FRÉDÉRIC OZANAM A SA MÈRE
Paris, 7 novembre 1831.
Vous me permettez bien, ma bonne mère, de vous faire payer une somme de quatorze sous pour vous faire savoir des nouvelles de ce pauvre Frédéric que vous et moi connaissons si bien et qui ne se croit pas oublié à Lyon, bien qu'une distance de cent lieues Ten sépare.
Ma gaieté passagère a totalement fait naufrage. A présent que me voilà seul, sans distraction, sans consolation extérieure, je commence à sentir toute la tristesse, tout le vide de ma position. Moi, si habitué aux causeries familières, qui trouvais tant de plaisir et de douceur à revoir chaque jour réunis autour de moi tous ceux qui me sont chers, qui avais tant besoin de conseils et d'encouragements, me voilà jeté sans appui, sans point de ralliement dans cette capitale de l'égoïsme, dans ce tourbillon des passions et des erreurs humaines. Qui se met en peine de moi ? Les jeunes gens de ma connaissance sont trop éloignés de mon domicile pour que je les puisse voir souvent. Je n'ai pour épancher
mon ànie que vous, ma mère, que vous et le bon Dieu... Mais ces deux-là en valent bien d'autres ï J'ai mille choses à vous dire, mais par où commencer? Vous dirai-je ce que j'ai vu? Non; vous désirez savoir tout d'abord où et comment je me trouve. Le voici : je suis établi depuis samedi soir dans ma pension, dans une petite chambre au midi, sur les jardins, fort près du Jardin des plantes. — « Tu te trouves donc bien, allez-vous dire. » Pas du tout, je suis fort mécontent, et mes griefs sont nombreux. Je suis éloigné de l'école de droit, des cabinets de lecture, du centre des études et de mes camarades de Lyon; puis ma maîtresse d'hôtel a l'air d'une rusée commère; ses paroles et ses manières m'ont fait présumer qu'elle est fort affectionnée pour la bourse des jeunes gens. Enfin, et c'est ma grande raison, la compagnie n'y est point bonne. Il y a des dames et des demoiselles, aussi pensionnaires, qui mangent à table avec nous, tiennent le haut de la conversation et dont les discours et la tournure son extrêmement communs ; de ma chambre je les entends pousser de gros éclats de rire, car il faut que vous sachiez qu'il est d'usage ici de se réunir le soir pour jouer aux cartes, et l'on me presse de prendre part à ces jeux. Vous pensez bien comme j'ai refusé. Ces gens-là ne sont ni chrétiens ni turcs, je suis le seul qui fasse maigre,
et par là même exposé à mille quolibets. ïl est fort désagréable de se trouver en pareille société. Vous me direz ce que vous en pensez et ce qu'en pense mon père, et si vous jugez que je prenne d'autres arrangements.
Je commence à connaître un peu Paris, malgré la pluie qui est continuelle. J'ai vu le Panthéon, singulier monument, temple païen au milieu d'une ville dont tous les habitants sont chrétiens ou athées, coupole magnifique, veuve de la croix qui la couronnait si bien, superbe façade dont la couleur sombre indique une origine bien antérieure à son extravagante destination. Que signifie, en effet, un tombeau sans croix, une sépulture sans pensée religieuse qui y préside? Si la mort n'est qu'un phénomène matériel qui ne laisse après lui aucune espérance, que veulent dire ces honneurs rendus à des os desséchés et à une chair qui tombe en pourriture? Le culte du Panthéon est une véritable comédie, comme celui de la Raison et de la Liberté. Mais le peuple a besoin d'une religion, et, quand on lui a ôté celle de l'Évangile, force est bien de lui en fabriquer une autre, fût-ce au prix de la folie et de la bêtise.
J'ai été amplement dédommagé de ces tristes réflexions par la beauté de l'église Saint-Etienne du Mont, ma paroisse, la pompe des cérémonies et
la magnificence du chant et des orgues. Un frémissement général agitait tous mes nerfs en entendant retentir sous la voûte gothique cet instrument aux mille voix, qui toutes s'unissent pour glorifier le Seigneur et chantent ses louanges, comme disait David, sur la harpe et la cithare, sur la flûte et les trompettes. Que la puissance de la musique est grande et que le catholicisme qui l'inspira est sublime et beau ! je n'ai jamais rien éprouvé de pareil.
