement pour que je traitasse ces questions sur lesquelles il

1. Œuvres complètes d'Ozanam, t. VII, p. 129. i. Œuvres complètes d'Ozanam, t. VII, p. 158.

paraissait bien aise d'avoir à s'expliquer publiquement. L'opinion de la plus grande partie du clergé de Paris désapprouve les emportements et les violences par lesquelles les pamphlets et les journaux compromettent la cause de l'Église. Aussi toute l'assemblée adhéra-t-elle à mes paroles, et celles que Monseigneur daigna y ajouter consolèrent et affermirent les esprits. Quelques jours après, un discours de M. de Carné dans le même sens obtenait à la Chambre des députés le renvoi des pétitions au Ministre. Les idées graves et la discussion sérieuse finiront bien, Dieu merci, par l'emporter sur la polémique d'injures et de colère où les impies réussissent mieux que nous.

Ne pensez pas néanmoins que votre ami, clans les circonstances difficiles où nous sommes, n'ait eu des paroles sévères que pour les défenseurs imprudents delà vérité. Je fais mes efforts, qui sont faibles sans doute, pour soutenir, de concert avec M. Lenormant, M. Cœur et quelques autres, une lutte vigoureuse contre l'enseignement des professeurs du Collège de France. Pendant que M. Michelet et M. Quinet attaquaient le catholicisme même, sous le nom de jésuitisme, j'ai tâché de défendre dans trois leçons consécutives la Papauté, les Moines, l'Obéissance monastique. Je l'ai fait devant un auditoire très nombreux, composé de ce même public

qui la veille trépignait ailleurs. Pourtant je n'ai pas eu de tumulte, et en continuant l'histoire littéraire d'Italie, c'est-à-dire, d'une des plus chrétiennes contrées qui soient sous le soleil, je rencontrerai à chaque pas, et je n'éviterai jamais l'occasion d'établir l'enseignement, les bienfaits, les prodiges de l'Église.

Assistez-moi seulement de vos prières, obtenezmoi cet esprit de force et d'intelligence que la chrétienté tout entière, agenouillée aux solennités de la Pentecôte, demande en ce moment. J'espère, avec la grâce de Dieu et votre secours, ne jamais manquer au mandat fraternel que mes amis catholiques me donnèrent, quand ils m'engagèrent à monter dans cette chaire qu'on m'offrait pour y défendre les intérêts, toujours inséparables, de la religion et de la bonne science.

Recevez pour madame Dufieux l'hommage de mon respect ; souvenez-vous devant le bon Dieu de nos besoins et de nos épreuves. J'ai appris avec une extrême consolation la situation satisfaisante où vous êtes. Je fais des vœux pour votre santé, elle est chère à tant de monde qu'il faudra bien qu'elle se conserve.

ANNÉE 1843. il

Les vœux d'Ozanam furent exaucés. Il s'était consacré, par une vie d'études et d'abnégation, à cette mission du haut enseignement comme à un apostolat, et son éloquence était ce que Platon et Fénelon voulaient qu'elle fût : « l'expression forte et persuasive d'un cœur bien inspiré. » Aussi Dieu seul sait le bien immense qu'il fit dans ses leçons, qui lui coûtaient tant de labeurs et de si grandes fatigues. Que de courage au travail, de fortes résolutions, de travaux utiles, de belles vocations il sut inspirer, à cette jeune foule qui l'écoutait ! Il était applaudi avec passion, il était encore plus aimé. Quand il sortait, chacun se précipitait pour avoir^un mot de lui, pour l'entendre encore ; on lui faisait ainsi un cortège le long des allées du Luxembourg qu'il traversait pour rentrer chez lui. Il était épuisé, mais il rapportait souvent des joies qu'il prisait au-dessus des plus enthousiastes applaudissements. Plusieurs pourraient élever la voix et dire : « Vous m'avez fait chrétien, » comme dans cette lettre qu'il reçut un jour après une de ses leçons à la Sorbonne.

« 4 mai 184-4.

« Monsieur,

« Il est impossible de ne pas croire ce que l'on exprime si bien et avec tant de cœur, si ce peut être pour vous une satisfaction, que dis-je, un bonheur, éprouvez-le dans toute sa plénitude ; avant de vous entendre je ne croyais pas; ce que n'avaient pu faire bon nombre de sermons, vous l'avez fait en un jour; vous m'avez fait chrétien

« Recevez, monsieur, l'expression de ma joie et de ma reconnaissance. »

A M. CHARLES OZANAM

Nogent-stir-Marne, 25 juin 1843.

