FRÉDÉRIC OZANAM A M. ERNEST FALCONNET
Paris, 18 décembre. 1831.
Ce plaisir que tu trouves à m'écrire, à me conter tes sentiments, tes pensées, tes rêves, tu penses bien que je le partage, et tu serais souvent assailli de mes lettres, si de nombreuses occupations ne venaient me lier les mains. Aujourd'hui que j'ai un peu de loisir, je vais t'entretenir longuement et te répondre.
Mais par où commencerai-je? Je vais répliquer d'abord à tes questions, puis je deviserai à mon tour. Tes deux lettres, la dernière surtout, m'ont causé un vrai plaisir. Croirais-tu bien qu'à la lecture de celle-ci des larmes d'attendrissement ont mouillé mes yeux? car j'étais plein d'une douce joie à la vue de ta verve catholique et de ta jeune indignation. Courage! te voilà dans la route du bien; courage, mon ami, affermis tes pas; reste solide et ferme contre les orages qui ne manqueront pas de fondre sur toi; garde-toi surtout du découragement : c'est la mort de l'âme. Ainsi, prends l'habitude de voir le mal autour de toi sans en être
ébranlé. Aux jours de notre enfance, dans ces jours qui s'écoulaient paisiblement au milieu de parents vertueux et d'amis bien-aimés, nous avons cru, simples que nous étions, que notre famille était l'univers, et que tout le monde devait pratiquer ce qu'on nous enseignait. Aussi, bien poignant est l'instant où les yeux se dessillent, où le monde apparaît sous ses formes véritables, avec la laideur de ses vices, le bruit de ses passions, les blasphèmes de son impiété. Nous étions pleins de confiance et de candeur, notre âme était ouverte à toute parole d'homme, et tout discours nous semblait empreint de vérité, et voilà qu'aujourd'hui il nous faut apprendre l'art pénible de la défiance et du soupçon.
29 décembre 1831.
Quinze jours se sont passés! Mes nombreuses occupations m'ont empêche de l'écrire, mais non de penser à toi. Maintenant que j'ai un peu de loisir, reprenons notre causerie et renouons l'entretien. Tu me demandais des nouvelles, de nombreuses nouvelles sur moi, sur la science, sur la politique, sur la religion.
Moi! puis-je être mieux? Une jolie chambre, une bonne table, une agréable société, des conversations presque toujours instructives, souvent amu-
santés avec mon respectable hôte1, une leçon de droit et un ou deux cours de littérature par jour, enfin la compagnie presque habituelle d'Henri, en voilà certes plus qu'il n'en faut pour faire une vie d'étudiant assez douce, assez heureuse. Eh bien! me crois-tu heureux? Oh! non, je ne le suis pas! car il s'est fait chez moi une solitude immense, un grand malaise. Séparé de ceux que j'aimais, je sens chez moi je ne saib quoi d'enfantin qui a besoin de vivre au foyer domestique, à l'ombre du père et de la mère, quelque chose d'une indicible délicatesse qui se flétrit à l'air de la capitale. Et Paris me déplaît, parce qu'il n'y a point de vie, point de foi, point d'amour, c'est comme un vaste cadavre auquel je me suis attaché tout jeune et tout vivant, et dont la froideur me glace et dont la corruption me tue. C'est vraiment au milieu de ce désert moral que l'on comprend bien et que l'on répèle avec amour ces cris du Prophète :
Habitavi cum habitantibus Cedar, multum incola fuit anima mea ! Si oblitus fuero tui, Jérusalem, adhœreat lingua mea faucibus meis !
Ces accents de poésie éternelle retentissent souvent dans mon âme, et pour moi cette ville sans bornes où je me trouve perdu, c'est Cédar, c'est Babylone, c'est le lieu d'exil et de pèlerinage, et Sion, c'est ma ville natale avec ceux que j'y ai