A. M. ERNEST FALGONNET
Paris, 20 novembre 1831
Mon cher Falconnet, Maman me dit qu'en entendant lire ma lettre, lu te comparais à un frère qui entend lire une lettre de son frère. Voilà une comparaison qui part du cœur et qui m'a bien touché, je t'assure. Oui, mon ami, nous sommes frères, frères de foi et d'études, frères d'âge et de projets, destinés à parcourir la même carrière; nos deux vies seront sœurs, elles marcheront ensemble se tenant compagnie
l'une à l'autre et tendant vers le même but. Fils d'un même sang, une même pensée remue nos jeunes âmes, nos regards se portent vers un même avenir. N'as-tu pas épanché en moi tes sentiments, tes joies et tes douleurs? et moi, ne t'ai-je pas révélé mes plaisirs, mes tristesses, mes espérances? Oui, Dieu nous fit frères, il mit en nous la sainte fraternité de l'esprit, il l'a bénie, il en a fait la condition de nos destinées, qui seront belles peutêtre.
Ne dis donc pas que je t'oublie. Moi, j'oublierais ce bon Ernest, ce cousin, cet ami de mon cœur, avec lequel j'ai passé des heures si douces, des journées si pleines! Oh! ne le crois pas : bien souvent tu es présent à mon esprit; bien souvent, en causant avec Henri Pessonneaux, avec nos amis lyonnais, ton nom se mêle à nos discours, nous faisons mémoire de toi.
Puisque tu me demandes mon avis sur tes idées, jje t'avoue que je crois qu'il y a confusion de ta part sur un point. Je vois une grande différence entre l'école patriarcale et l'époque théosophique. Chez le patriarche il y a foi; héritier de la croyance pure et sans mélange, il adore le Dieu esprit, il est monothéiste; son culte est aussi peu compliqué que sa religion. Les sacrifices humains lui sont inconnus. Le patriarche représente la société
tout entière à laquelle il préside. Mais vient un âge où les hommes plus nombreux ont aussi plus de besoins, où les peuples se forment, où les conditions se dessinent, se limitent, où chacun prend un état. Alors, préoccupés par l'exercice de leurs fonctions spéciales, renfermés dans les bornes de leurs travaux, les hommes laissent le soin de prier et d'enseigner à ceux que leur génie appelle plus spécialement à cette fonction, le sacerdoce s'élève : de domestique il devient public, il devient à son tour un état, une profession, quelquefois une caste. A cet instant la religion cesse de pénétrer dans les familles et de s'asseoir au foyer, elle s'enferme dans les temples; elle ne s'exprime plus comme une instruction familière par la bouche du père, elle est enseignée par initiation, elle parle par la voix des pontifes. Le patriarche, occupé du soin de sa maison et de la nourriture de ses fils, priait dans la simplicité du cœur, sans avoir le loisir de méditer la doctrine. Mais le prêtre, seul avec ses pensées, attaché par devoir à l'enseignement théolo- -ique, sans autre soin, sans autre inquiétude, pourra-t-il s'abstenir de méditer, de contempler ce qui est devenu l'objet de sa vie tout entière? Pais l'imagination et la raison s'emparant tour à tour du dogme pour le commenter et l'embellir, pour l'approfondir, ou même pour le déguiser aux yeux
vulgaires, ne finiront-elles pas par élever à frais communs l'immense édifice de la mythologie? Ceci s'applique à toutes les castes, à tous les collèges de prêtres : Druides, Shamanéens, Brahmes, Scaides, Sibylles, initiateurs de toutes les contrées, de Samothrace, de l'Egypte et de la Grèce. En Israël, c'est la tribu de Lévi, dépositaire des traditions à partir de Moïse; Moïse et Aaron, prêtres et législateurs, succèdent à l'époque patriarcale d'Abraham et de Jacob, à l'instant où les Hébreux devenaient peuple.
Ainsi le patriarche, c'est l'homme primitif, c'est l'homme qui croit. Il y a synthèse dans sa pensée. Le théosophe, sagesse, science, c'est l'homme de la seconde époque, celui qui réfléchit; c'est l'homme de l'analyse qui isole les faces diverses de la réalité, les assimile à son imagination, à tort le plus souvent, à raison quelquefois.
Voilà une dissertation bien longue, tu en feras ce qu'il te plaira et tu me diras ce que tu en penses. J'attends avec impatience ton manuscrit, et je l'annoterai avec sévérité. MM. de Chateaubriand et Ballanche m'ont bien accueilli. M. Ballanche m'a dit dans la conversation : « Toute religion renferme nécessairement une théologie, une psychologie et une cosmologie. » N'est-ce point là ce que nous disions un jour ensemble? N'est-ce point là cette
triade mystérieuse dans laquelle toute science vient se résoudre? N'est-ce point là la métaphysique transcendanlale dans laquelle viennent se résumer toutes les connaissances humaines? Et n'est-ce pas une manière d'entendre l'apôtre saint Paul, quand il énonce que toute science est renfermée dans la science de Jésus crucifié?