Il y a longtemps, mon bon frère, que je ne l'ai écrit. Tant que vous êtes ensemble, Alphonse et toi, l'autorité de l'Église et les droits de l'âge exigent bien qu'il ait les honneurs de l'adresse. Cependant aujourd'hui j'ai affaire à toi seul, pour te prier de remettre la lettre ci-incluse pour les intérêts de la société de Saint-Vincent de Paul. Je demande des renseignements sur les conférences de Lyon, afin d'en parler dans le rapport général que nous imprimerons le 19 juillet. Cette publication est devenue nécessaire au maintien de l'unité dans notre association que Dieu bénit et qui compte aujourd'hui près de quatre-vingts conférences en France, deux à Rome, plusieurs en Belgique et plus de cinq mille membres.

La société de Saint-Vincent de Paul te prépare ces jouissances de pieuse fraternité que j'y ai trouvées si nombreuses et si douces. Tu verras que le coeur

gagne à s'élargir, que les affections anciennes se réchauffent au contact des nouvelles. 11 me semble, je ne sais pourquoi, que je suis tout heureux et tout fier de t'y voir entré. C'est un lien de plus entrre nous. Cela nous rapproche, en te mettant pour ainsi dire plus à ma portée. Tu dois porter un joyeux dévouement à des œuvres placées sous le patronage d'un si bon saint, et qui ont reçu de la Providence de si incroyables bénédictions.

Remercions la divine Providence, mon cher ami, de nous avoir fait entrer tous deux dans cettejeune et croissante famille, qui est peut-être destinée à régénérer la France, en préparant à toutes les professions libérales, aux sciences, aux arts, à l'État, une recrue de chrétiens. Quoi qu'on en dise, le retour des esprits à la foi s'accomplit; il se fait lentement comme les choses durables, il ira jusqu'au bout, si nous ne le compremettons point par notre faiblesse ou notre imprudence. A mesure que tu entres plus sérieusement dans tes études, tu dois sentir mieux cette lumière supérieure que la religion donne et que rien ne remplace.

Pour moi, je suis près d'achever la première année de mon cours sur l'histoire littéraire d'Italie; elle m'a conduit, de l'ère chrétienne jusqu'au temps de Charlemagne. Ce travail a été pour moi, comme pour mes auditeurs, une étude plus profonde et plus

vive de la papauté, par qui s'est fait ce difficile passage de l'antiquité aux temps modernes. Eh bien, j'ai éprouvé tout ce qu'on gagne à voir le christianisme de plus près : ses bienfaits, que je n'ignorais pas, je les ai trouvés plus grands encore que je les avais jamais crus; plus que jamais, je sens combien on devrait aimer l'Eglise, qui a tant fait pour nous conserver, pour nous préparer, pour rendre possible tout ce que nous avons de savoir, d'intelligence, de liberté et de civilisation.

J'enverrai à ton adresse, et tu le communiqueras à Alphonse, un exemplaire du dernier numéro du Correspondant L. Vous y trouverez l'analyse d'une de mes leçons sur les moines : c'était une réponse aux attaques de MM. les professeurs du Collège de France.

Je te remercie des bonnes lignes que tu m'as écrites. Si je n'ai point répondu à plusieurs de vos questions, attribuez-le à mes sollicitudes qui ont été infinies. C'est une triste chose que d'avoir à converser ainsi de cent lieues de distance ; toutes les correspondances du monde ne valent pas une demiheure d'entretien. J'appelle de tous les désirs de mon âme le moment qui finira ces éternelles sépa-

I. Le Correspondant. De l'Établissement du christianisme en Allemagne, t. III, p. 193.

rations. Nous aimons trop la vie de famille pour que Dieu ne nous la rende pas tôt ou tard.

Adieu, mon bon frère, je t'embrasse tendrement, et Alphonse avec toi.

A. M. FOISSET

Paris, 21 octobre 1843.

Monsieur et cher ami,

C'est à Paris seulement que je viens de recevoir votre aimable lettre : elle ne m'avait pas trouvé à Lyon, où j'ai passé de trop courtes vacances, qui se sont écoulées bien vite dans une douce réunion de famille, à la campagne; mais les courses de chaque jour à la ville, les visites d'arrivée à faire, à recevoir, quelques affaires de succession à régulariser, et bientôt après les adieux; toutes ces occupations ont si bien dévoré tout mon temps qu'à peine ai-je pu trouver quelques heures de cabinet pour un article destiné au Correspondant de novembre1. En-

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