Je t'engage à soumettre toutes ces idées pêlemêle avec les tiennes à M. Noirot et à me rapporter son avis. Vois-le souvent, présente-lui mes respects et assurc-le que je vais prochainement l'importuner de mes lettres.
Je verrai M. de Montalembert, et peut-être M. de la Mennais, demain ou après-demain, avant leur départ pour Rome1.
Jusqu'ici Paris ne m'a point enchanté; j'ai pourtant beaucoup vu. Je n'ai point de grandes facilités pour travailler, vu mon inexpérience, mon ignorance des ressources et l'état provisoire où je me trouve. J'espère parvenir à fonder la réunion dont je V avais parlé, j'ai déjà des données pour cela; Pessonneaux partage nos projets et me tient volon-
1. M. de la Mennais demeurait alors rue de Vaugirard, 98; il avait suspendu, le 15 septembre, la publication de l'Avenir, et le 31 décembre 1831, il arrivait, à Home accompagné de l'abbé Lacordaire et du jeune comte de Montalembert. Ozanam ne devait parler à M. de la Mennais qu'une fois, et n'en avait pas gardé un souvenir sympathique.
tiers compagnie. Adieu, mon bon ami; que Dieu bénisse nos efforts!
YII A SON PÈRE.
Paris, 12 novembre 1831.
Ne vous fâchez pas, je vous en prie, mon bon père, si je prends si souvent la liberté de vous écrire; mais il faut bien que je vous tienne au courant de mes affaires, et j'en ai une fort importante à vous communiquer.
Jeudi j'allai rendre une visite d'honnêteté à M. Ampère, membre de l'Institut, que j'avais vu à Lyon avec M. Périsse. Après m'avoir fait un accueil très cordial, il m'adressa quelques questions sur ma situation à Paris, sur le prix de ma pension; puis, se levant tout à coup, il me conduisit dans une chambre très agréable, occupée jusqu'à présent par son fils; et là : « Je vous offre, me dit-il, la table et le logement chez moi au même prix que dans votre pension ; vos goûts et vos sentiments sont analogues aux miens, je serai
bien aise d'avoir l'occasion de causer avec vous. Vous ferez connaissance avec mon fils, qui s'est beaucoup occupé de littérature allemande; sa bibliothèque sera à votre disposition. Vous faites maigre, nous aussi; ma sœur, ma fille et mon fils dînent avec moi; ce vous sera une société agréable : qu'en pensez-vous? » J'ai répondu qu'un pareil arrangement m'agréerait fort et que j'allais écrire pour avoir votre avis
Paris, 7 décembre 1831.
...... Aujourd'hui je suis bien mieux, puisque
me voici fixé depuis deux jours chez M. Ampère. Je suis installé dans une belle et bonne chambre planchéiée et boisée, ayant deux portes sur le jardin, une bibliothèque pleine de livres allemands, italiens, voire même suédois et espagnols dont je n'use guère, et quelques bons ouvrages de littérature française en petit nombre. C'est la bibliothèque de M. Ampère fils. J'ai un bon poêle de faïence où je ne fais que peu de feu par économie; une cheminée en marbre ornée d'une amphore antique, mais vide depuis bien des siècles de ce bon falerne mousseux dont parle mon ami Horace.
Je vous envoie le plan géométrique de ma chambre. Elle est chaude, claire et gaie.
Vous allez peut-être vous moquer de moi; ce-
pendant je parie que ce gribouillage amusera maman : elle se figurera me voir assis devant ma table, me couchant dans mon lit, allant de ma table à mon bûcher et du bûcher an poêle.
On déjeune à dix heures, on dîne à cinq heures et demie tous ensemble, M. Ampère, sa fille et sa sœur. M. Ampère est causeur, sa conversation est amusante et fort instructive; j'ai déjà appris bien des choses depuis que je suis auprès de lui. Sa fille parle assez bien et prend part à ce que l'on dit. M. Ampère m'a paru très caressant pour elle, mais il l'entretient habituellement de science. Doué d'une mémoire prodigieuse pour tout ce qui est scientifique dans quelque ordre de connaissances que ce soit, il est oublieux pour toute affaire de ménage. Il a appris le latin tout seul. îl ne fait de vers latins que depuis deux ans et les fait très bien. 11 possède l'histoire à merveille, et lit avec autant de plaisir une dissertation sur les hiéroglyphes qu'un recueil d'expériences de physique et d'histoire naturelle. Tout cela chez lui est instinctif. Les découvertes qui l'ont porté au rang où il est aujourd'hui lui sont venues, dit-il, tout à coup, sans savoir comment. Il termine en ce moment un grand projet d'encyclopédie.
Eh bien, voilà l'homme excellent che z lequel je me trouve installé, n'en êtes-vous pas bien aise,
mon bon père? J'oubliais de vous dire qu'un ton parfait de politesse règne dans la maison. J'oubliais aussi de vous donner mon adresse : rue des Fossés- Saint-Victor, n° 19.
Je ne suis point encore retourné chez M. de Chateaubriand, j'attends la lettre de M. de Bonnevie1, qui me fournira une nouvelle raison de m'y présenter. J'avais vu M. de la Mennais la veille de son départ pour Rome, j'ai beaucoup causé avec lui. Tous ces savants de Paris sont pleins d'affabilité.
J'ai entendu le cours de M. Lherminier, l'un des plus célèbres professeurs du Collège de France. Savant homme et fort éloquent, mais très maladroit de geste et d'élocution. 11 professe un cours de législations comparées.
J'ai vu hier M. Serullas; c'est un excellent
1. M. l'abbé de Bonnevie, chanoine de Lyon, avait suivi le cardinal Fesch à Rome comme chapelain de l'ambassade française, et avait beaucoup connu M. de Chateaubriand. «C'était, dit le père Lacordaire, un homme de ce grand air sacerdotal que j'ai vu à plusieurs membres de l'ancien clergé français et qui annonçait tout ensemble la distinction de la nature et l'élévation de la grâce. Il aimait les jeunes gens, il les accueillait bien et la mémoire de son cœur lui a survécu plus que ses sermons. » On a cependant conservé le souvenir de son goût pour les périphrases. Un jour qu'il prêchait dans la cathédrale de Saint-Jean, un chien étant entré, il interpella le suisse en ces termes : «Enfant de l'IIelvétie, chassez hors du temple cet importun symbole de la fidélité. »
rRES. i. 3
homme, mais doué au plus haut degré de la distraction scientifique. Je l'ai trouvé occupé à des manipulations chimiques, qu'il s'est bien gardé d'interrompre tout en m'accueillant fort bien et en me régalant de temps en temps, comme il le disait luimême, de l'inflammation de quelques fragments de potassium. Mais il n'était point en veine et son expérience n'a pas réussi; il m'a emmené dans son cabinet, m'a beaucoup parlé de vous, mon père, auquel il paraît fort attaché, et m'a offert ses services1.
Cet homme est très vif, il vous ressemble en ce point ; mais il est tout absorbé dans son affaire et ne connaît que sa chimie.
C'est singulier comme tout le monde est instruit ici. Vous voyez qu'aujourd'hui je suis optimiste; dans ma dernière lettre, ]e souci m'avait rendu pessimiste et tout me paraissait mal. Maintenant que les affaires de Lyon sont calmes, que j'ai une société, une chambre à ma fantaisie, et devant moi l'espérance d'avoir des livres, du feu et de l'argent, que me manque-t-il? Vous, mon bon père, vous et toute ma famille ; oh ! voilà ce qui me manque et que je brûle de revoir. Comme il fera bon nous embrasser dans huit mois d'ici ! Pendant que j'écris,
-i . Charles Seruilas, professeur de chimie à l'hôpital du Yal-dc-Grâce, connu par de célèbres découvertes d
minuit approche, je ne saurai bientôt plus si c'est le bonjour ou le bonsoir qu'il vous faut dire. Que voulez-vous! quand le cœur et la main sont en train, comment les arrêter?
Adieu, mon père.
Le séjour d'Ozanam chez M. Ampère fut un bienfait inestimable, il dura deux ans pendant les voyages de Jean-Jacques Ampère dont il occupait la chambre. Ce séjour contribua singulièrement k agrandir les horizons de son esprit et aussi à fortifier sa foi. André-Marie Ampère était chrétien fervent. Plus d'une fois Ozanam le vit dans un coin retiré de Saint-Étienne du Mont, humblement agenouillé sur le pavé et comme abîmé dans une ardente prière.
Bientôt il s'établit une grande intimité entre le savant illustre et le jeune étudiant, qui avait alors dix-huit ans. Il conversait volontiers avec lui, le prenait dans son cabinet, lui exposait sa philosophie et le faisait même travailler à sa classification des sciences et à ses vers latins. Ces conversations se terminaient presque toujours par un retour vers Dieu, auteur de toutes choses. Alors Ampère prenait sa large tête dans ses mains et s'écrivit : « Que Dieu est grand! Ozanam, que Dieu est grand! et que nous ne savons rien! »
dans les papiers d'Ozanam de grands tableaux,
ou il a écrit au revers : « Ces tableaux ont été remplis en
M. Ampère (le père), en partie par moi sous
ils me sont précieux comme un souvenir du
passé près de ce grand homme. »
Voici en quels termes affectueux et pressants André- Marie Ampère conviait son jeune ami à venir travailler avec lui :